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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Précis historique sur Cromwel (suite 3)

Livre second

Précis historique sur Cromwel (suite 3)

Du nouveau sur J. Joubert · 22 min de lecture · p. 118–135 · chapitre 9 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Il s'éloignait à jamais de l'Espagne, et portait à Londres son indignation et ses projets, quand la prise de Grenade et l'enthousiasme de son triomphe dissipèrent l'incertitude d'Isabelle. On s'alarma du départ de Colomb : un courrier l'atteignit et le ramena. Les égards, les honneurs l'accablèrent : amiral en espérance, vice-roi d'une terre inconnue, les titres les plus pompeux lui furent prodigués dans des patentes conditionnelles ; et, ce qui n'est pas indigne de remarque, ce traité de Colomb avec les Rois fut signé dans le même camp de Sainte-Foi où la ruine des Maures venait de se consommer. Joindre un nouveau monde à ce nouvel empire fut presque l'ouvrage du même jour : jamais souverain n'avait, à la fois, fait d'aussi vastes conquêtes. Aussi l'impatience d'Isabelle était sans bornes ; dans la disette et le besoin d'argent où elle se trouvait, elle engagea ses diamants pour subvenir aux frais d'une si glorieuse entreprise. Un de ses sujets eut l'honneur ou la vanité de venir à son secours. Saint-Angel fit les avances nécessaires, et la dépense de cet armement si différé, qui procura tant de richesses à l'Espagne et tant de malheurs à Colomb, coûta quatre-vingt-dix mille livres de notre monnaie.

« Suivi de trois frères nommés Pinson, de quatre-vingt-sept matelots, il partit du port de Palos, et le 3 août 1492 fut le jour mémorable qui nous ouvrit la route inconnue d'un nouvel univers.

« A peine Colomb fut en mer, que le gouvernail d'un de ses vaisseaux rompit. La superstition qui régnait dans son équipage ne manqua pas de tirer, de cet événement, les plus sombres pronostics ; et bientôt il eut moins de peine à dompter les éléments que l'esprit pusillanime de ses compagnons. Mais quand la boussole ne fut plus un guide assuré, que l'aiguille aimantée fut moins exacte à chercher le Nord, et que sa direction s'altéra, la terreur fut universelle; ils se croyaient entraînés par des flots qui ne permettraient plus de retour, et que l'ordre de la nature était bouleversé. L'Amiral profita de ce phénomène : il assura que la cause tenait à l'approche de la terre et présageait un terme à ses voyages. L'ignorance fut un instant docile.

« Mais Colomb essayait en vain de déguiser l'énorme distance qu'il avait parcourue ; celle du temps qui n'amenait aucune découverte ne pouvait échapper à des hommes uniquement soutenus par l'avarice et le désir des nouveautés. Colomb eut à souffrir les propos les plus injurieux : ce n'était plus qu'un aventurier présomptueux, entêté d'une chimère, et dont l'orgueil aveugle les conduisait à la mort.

« La sienne fut résolue. Le précipiter dans les flots, imputer ce crime au hasard et s'efforcer de regagner l'Espagne, fut le projet sinistre qui se formait autour de lui. Déjà l'équipage en tumulte s'était assemblé sur le pont, et redemandait l'Espagne à grands cris. La menace, les gestes violents, annoncèrent à Colomb un pressant danger. Il fallut céder, ou du moins le paraître, et faire encore ce sacrifice à sa gloire.

« Mais, à force d'instances, il obtint comme une grâce que, trois jours seulement, on suivrait encore l'entreprise. Le premier fut sans découverte ; mais le second ramena l'espérance. Des oiseaux étrangers et rassemblés en troupes, un roseau poussé par les vagues et dont la tige paraissait fraîchement coupée, des branches d'arbrisseaux que la mer agitée n'avait pas encore dépouillées de leurs fruits, des planches, des débris flottants où le travail de l'homme ne pouvait se méconnaître, l'inconstance et la variété des vents, les nuages même, différemment groupés et nuancés autour du soleil, persuadèrent tellement à Colomb qu'il était près de la terre, que sa crainte fut d'être brisé, pendant la nuit, contre une côte inconnue. Toutes les voiles furent pliées et la plus exacte vigilance ordonnée à l'équipage.

« Le sommeil était loin de tous les yeux, et les regards avides s'attachaient au sombre horizon où la terre si désirée devait enfin se découvrir. A dix heures Colomb aperçut une lumière errante et la fit observer à Guttière. Salcedo fut appelé; chacun la remarqua, chacun suivit son mouvement. Enfin, du léger navire qui devançait les autres, de la Pinta, on entendit vers le minuit : Terre! Terre ! à cris redoublés. Mais ce bonheur n'avait tant de fois été qu'une vaine espérance qu'en le possédant même on ne pouvait y croire ; la nuit devenait un supplice; un désir curieux, la crainte, la gloire, la cupidité, tous ces sentiments confondus augmentaient l'impatience du jour. Il parut, et bannit toute incertitude.

« L'équipage fut d'abord frappé d'une muette extase ; et, par un mouvement général et rapide, mille cris s'élevèrent à la fois. Quel moment pour Colomb ! la joie, le repentir arrachaient des larmes ; on était à ses pieds, on l'élevait en triomphe, on s'embrassait, on osait partager sa gloire. Cet étranger, cet ennemi, qu'un instant plus tôt on voulait massacrer, était l'objet unique de l'enthousiasme, du respect et d'un culte universel. Ce n'était plus un homme, c'était un dieu qui venait d'enchérir sur le courage de tous les siècles.

« Au lever du soleil, déjà les chaloupes des trois vaisseaux étaient à la mer : on se pressait d'y descendre ; on se précipitait. Le tumulte de la joie, des chants guerriers, les sons bruyants d'une musique militaire, accompagnaient leur marche rapide. A peine la barque qui portait Colomb eut touché le rivage que, jaloux de fouler le premier la terre d'un nouveau monde, on le vit s'élancer avec transport, et, comme un signe de conquête, y planter, au nom d'Isabelle, l'étendard de Castille. A son exemple, chaque Espagnol embrassa la terre après laquelle il soupirait. On le salua des titres pompeux dont il n'avait emporté d'Espagne que l'espérance; et, simple pilote à Palos, à San-Salvador il devint presque l'égal des Rois.

« l reconnut en partie cette chaîne d'îles désignées par le nom de Lucayes ; mais la Conception, Ferdinandine et l'Ile Longue furent les seules où il débarqua. Ses recherches le conduisirent bientôt à une contrée si vaste, qu'il fut tenté de la croire un continent : c'était File de Cuba. Il y descendit pour y faire caréner ses vaisseaux.

« Pendant son séjour, des matelots s'avancèrent à soixante milles du rivage, et revinrent bientôt enchantés de leur découverte : ils avaient reçu les plus grandes marques de respect dans un village où ils étaient parvenus. Ces malheureux Insulaires se prosternaient à leur aspect, ils leur baisaient les pieds ; ils tremblaient que les Espagnols ne fussent une race divine qu'une ancienne terreur leur avait annoncée : depuis longtemps leurs prêtres, car les sauvages mêmes avaient des prêtres, les alarmaient de cette prédiction, et, dans ce moment, ils la croyaient accomplie.

« Mais ce qui frappa le plus les Espagnols, ce furent les plaques d'or que ces sauvages employaient chez eux comme une parure. Plusieurs de ces malheureux furent amenés vers Colomb : on les força de servir de guide aux Espagnols, qui s'empressaient d'aller fouiller la terre. Mais leur avidité se fatigua d'inutiles travaux ; la richesse de cette contrée n'était point de l'or. Heureux d'ignorer sa valeur, les Indiens livrèrent, sans peine, ce qu'ils en possédaient, et surent indiquer, par leurs gestes, une île assez voisine où ce métal se trouvait en abondance.

« Ce premier espoir fut le signal de la perfidie. Jaloux de s'emparer seul des trésors que promettait la terre d'Hayti, un des Pinson voulut y pénétrer le premier : il partit avec le vaisseau qu'il commandait, et, malgré les signaux prodigués pour l'arrêter, on le perdit bientôt de vue.

« Colomb, contrarié par les vents, n'arriva que long-temps après cette séparation. La côte où il descendait était sous la domination du cacique Guacanahari. On lui députa quelques officiers intelligents ; il parut charmé de leur présence, et, sur le rapport qu'on fit à l'Amiral, il résolut de se rendre à l'invitation qu'il en reçut d'aller le visiter.

« Tout était disposé pour ce voyage, quand, au milieu de la nuit, son vaisseau même, emporté par des courants, se brisa contre des rochers, et se perdit sans ressource. Témoins de ce malheur, les Indiens animés par leur Prince, accouraient en foule sur le rivage : la douleur se peignait dans leurs cris et n'en était pas moins active. Les uns à la nage, les autres dans leurs canots, furent bientôt au secours du navire, et sauvèrent ainsi leurs oppresseurs. Les provisions, les débris même furent transportés à terre : rien ne fut enlevé ; un Indien, placé par le Prince, eut l'ordre d'y veiller, et les défendit avec scrupule, même de la curiosité des Insulaires.

« Pinson ne reparaissait pas ; et Colomb, alarmé de son absence, lui soupçonnait l'intention de le devancer en Europe. Cette crainte hâta son départ ; mais l'unique vaisseau qui lui restait était précisément le moins considérable des trois, et ne pouvait suffire à ramener les malheureux échappés du naufrage.

« Colomb se décida donc à solliciter l'aveu du chef indien pour former un établissement dans l'île. L'im-- prudent cacique reçut la demande avec transport : il se dépouilla de la couronne d'or qu'il portait, et vint, en signe de joie, la déposer sur le front de l'Amiral. Le malheureux cacique était loin de sentir la vérité de cet hommage et les dangers d'un consentement funeste qui n'était vraiment qu'une abdication. Colomb ne s'occupa plus que de construire un asile à sa troupe ; et, dès que le fort de Navidad fut en état de la recevoir, il suivit sans retard l'attrait qui le rappelait en Espagne. Après deux jours de marche, il eut le bonheur de retrouver Pinson, et, consolé par cette rencontre, il feignit d'adopter les raisons que le perfide inventa de son absence.

« Pendant cinq cents lieues, Colomb avait eu les vents les plus favorables ; mais il devait subir la plus terrible épreuve, et connaître le seul danger qui dût l'épouvanter; celui de voir ses travaux perdus pour l'univers, et ses succès ignorés. L'orage le plus violent qui jamais ait troublé les mers vint l'assaillir en un instant : les ressources de son art, celles de son courage étaient vaines pour son salut : et sa longue expérience ne servait, dans ce moment, qu'à lui montrer sa perte plus certaine. Eloigné de toute terre, le bonheur de son premier naufrage ne pouvait même s'espérer. L'infortuné se croyait déjà flétri dans l'avenir ; le nom d'aventurier lui semblait s'attacher à sa mémoire.

« L'effroi de périr inconnu, la perte de sa gloire, ne lui permettaient pas même de penser son dernier instant! mais ses deux fils occupaient encore son âme, et mettaient le comble à sa douleur ; il se les représentait abandonnés dans un collège de Cordoue, orphelins dès leur enfance, sans appui, dans un royaume étranger, où, loin de reconnaître les services de leur père, on l'accuserait peut-être d'avoir séduit des citoyens pour les rendre victimes de son imprudence.

« Colomb était immobile sous le poids de ces idées cruelles et de ces regrets dévorants. Mais quand elle semble abattue, une âme forte est encore loin de succomber : c'est dans les crises les plus violentes qu'elle se réveille, et trouve en elle encore plus d'énergie. Au milieu du désordre, du bruit des vents, du fracas des voiles déchirées et des mâts abattus, malgré les cris de l'équipage, le choc des vagues et les secousses d'un vaisseau prêt à s'ouvrir, le calme est dans l'âme de Colomb. Conserver sa gloire est l'unique sentiment qui l'anime. Il s'enferme, et le récit de son voyage, la route qu'il a suivie, les pays qu'il a découverts, leur situation, les particularités du climat, le lieu qu'habite sa colonie, tout se retrace avec ordre dans un écrit qu'il adresse aux Souverains d'Espagne. Les détails, les précautions dont le sang-froid s'occupe dans la plus grande sécurité, rien ne lui échappe à l'instant d'être englouti. Sa relation est enveloppée d'une toile goudronnée : un mastic de cire la recouvre encore, et le tonneau qui la renferme est jeté à la mer sous ses yeux. L'Océan devient dépositaire d'un secret si précieux au monde, et le hasard seul doit le conserver.

« Enfin, le calme reparut, et les vents respectèrent ce grand homme. Poussé jusqu'aux Açores, il y relâcha et fit mettre à terre quelques-uns de ses gens pour chercher du secours et se réparer. Les Portugais, persuadés que l'Amiral était du nombre des débarqués, les arrêtèrent tous, quoique les deux nations ne fussent pas en guerre. Colomb réclama contre cette violence; et ses forces, qu'il fit connaître, ainsi que la menace d'une prompte vengeance, lui procurèrent d'abord quelques égards. Bientôt, après une mûre délibération, on lui rendit ses matelots, et il obtint même des rafraîchissements du gouverneur de Sainte-Marie.

« Mais il se vit encore séparé de Pinson, et la double crainte du naufrage de son compagnon, ou de son arrivée en Espagne, vint le tourmenter de nouveau : cette idée le pressa de suivre sa route. Il voyait presque la côte, quand une nouvelle tempête, qu'il combattit deux jours et deux nuits, l'obligea de chercher un asile dans le Tage, malgré les dangers qu'il devait y courir. A peine y fut-il arrivé, que le commandant du port lui fit ordonner de venir rendre compte de son voyage. Colomb montra la patente du Roi d'Espagne, et observa de ne point quitter son bord. Alors, loin de lui faire violence, le Roi le fit inviter de venir à sa Cour, avec promesse qu'on lui rendrait les honneurs qu'exigeait sa qualité.

« Colomb n'ignorait pas qu'à son départ de Palos Jean Il avait armé trois vaisseaux pour l'arrêter : il se souvenait encore mieux des refus outrageants dont furent payées ses offres; le plaisir d'annoncer un succès dont le Prince avait douté l'emporta sur ses craintes. Il crut devoir se fier à la parole d'un Roi. Il en reçut effectivement les traitements les plus distingués : mais le Monarque ne l'écouta qu'avec jalousie ; et, sans la crainte de l'Espagne, dont Colomb était protégé, peut-être eût-on suivi le projet de quelques scélérats qui proposèrent de l'assassiner secrètement, et de saisir tous ses papiers, ainsi que les Insulaires qu'il avait amenés de l'autre monde. Colomb ne resta que cinq jours à Lisbonne; et, le 15 de mars, il descendit à Palos, le même port d'où, sept mois et douze jours auparavant, on l'avait vu partir, sans espérer le revoir.

« A peine eut-on reconnu son vaisseau, que la nouvelle de son retour devint à l'instant générale. Tous les habitants furent dans l'ivresse : une foule innombrable couvrait déjà le rivage, avant qu'on pût même l'apercevoir. Le son des cloches, le bruit du canon donnèrent le signal d'un bonheur public. Ce tumulte, à la fois religieux et guerrier, se mêlait sans interruption aux acclamations de tout un peuple étonné. La mer était couverte de barques : chacun volait au devant de l'amiral, ou d'un frère, ou d'un ami, et voulait savoir le premier des nouvelles de son entreprise : mais quand la chaloupe de Colomb eut touché le rivage, que ses compagnons vantèrent ses succès, que le peuple eut contemplé des hommes nouveaux, des fruits, des animaux inconnus, et qu'il eut entendu des récits plus prodigieux encore, l'explosion du délire fut sans bornes. Comme dans les fêtes solennelles, les boutiques furent fermées, les travaux interrompus ; et Colomb obtint avec joie, de l'enthousiasme et de la reconnaissance, tous les honneurs qu'on prodigue tristement à des Rois par devoir. Le soir même, l'arrivée de Pinson mit le comble à son bonheur : d'autres prétendent que ce compagnon perfide, ayant pris terre à Bayonne, fit demander audience aux Rois, et que la douleur profonde que lui causa leur refus le conduisit en peu de jours au tombeau. Quoi qu'il en soit, le premier soin de l'Amiral fut d'instruire Isabelle et Ferdinand de son retour : il reçut bientôt une réponse honorable, et l'ordre flatteur de se rendre auprès d'eux.

« Il prit donc sans délai le chemin de Barcelone. Son voyage ne fut pour lui qu'une fête continuelle. Une foule immense l'accompagna depuis Palos : les chemins retentissaient des chants, des cris, des louanges des peuples, qui s'empressaient à son approche, et quittaient tout pour se trouver à son passage. Précédé et suivi d'une si nombreuse escorte, Colomb approchait de la capitale. La ville entière, les courtisans même, allèrent fort loin à sa rencontre : un d'eux fut chargé de le complimenter au nom d'Isabelle et de Ferdinand. Devant eux marchaient, à quelque distance, les sauvages qu'il avait amenés : on traînait a sa suite des balles de coton, des coffres pleins de racines précieuses; à ses côtés, des lames d'or, des lingots énormes étaient portés en signe de conquête ; et des roseaux, d'une hauteur inouïe, soutenaient des oiseaux de mille couleurs. Colomb traversa la ville dans ce noble appareil, et parut en triomphe à la cour des Rois.

« Sous un dais magnifique, Isabelle et Ferdinand, revêtus de la majesté royale, le reçurent en dehors du palais : ils se levèrent son approche, et, loin de souffrir qu'il se prosternât, suivant l'usage, pour leur baiser la main, tous deux le relevèrent ensemble, et, devant l'Espagne entière, ils montrèrent Colomb assis à leurs côtés. Le récit modeste qu'il fit de son voyage, l'étonnement qu'inspira son audace, et la joie de ses succès, calmèrent un instant l'envie et même l'orgueil espagnol. On supporta les honneurs qu'obtenait un étranger qui, célèbre par lui-même, ne devait rien de sa gloire à l'antiquité de ses aïeux. Mais la vanité, prompte à se flatter elle-même, voulut suppléer à ce qu'elle appelait manquer à ce grand homme. On lui donna des lettres de noblesse ; et, comme si la gloire avait besoin de titres, les Rois crurent de bonne foi qu'eux seuls venaient d'anoblir un héros.i

En lisant ce Précis plein de traits anecdotiques, je ne pouvais chasser une pensée qui m'obsédait.

Le second des deux volumes qui avaient charmé

M. Molé, par les anecdotes qu'il contient, ne

serait-il pas le Colomb ?

Après mûre réflexion, et d'ailleurs convaincu que le Précis et les Notes sont l'œuvre de Joubert, quelques doutes me restèrent au sujet de l'un des livres prêtés, et je repartis à la découverte.

La dernière pièce du Cromwel est relative à Mylord Stairs, bourreau présumé de Charles Ier : je me rappelai que l'auteur la donnait comme extraite du recueil de M. de la Place : Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire et à la littérature. - La bonne piste doit être de ce côté, pensai-je : la reproduction de cette anecdote dans le Cromwel, avec plusieurs petites retouches, ainsi que la diction caractéristique et très originale, tout dénonce l'auteur des trois autres morceaux comme l'étant aussi de ce dramatique récit. Dès lors, est-il croyable que Joubert n'ait fourni rien de plus à M. de la Place ?

Le livre prêté à Molé ne serait-il pas l'un des volumes de cette collection où la part de Joubert aurait été plus large ?

Voici l'anecdote concernant mylord Stairs : je la copie dans le recueil des Pièces Intéressantes, et je marque, en note, les variantes du Cromwel :

Anecdote anglaise concernant Mylord Stairs1. «Georges Il, roi d'Angleterre, de retour dans sa capitale, depuis l'affaire d'Etinghen, ne supportait qu'impatiemment la présence du Lord Stairs. Il ne pouvait lui pardonner de l'avoir inutilement averti des dangers que courait l'armée anglaise, au cas que ce monarque s'obstinât à la laisser dans le camp qu'elle occupait, et dans lequel, sans la téméraire imprudence du duc de G, elle eût été complètement défaite.

(1) Lieutenant général des armées anglaises, ci-devant ambassadeur de S. M. Britannique en France, sur la fin du règne de Louis XV et pendant la régence. N. B. - Cette anecdote se trouve dans une brochure anglaise intitulée : « Mémoires pour servir à l'histoire de Mylord Stairs », qui parut à Londres en 1743, - devenue très rare, et qu'on prétend que le lord a rendue telle. ↩

« Le Lord, aussi fier qu'éclairé, n'ayant pas tardé1 à s'apercevoir des dispositions du Prince, et peu fait pour s'exposer aux désagréments d'une disgrâce plus complète, se disposait à se retirer dans ses terres en Écosse, lorsqu'il reçut le billet suivant :

(1) Dans le Cromwel : « Ne tarda pas à s'apercevoir, après la bataille d'Etinghen, que la faveur dont il jouissait auprès de Georges Il commençait à s'affaiblir. Peu fait pour.... il... » ↩

« Mylord, Vous êtes brave, on en est convaincu. Mais l'êtes-vous assez pour vous rendre, seul, demain, sur le déclin du jour, vers l'entrée de l'hôtel de Sommerset, où vous serez 'attendu par un particulier qui, si vous osez le suivre, vous conduira dans un quartier peu fréquenté de cette ville, mais où vous trouverez quelqu'un qui brûle de vous voir et de vous dévoiler des mystères qui sont de la plus extrême importance que vous puissiez imaginer, et qu'on ne peut confier au papier.

« P. S. - Si vous craignez qu'il soit ici question de quelque projet sur votre bourse, ne vous chargez de rien qui soit volable. »

« Surpris, comme l'on peut penser, la lecture de ce billet, le Lord imagina d'abord que ce ne pouvait être qu'un piège que lui tendait quelque ennemi secret ou quelque aventure galante dont l'héroïne avait probablement quelques motifs pour en user ainsi : car l'apostille suffisait pour le rassurer sur toute autre espèce de crainte.

« Sur quoi le Lord, toujours un peu paladin de sa nature, prit d'autant plus tôt aisément1 son parti, que dans l'un et l'autre cas prévus, il aurait cru son honneur compromis en se refusant au rendez-vous proposé.

(1) Dans le Cromwel : « d'autant plus aisément. » Mylord Stairs était en effet très vif, très haut, pour ne rien dire de plus, et en a fourni plus d'une preuve dans son ambassade en France. Il se plaignait assez vivement, à la cour, des travaux que Louis XIV faisait faire au port de Mardick, et demanda à ce sujet au roi une audience particulière dans laquelle ayant parlé avec plus de véhémence que de retenue, le vieux monarque ne l'interrompit point ; mais lorsqu'il eut achevé: Monsieur l'ambassadeur, lui dit-il, j'ai toujours été maître chez moi, quelquefois chez les autres ; ne m'en faites pas souvenir. ↩

« Le lendemain, en conséquence, armé de son épée et de deux pistolets, il se rend à l'hôtel de Sommerset, y trouve un homme qui, sans parler, lui fait signe de le suivre, arrive après une heure de marche à l'extrémité du faux-bourg**, dans une rue presque déserte, où son conducteur, s'arrêtant à la porte d'une vieille et petite maison, l'ouvre, lui montre un escalier, lui dit : « Montez, Mylord », et ferme la porte sur lui.

« L'intrépide Lord, tenant son épée d'une main, un pistolet de l'autre, arrive au haut de l'escalier, voit à travers une vieille porte entr'ouverte une chambre meublée comme au temps de Guillaume le Conquérant, et au milieu de laquelle brûlait une chétive lampe dont la lueur semblait éclairer un tombeau.

« Entrez, Mylord (lui dit-on d'une voix cassée, et qui « sortait d'entre quatre rideaux). Approchez, vous « n'avez point ici d'ennemis... Commencez, je vous prie, par vous reposer quelques instants dans ce fauteuil, à côté de mon lit ; après quoi nous parlerons d'affaires.

« - Soit, dit le Lord, mais abrégeons : et sachons enfin à quoi tend tout ce qu'annonce de merveilleux une aventure de cette espèce?

« - Vous êtes vit, Mylord; mais vous avez de qui tenir, et je vous en convaincrai... Laissez vos armes. Prenez cette lampe, et venez me regarder ! »

« Surpris d'un ton auquel il n'était pas accoutumé, Mylord se lève, prend la lampe, ouvre le rideau qui lui cachait l'impérieux commandant, et demeure interdit à l'aspect d'un vieillard pâle et décharné comme le Temps, avec une ample barbe blanche, et dont les yeux (que ranimait sans doute le moment) se fixent avidement sur lui.

« Remettez-vous, Mylord! Regardez-moi : je respire encore et je vous dois l'unique et vrai plaisir que je goûtai depuis de longues années ! L'âge et l'infortune auraient-ils effacé jusqu'aux moindres vestiges à des traits de quelqu'un qui vous touche de bien près, et dont il est ravi de retrouver en vous des traces qui a lui sont bien chères. »1.

(1) Dans le Cromwel : « qui lui sont chères. n ↩

« Le Lord, encore plus étonné et plus interdit que ci-devant, fixait à son tour le vieillard, et, sans pouvoir se rendre compte des différents mouvements qui l'agitaient, ne pouvait articuler un mot.

« Baissez-vous, reprit l'inconnu, et prenez sous mon « lit une cassette, où sont renfermés des papiers capables de réparer les pertes que nos guerres civiles ont causées à votre maison, ainsi que les dépenses que vos ambassades, vos services militaires et vos plaisirs vous ont occasionnées à vous-même. »

« Le Lord, après avoir mis la cassette sur le lit du vieillard, cédant à la plus vive émotion, se laissa pour ainsi dire retomber dans le fauteuil qu'il venait de quitter.

« Tenez, Mylord, lui dit le bonhomme, voici les copies conformes du contrat de vente de trois des principales terres de vos pères, qu'a vendues ou plutôt feint de vendre votre bisaïeul, dans les temps de troubles ; auxquelles sont jointes les contre-lettres des prétendus acquéreurs, et au moyen desquelles ces mêmes terres vous seront rendues par leurs héritiers, sans qu'ils puissent s'en dispenser, à votre arrivée en Ecosse. On a pris et fait prendre à cet égard1, dans tous les temps, les précautions nécessaires pour prévenir toute espèce de contestation : vous en trouverez les preuves attachées aux contrelettres. »

(1) Supprimé dans le Cromwel. ↩

« Quel surcroît de surprise pour le Lord, à la vue de ces trois contrats de terres qu'il n'ignorait pas avoir autrefois appartenu à sa maison.

« Eh ! qui donc êtes-vous? s'écria-t-il avec transport. Qui donc êtes-vous, respectable et bienfaisant vieillard, à qui je vais devoir plus qu'à mon père même ?... Ah ! parlez, de grâce ! hâtez-vous de me nommer un bienfaiteur qui déjà m'intéressait sensiblement, et dont le Ciel semble n'avoir prolongé les jours que pour lui faire enfin1 trouver en moi le plus tendre, le plus respectueux des amis, et le plus reconnaissant de tous les hommes !

(1) Supprimé dans le Cromwel. ↩

« - Laissez-moi, mon cher Lord (lui dit en sanglotant l'inconnu) ; trop faible pour soutenir un plus long entretien avec vous, ménagez-moi, de grâce, et croyez qu'il m'en coûte plus qu'à vous-même !... Embrassez-moi, prenez cette cassette, et laissez respirer un malheureux, qui se le croit pourtant bien moins depuis qu'il vous a vu, qu'il vous a serré dans ses bras !

« - Ah ! quel que vous soyez, quelque intérêt que vous puissiez avoir à vous cacher à l'objet même de votre bienfaisance, pouvez-vous être assez cruel pour exiger qu'il vous obéisse ! qu'il vous abandonne (et surtout à votre âge), et surtout dans l'état où je vous vois réduit, sans amis, sans secours, et peut-être... sans...

« - Arrêtez, Mylord ! j'aime à trouver en vous de pareils sentiments : mais apprenez que votre ami (si tant est, hélas ! que vous le trouviez longtemps digne de ce titre), apprenez, dis-je, que quelque infortuné qu'il soit d'ailleurs, il est cependant à l'abri des besoins qui semblent vous inquiéter... Ainsi, pour peu que vous aimiez à m'obliger, partez, Mylord, et dans l'instant !...

« Faites plus encore, et songez que j'ai droit de l'exiger : jurez moi que vous ne reviendrez point ici, et ne me ferez chercher ailleurs qu'autant que je croirai pouvoir risquer de vous recevoir encore, et que je vous en ferai prier ! »

« Le Lord, sentant, au ton dont lui parlait le bon vieillard, que ses instances seraient vaines, et se promettant tout du lendemain, ne balança point à le satisfaire, tomba de nouveau dans ses bras, et le quitta les yeux baignés de larmes.

« A son arrivée chez lui, après avoir été reconduit jusqu'aux environs de l'hôtel de Sommerset par le même homme qui l'avait attendu devant la porte du vieillard, Mylord n'eut rien de plus pressé que d'ouvrir la cassette, dans laquelle, indépendamment de ce que l'inconnu lui avait annoncé, le Lord trouva un grand nombre de papiers de famille qui pouvaient lui être très utiles.

« Le lendemain matin, à l'instant même qu'il se proposait (quelques promesses qu'il eût faites) de retourner, à tout hasard, chez le vieil et généreux inconnu, il se vit tout à coup arrêté par la lettre suivante, cachetée de ses propres armes, et saisi d'effroi en la voyant signée : Sir Georges Stairs :