Préface
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
On ne saurait étudier à fond Chateaubriand, de 1800 à 1814, le Chateaubriand de la période littéraire, sans rencontrer à chaque pas, mêlés à sa vie et à ses œuvres, Fontanes et Joubert. Aussi reviennent-ils souvent, ces deux noms, dans l'ouvrage que j'ai publié sous le titre : Chateaubriand, sa femme et ses amis.
Chateaubriand était le centre et le héros ; comme de juste, et selon son habitude, il attirait à soi et absorbait l'attention. Les autres n'étaient envisagés qu'incidemment et dans leurs relations avec lui.
Joubert ici passe au premier plan ; il devient le sujet principal. Non point que Chateaubriand disparaisse tout à fait. Le rayon initial, rayon de gloire tombé et fixé au front du moraliste, émanait de l'illustre écrivain; et c'est aussi de lui que nous viendront plusieurs traits de lumière révélatrice. Toujours est-il que Chateaubriand ne sera allégué qu'à titre d'autorité et de témoin au cours de ces études - lesquelles, complément ou annexe des précédentes, étaient déjà annoncées dans l'Avant-Propos de l'ouvrage cité. Qu'il me soit permis de restituer ces lignes à la Préface actuelle dont elles sont partie intégrante.
Je me remis à considérer Joubert dans sa correspondance et dans ses pensées. L'œuvre est admirable et de toute originalité. L'homme est plus admirable et plus original encore. Au sujet de ce « plus ancien et meilleur am » de Fontanes, je me livrai à des observations littéraires qui me plaisaient et me semblaient neuves, à des hypothèses qui me semblaient plausibles, bien que hardies : les unes avaient échappé aux critiques devanciers ; les autres étaient en opposition directe avec leurs affirmations les plus autorisées.
De l'hypothèse à la thèse le chemin est glissant.
Je dressai la thèse. Les arguments se tiraient des situations respectives, des habitudes intellectuelles, des textes surtout. Ma conviction se fit absolue. Plus rien de conjectural ni d'hypothétique dans les conclusions. Donc, disai-je avec conviction, l'auteur des Pensées et de la Correspondance s'est appliqué à d'autres travaux. Il a écrit, lui aussi, pour le public, et publié de son vivant. Donc MM. de Raynal se trompent, eux si bien renseignés, quand ils affirment le contraire.
Mais comment passer des certitudes théoriques aux preuves de fait?
Oh ! si je pouvais découvrir ce Joubert anonyme, inconnu, nié par les siens, deux fois inédit, pour ainsi parler! ce Joubertamoureux de la perfection irréalisable. et qui, cependant, à certaines heures d'aimable abandon, avait jugé que telle et telle de ses productions n'étaient pas indignes de venir au jour !
A propos de ces pages qu'il avait produites en se cachant, les questions se déroulaient en longue kyrielle. Quels en pouvaient bien être le sujet et le genre? articles de journaux? de revues? minuscules plaquettes ou livres opulents? avant ou après la Révolution? et dans quel esprit?
Car Joubert le pieux, l'orthodoxe, le pacifique, l'ami de la tradition, avait bu tout jeune à la coupe empoisonnée. Un moment disciple de Diderot!
Si ferme était ma conviction, je résolus de faire pratiquer des fouilles (n'est-ce pas le mot?) à la Bibliothèque nationale. Sur mes indications, M. de #** voulut bien se charger de ce soin. En s'y prêtant, avait-il espoir, le moindre espoir? Il s'agissait de déterrer un article dont Chateaubriand avait cité avec mystère quelques lignes. Cet article retrouvé, il faudrait profiter des moindres indices, soit littéraires, soit historiques, soit matériels, pour se porter aux trouvailles décisives.
Sur cette unique donnée positive, et encore était-elle infirmée par les éditeurs de Joubert, comment arriver à découvrir, dans l'immense accumulation d'écrits de toute sorte, un article anonyme dont quelques lignes seules étaient connues, et qu'on pût avec certitude attribuer à Joubert?
Retrouvât-on, par le plus grand des hasards, l'article auquel Chateaubriand avait fait un rapide emprunt, resterait à établir par des preuves intrinsèques qu'il était bien de Joubert. La parole de Chateaubriand ne suffirait pas, puisque, nonobstant le passage cité par lui, on avait nié que Joubert eût publié, si peu que ce fût.
Huit jours de recherche, et quinze, et vingt. Pas le moindre résultat. On avait suivi le Mercure, ancien et nouveau, la Gazette de France, l'Esprit des journaux, le Journal des Débats, et combien d'autres périodiques. Hien. J'insistai... J'étais sûr... Le cercle nécessairement se rétrécissait... suspendre les recherches au moment de trouver !
Je réussis à communiquer quelque chose de mon ardeur et de mon espoir.
Un me répondit : « Vos nouvelles indications sont aussi précises que le permet l'obscurité même de la nuit où nous cherchons notre route. »
Enfin un billet m'arriva qui me fit battre le cœur ; je demande la permission d'en transcrire le texte : « A la dernière heure, et dans des conditions bien inattendues. je mets la main sur le Boscobel. La fermeture de la Bibliothèque m'empêche d'en dire plus aujourd'hui, je n'ai que le temps de vous annoncer que la pièce tant cherchée se trouve dans le volume intitulé : Précis historique sur Crumwel (sic) suivi d'un extrait de l'Eikôn Basilikè, ou portrait du roi, et du Boscobel ou récit de la fuite de Charles II, par M.** de l'Académie de Marseille.
Joubert était-il assez caché - l'original et le sage! - sous le voile trois fois épaissi de l'anonyme ou plutôt du pseudonyme: mieux que cela : l'indication conduisait au nom d'un contemporain et d'un ami. En dépit des dictionnaires biographiques et bibliographiques, le livre n'est pas de celui auquel on l'attribue. Il est bel et bien de Joubert. Je suis en mesure de le prouver à l'aide d'un critérium infaillible. Ce petit secret de critique littéraire, ce n'est pas ici le lieu de le produire : il sera livré en meilleure place.
Quant à Fontanes, il est uni de telle sorte à Joubert qu'on les peut appeler les deux inséparables. Parfois même ils en viennent à se confondre et à ne plus faire qu'un. On verra le sens qu'il est permis d'attribuer à ce mot. d'apparence un peu étrange.
MUle de Fontanes fut, comme son père, la correspondante et l'amie de Joubert.
Une place lui est due et lui est faite à côté du conseiller qui la dirigea dans les voies de la sagesse et dont elle conserva les lettres avec affection et piété.
Sainte-Beuve a dit sur Chateaubriand et son groupe tout ce qu'il savait. Il s'en faut qu'il ait tout dit.
Si curieuse, appliquée et pénétrante que fût son attention, il y a là des secrets qu'il n'a point surpris, secrets d'amitié, secrets littéraires, même certain secret de style; il y a de l'inédit et du nouveau qui pourrait n'être pas à dédaigner dans une histoire un peu détaillée de la littérature française au xIxe siècle.
Le grand critique a consacré à Joubert un de ses Portraits et deux Causeries. Il l'a cité maintes fois en déclarant qu'il « ne se lassait pas » de le faire; et chaque fois qu'il lui emprunte un mot, une pensée, une série de maximes, c'est avec une nouvelle expression de faveur et d'éloge. Il l'appelle « le plus délicat des amis et des juges 1), « le consultant le plus fin, le plus exquis et le plus sûr », « un critique éminent » « et très fin ». Il dit encore : « Un critique de nos jours, qué j'aime à citer comme le plus fin et le plus délicat des esprits » « ... que j dime à citer souvent parce qu'en bien des cas. il a rendu des jugements définitifs, sous une forme qu'on ne retrouverait plus. » - « C'est quand il revient à parler des mœurs et des arts, de l'antiquité et du siècle, de la poésie et de la critique, du style et du goût. c'est sur tous ces sujets qu'il nous plaît et nous charme. qu'il nous paraît avoir ajouté une part notable et neuve au trésor de ses devanciers les plus excellents. - Il est un critique essentiellement moderne»... «Il s'élève souvent aux plus hautes idées, mais ce n'est jamais en suivant les grandes routes: il a des sentiers qui échappent ; » - « un de nos premiers moralistes, tout proche de Vauvenargues et de La Bruyère, avec le cachet de notre temps, ce qui est un mérite, selon moi, et une originalité; ) - « sa pensée a la forme comme le fond ; elle fait image et apophtegme ; » - a c'est un Grec, un Athénien, touché de la grâce socratique; i - a un humoriste en sourire, » - « poète lui-même plus qu'il ne croit, qui embellit et aplanit ce qu'il touche; » - « qui était tout rayon, tout parfum, toute rosée. » - « Que n'a-t-il rencontré André Chénier, ce jeune Grec contemporain? Comme ils se seraient vite entendus dans un même culte, dans le sentiment de la forme chérie ! mais M. Joubert était bien autrement Platonicien de tendance et idéaliste. » - « Le cercle classique accompli, j'ai donné M. Joubert à mes jeunes gens pour dessert, en quelque sorte, pour récréation et pour petite débauche finale, une débauche digne de Pythagore. - « Par l'attitude de sa pensée, il me fait l'effet d'une colonne antique. solitaire, jetée dans le moderne et qui n'a jamais eu son temple. »
Combien il faut déplorer que Chateaubriand et son groupe ne s'en tienne pas à la critique purement littéraire, et offre un tel mélange de bouts de lettres, de conversations et de mémoires plus ou moins autorisés. plus ou moins avouables !
Quels commérages dans le Chateaubriand! Et de vrais a nids de vipère s dans les notes, au bas de presque chaque page! Tout l'esprit et tout le venin du livre sont concentrés dans cette définition, plus d'une fois reprise et soulignée : « Qu'était-ce après tout que Fontanes et même Chateaubriand? Des Epicuriens qui avaient l'imagination catholique. » A cette formule, qui est fausse, j'en opposerais une plus exacte, et réduite aussi à l'état d'essence. Mieux que « la rancune », mieux que « la jalousie n, mieux que la a haine »› dont on a parlé, elle expliquerait le long et passionné réquisitoire; elle aurait même toute la portée d'une réfutation. - « Qu'était-ce après tout que Sainte-Beuve, discourant sur l'auteur du Génie du Christianisme? Un a libertin i passé à Port-Royal, et qui rendait des arrêts jansénistes »
En dépit de tant d'additions malheureuses au texte primitif de 1849, un sentiment se retrouve et se dégage à la fin du « cours »), et ce sentiment fait plaisir : je ne saurais le qualifier avec précision. C'est comme un composé supérieur et subtil d'admiration, d'estime et de sympathie; - comme un regret d'avoir à quitter une société de choix longtemps fréquentée ; - comme un ressouvenir qui se réveille avec charme et fait battre le cœur ; - comme une voix tremblée dans l'émotion d'un adieu.
Je m'empare de ce morceau final et je l'insère en tête de mon livre. Qu'il en soit la préface, ou, plus humblement, l'épigraphe :
« Se figure-t-on bien les conversations intarissables. les discussions et les querelles charmantes qui devaient jaillir de tels sujets, ainsi agités entre lui (Joubert). Chateaubriand, Fontanes, M. Molé jeune, tous quatre se promenant aux Tuileries, dans l'allée solitaire du Sanglier?
« Groupe poétique et sage, alors jeune et plein d'avenir, qui avait de l'extraordinaire et du tempéré, en qui l'esprit même d'aventure aimait à se rattacher à l'esprit de tradition, où l'audace n'excluait jamais la grâce, où la critique gardait ses droits jusque dans une admiration légitime, groupe aimable et regretté. dont j'aurais voulu faire revivre ici la mémoire; car moi aussi, à force d'y penser, j'y ai vécu! Heureux qui rencontre ainsi le groupe ami, la famille d'élite dont il est membre, la bella scuola, comme Donte l'appelle...
« Et pour finir avec l'abeille même, pour revenir à M. Joubert en particulier, je dirai : « C'est presque un malheur que d'avoir connu dans sa vie de tels hommes.
« Les esprits communs peuvent se donner la consolation de les trouver précieux; mais ceux qui les ont une fois goûtés sont tentés bien plutôt de le rendre à tous ces prétendus gens d'esprit et de les trouver communs à leur tour. En avoir connu un, de ces esprits divins, qui semblent nés pour définir le mot du poète : divin particulam auræ, c'est être dégoûté à jamais de tout ce qui n'est pas fin, délicat, délicieux, de tout ce qui n'est pas le parfum et la pure essence ; c'est se préparer assurément bien des ennuis et bien des malheurs. »
Mai 1900.