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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Précis historique sur Cromwel

Livre second

Précis historique sur Cromwel

Du nouveau sur J. Joubert · 22 min de lecture · p. 83–101 · chapitre 7 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Un roi sur l'échafaud, - son assassin sur le trône, - et tous deux à cette place - par des formes juridiques - et sous l'apparence des lois, - quel événement dans une monarchie, - dans un siècle voisin du nôtre, - et si loin de la liberté romaine !... - Son audace fit sa fortune, - et les circonstances son génie..., etc.

« Les entreprises contre sa vie - se renouvelaient sans cesse. - Loin d'en effrayer les auteurs - les supplices qu'il leur prodiguait - ne les rendaient que plus nombreux. -Chaque jour des pamphets nouveaux - attaquaient son orgueil et dévoilaient son âme. Le plus remarquable et celui detous - quileplongeadans les plus vives terreurs - avait pour titre : Tuer sans assassiner. — On y démontrait que celui - qui avait violé toutes les lois - ne pouvait plus en réclamer l'appui. - Cromwel qui tant de fois - avait bravé la mort dans les combats - sembla changer de caractère ; - il devint sombre et farouche ; - son trouble ajoutait à sa cruauté ; - les tribunaux - ne pouvaient suffire à ses vengeances - et le moindre soupçon - faisait à son gré - des coupables et des victimes. - Mais le sang répandu - ne rassure point les tyrans : - Cromwel en fit la triste épreuve. - La crainte qui l'assiégeait - le tenait sans relâche. - dans une servitude fatigante. - Des espions gagés - et répandus de toutes parts - l'outrageaient publiquement par son ordre - pour mieux connaître les pensées - et le secret des cœurs. - Les lieux même consacrés - à d'innocents plaisirs, - les spectacles furent défendus et fermés - comme un point de réunion - pour les conspirateurs. - Trois personnes, même en plein jour - ne pouvaient dans les rues - s'entretenir ensemble - et des soldats venaient les séparer. - En vain il épuisa - toutes les précautions de sûreté - que son esprit lui suggérait. Chaque être vivant - lui paraissait un assassin. - Effrayé de ses propres gardes - d'autres gardes veillaient sur eux. - Ses domestiques les plus affidés - ne le servaient que dans l'éloignement. - Il se rasait lui-même - et repoussait tout secours - dans les besoins journaliers de la vie ; - toujours en armes, - personne, les ambassadeurs même, - ne l'approchait que désarmé. - On n'arrivait à lui - qu'à travers des baïonnettes croisées - qui s'ouvraient et se refermaient soudain - à mesure qu'on se présentait. - Si dans les jours solennels - quelques spectateurs assistaient à ses repas, - des soldats tenaient sans cesse - leurs fusils ajustés sur eux - et prêts à tirer - au moindre mouvement suspect. - Ses habits cachaient une épaisse cuirasse - qu'à peine il osait quitter - pour se livrer au repos. - Douze chambres, - distribuées dans son palais, avaient toutes - une issue secrète ; - l'unique ouvrier qui pouvait les connaître - depuis longtemps ne reparaissait plus. - Il y couchait alternativement. - Les gardes qui veillaient - à la porte de chacune - ignoraient celle qui le renfermait. - sa femme enfin n'en était instruite - et n'y trouvait accès - qu'au moment où Cromwell l'y conduisait lui-même. - Un sommeil interrompu l'agitait sans cesse. - Des rêves effrayants - ne lui présentaient que des poignards - ou des bras levés sur sa tête. - Il se levait en poussant des cris - en demandant ses armes, - et la terreur de ces fantômes - le poursuivait encore - et l'humiliait après son réveil. - Alors il regrettait - les jours sereins et les nuits si paisibles - de sa première obscurité..., etc. »

Avant de produire intégralement les deux extraits de l'Eikôn et du Boscobel, il me semble opportun de détacher, de ce dernier, un passage qui ajoute aux preuves tirées du style et des témoignages. Joubert est très certainement, l'auteur de l'article sur le Boscobel. Or, le passage suivant donne bien à entendre que l'un et l'autre sont du même auteur.

« ... Ce n'est qu'en lisant l'Eikon Basilikè qu'on peut apprécier Charles Ier et son caractère. On connaît mal Charles Il et sa vie, si l'on n'a pas lu le Boscobel.

« Le premier de ces deux livres contient - ce qu'il y eut de plus secret - dans les pensées du père, - et le second — ce qu'il y a de plus minutieux - dans la plus singulière aventure du fils. - Celui-la peint une âme pure - toujours calme et toujours la même ; - l'autre peint le courroux du sort - qui change et se dément sans cesse. - Le premier montre la vertu, - l'autre nous montre la fortune..., etc. »

Eikon Basilikè, ou Portrait du Roi1.

(1) On lit dans l'Essai sur la littérature anglaise, p. 173 : « Milton soupçonnait l'Eikôn de n'être pas du Roi : ce qu'il avait pressenti s'est trouvé vrai ; l'ouvrage est du docteur Gauden... Pour moi, en examinant l'Eikôn, il m'est venu une autre espèce de doute sur cet ouvrage : je ne puis me persuader que l'Eikôn soit sorti tout entier de la plume du docteur Gauden. Le ministre aura vraisemblablement travaillé sur des notes laissées par Charles Ier. Des sentiments intimes ne trompent pas. On ne peut se mettre si bien à la place d'un homme, que l'on reproduise les mouvements d'esprit de cet homme, dans telle ou telle circonstance de sa vie. Il me semble par exemple que Charles Ier a pu seul écrire cette suite de pensées : » Ici, presque tous les passages soulignés dans l'Extrait, soulignés par Joubert, sont reproduits par Chateaubriand, lequel a donc emprunté, mot à mot, divers passages à l'Eikôn Basilike, aussi bien qu'au Boscobel. « L'ouvrage se répandit rapidement... Partout l'effet en fut prodigieux... C'est surtout à l'Eikôn Basilikè que Charles Ier a dû le nom de Roi-Martyr... Le manuscrit avait probablement été connu et approuvé, peut-être corrigé pendant son séjour dans l'île de Wight. En tout cas, c'était bien l'expression et vraiment l'image de sa situation, de son caractère et de son âme, tels que les avait faits le malheur. » (Histoire de la République d'Angleterre et de Cromwel, par Guizot.) Guizot est revenu sur cette questien de l'Eikôn Basiliké, et l'a traitée à part, dans un chapitre de ses Études biographiques sur la Révolution d'Angleterre (1851), pp. 337-360. Je n'en détache que ces deux courtes phrases : « Peut-être quelques matériaux de la main de Charles Ier avaient-ils été donnés pour premiere base de l'ouvrage... Enfin, sir Philippe Warwick et plusieurs autres ont reconnu, dans l'Eikôn Basilikè, des choses qu'ils avaient entendues de la bouche du Roi... » ↩

« C'est un recueil de différents écrits où Charles Ier, dans ses malheurs, se plut à déposer son âme.

«Il les composa, pour être connus de son fils (Charles II), séparé de lui presque dès l'enfance, et qui était alors errant et fugitif dans les Royaumes étrangers, tandis que lui-même étoit prisonnier dans ses propres États. Il n'espérait plus le revoir.

«Je sais trop (se disait-il dans les liens) que toujours la prison des Princes est voisine de leur tombeau. »

« Sans ce livre, la postérité n'auroit pas connu Charles Ier. On y trouve une multitude de faits que lui seul pouvoit raconter, parce que lui seul pouvoit les savoir ; je veux dire ses opinions, ses sentiments, ses intentions, son caractère enfin, qui, dans les derniers temps de sa vie, n'eut d'autre spectateur que luim » me.

« Longtemps il vécut seul, et mourut de même : car c'est l'être que de vivre et de mourir comme il le fit.

« Condamné par la fortune, il voulut se rejuger lui-même. C'est là ce qui donna naissance à ses écrits, dans lesquels il se rend un compte exact de tout ce qu'il avoit fait et de tout ce qu'il eût dû faire. Son témoignage l'absout presque toujours, et son témoignage est toujours juste.

« Il ne se reproche qu'une faute, une grande faute, c'est la mort du comte de Strafford qu'il n'osa pas sauver malgré le peuple, après sa fameuse condamnation. Il déplora toujours cette faiblesse d'un moment que des conseillers trop prudents lui firent croire nécessaire.

« Ah ! (disoit-il sans cesse), sous prétexte d'arrêter « une bourrasque populaire, j ai excité une tempête dans i mon sein. »

« Son remords étoit celui d'une âme pure. Strafford avoit été condamné juridiquement et par des juges qui étoient tous ennemis du Roi ; lui-même ne le croyoit pas irréprochable, mais il ne le croyoit pas digne de mort ; et avoir laissé périr un innocent sans tout braver pour sa defense, étoit à ses yeux une lâcheté et une oppression.

« Il disoit souvent à Dieu : « Que ta bénédiction m'octroyé d'être toujours raisonnable comme homme, religieux comme chrétien, constant et juste comme Roi. »

« On reconnoit, dans tous les sentiments qu'il exprime, un singulier mélange de ces qualités qu'on ne désire guère qu'après les avoir obtenues. Charles Ier montre partout une fermeté sans effort, une résignation sans abattement, et un jugement sain qui ne lui permet pas de s'exagérer ses propres souffrances. Le calme idéal d'une âme élevée au dessus de la terre, est une image qui se présente sans cesse quand on a lu l'Eikôn Basilikè, et que l'on songe à son auteur.

« Dans ce volume où il parle sans cesse de tous les troubles de son temps, et de tous les malheurs qu'ils lui causèrent, il ne songea jamais, ni à attendrir sur son sort, ni à indigner contre ses ennemis. Il ne nomme même aucun de ceux-ci, si ce n'est une seule fois Hottam qui l'avoit trahi et qui périt avec son fils aîné sur un échafaud dressé par ses complices pendant la captivité du Roi.

« Pauvre gentilhomme ! », s'écrie-t-il. On ne trouve pas, dans tout le livre, une seule expression où il se soit permis de se plaindre ainsi lui-même ou quelqu'un des siens. Ce n'est pas que son style ne soit souvent très pathétique, mais c'est par la force de la chose qui est montrée, et non par la passion de l'écrivain.

« On lit à la fin de l'Eikôn Basilikè un discours très sage que ce Prince avoit composé pour se défendre devant ses juges, quand il comparut devant eux pour la dernière fois : on ne lui permit pas de l'achever. !! le transcrivit (peut-être la veille de son exécution), et à l'endroit où il fut réduit au silence et qui étoit pour lui le plus important, il se contenta de noter à la marge : - « Ici je fus arrêté et empêché de parler « davantage pour ce qui étoit d'alléguer mes raisons. › - En un mot, aucun historien ne prit jamais autant de soin d'offrir à ses lecteurs la vérité pure et sans mélange d'émotion que le roi Charles Ier, dans cette longue et naïve histoire de tous ses sentiments et de toutes ses pensées.

« Voici quelques traits que j'en ai recueillis, et qu'on ne pourroit trouver ailleurs. Ils peignent un beau caractère.

« Lorsqu'on eut ouvertement levé contre lui l'étendard de la révolte, et que ce Prince infortuné eut été battu par ses propres troupes, il ne fut pas tellement occupé de son danger qu'il ne trouvât quelque plaisir à se représenter la galante disposition (ce sont ses termes) et la valeur que les indépendants avoient montrée.

« Que puissé-je (s'écria-t-il) n'avoir faute de tels hommes pour maintenir ma personne, les Loix et mes Royaumes, en un estat où ils puissent eux-mêmes être aussi bien et équitablement partagés qu'aucun autre de mes subjects. »

« Les évènements de toutes les guerres (disoit-il à Dieu) sont incertains, ceux de la guerre civile inconsolables: puis donc que, vainqueur ou vaincu, il me faut toujours souffrir, donne-moi de ton esprit au double. »

« J'ai besoin d'un cœur propre à beaucoup souffrir !...i

« Cette expression est déchirante.

« Ce Roi, accusé d'être despote par principe et intolérant par caractère, pensoit :

« Que a chacun doit avoir dans le gouvernement une part, et en jouir proportionnellement à l'intérêt évident qu'il peut y prendre. › Aucun publiciste n'a si bien dit.

« A la vérité, il ajoutoit : « Mes droits comme roi « doivent nécessairement être aussi bien conservés selon a les Loix, que ceux de mes moindres subjects. Cette doctrine est raisonnable.

« Quant à la religion, il disoit :

«Je voudrois bien persuader à ces gens que la difference d'opinions, en matière de religion, se peut aisément rencontrer ès personnes unies par les mêmes respects de devoirs, d'hommages et de fidélité. »

« La politique la plus populaire ne trouveroit à reprendre dans ses maximes de droit public que celle-ci : « Je tiens de Dieu seul mon droit de succession légitime à mes royaumes. s Et le philosophe le plus éclairé ne lui reprocheroit dans sa piété d'autre sentiment que celui-ci, qui, d'ailleurs est très chrétien : « J'estime l'Eglise au dessus de l'État, la gloire de Christ au dessus de la mienne, et le salut des âmes préférable à la ( conservation des corps. s

« Charles Ier étoit très instruit, et conforma très exactement sa conduite et son gouvernement aux meilleurs principes qui fussent connus de son temps. Son malheur fut de demeurer le même au milieu des troubles qui l'environnoient. Cette âme invariable ne voulut changer ni d'erreurs, ni de vérités ; les mœurs et les opinions n'étoient plus les mêmes : une révolution s'opéroit, il ne put y prendre aucune part, ni l'arrêter : toujours semblable à ce qu'il avait été, il ne pouvoit être dominant ni devenir assez foible : ce fut là ce qui le perdit.

« Il tomba comme un arbre dont les flots ont miné le pied, quand leurs cours changent les rivages.

« J'écris ces choses (dit-il quelque part) plutôt en Théologien qu'en Prince, afin que la postérité puisse apprendre (si jamais ces écrits voient le jour) que je ne manquois point de légitimes fondemens pris, tant des règles de l'Ecriture, que des exemples ecclésiastiques, pour affermir mes sentimens, etc. »›

« Ses sentimens étoient, en effet, tous justifiés par sa doctrine.

« Celle de Charles Ier étoit très variée et très étendue. Et dans les écrits qu'il adressa à Henderson, pendant les Conférences de Neufchâtel, le Roi est bien supérieur au Ministre en style, en dialectique, en raison, en politesse et en savoir théologique ; c'est cette science de la théologie qui fut la première cause de ses malheurs, parce qu'elle le rendoit partisan plus fameux de l'ancien culte qu'on avoit en horreur.

« Ne faites jamais peu d'estat des moindres choses qui « touchent à la Religion » (disoit-il à son fils Charles). C'est le seul mauvais conseil qu'il lui ait donné, et ce conseil avoit pour principe l'importance qu'il devoit naturellement mettre à des matières qu'il avoit si bien étudiées.

«Il faudroit tout laisser ignorer aux Princes, excepté ce qui réellement est la vérité.

« Quand ses sujets lui eurent tout ravi, ses domaines, ses biens, sa liberté, tout son pouvoir, il se sentit toujours leur Roi.

« Je puis encore leur pardonner », disoit-il.

« Cette grande puissance qu'il trouvait au fonds de son âme, le consoloit au milieu de ses fers. Il y a peu de traits préférables au noble orgueil d'un mot si beau.

« Quand on eut surpris et publié les lettres qu'il écrivoit à la Reine et à ses plus intimes confidens, il fut d'abord ému de cette violation des droits du secret domestique, mais il calma bientôt cette agitation.

« Je voudrois (dit-il en rassérénant son âme) que mes subjects pussent voir encore plus clairement jusqu'au fonds de mes pensées les plus cachées. »

« Il excusoit les Écossais qui l'avoient livré : « Je ne i me suis jamais confié à eux que comme à des hommes. »

«| ne se trouvoit point dégradé par l'infortune : « Je ne m'estimerai jamais être moins (dit-il) que moii même. »

i C'est maintenant tout ce qui me reste (écrivoit-il à son fils) que ce pouvoir que j'ai de pardonner à ceux qui m'ont tout osté. »>

« J'aurai le plaisir de mourir sans prendre celui d'aspirer à aucune inhumaine vengeance. »

« Il avoit une piété raisonnée et tendre. Une de ses plus vives afflictions fut de se voir privé de ses chapelains qu'on lui ôta par un raffinement de barbarie ; il se plaisoit à les entendre réciter les prières d'un ton grave, élevé, affectueux et pénétré de la bonté et de la Majesté divine. Cette espèce d'harmonie étoit assortie à son âme. Il ne fut pas dédommagé par ceux qu'on voulut lui donner, et qui prioient, dit-il, « avec emportement... et avec passion ».

« ls m'ont bien peu laissé de cette vie (disoit-il en songeant à la mort) et seulement l'écorce, pour ainsi dire, en me privant comme ils ont fait de toutes « les consolations pour lesquelles les hommes désirent de vivre ! ›

« Mon fils (écrivoit-il à Charles Il dans une de ses dernières méditations), s'il faut que vous ne voyiez plus ma face et que ce soit l'ordre de Dieu que je sois enterré pour jamais dans cette obscure et si barbare prison, adieu.

« Je laisse à vos soins votre mère. Souvenez-vous qu'elle a été contente de souffrir pour moi, avec moi et avec vous aussi, par une magnanimité incomparable.

« Quand ils m'auront fait mourir, je prie Dieu qu'il " ne verse point les phioles de son indignation sur la généralité du peuple. Quant à ceux qui m'auront aimé, je souhaite qu'ils n'ayent point subject de me trouver à dire quand je ne serai plus, tant je vous désire de gloire et de bien. - J'aimerois mieux que vous fussiez Charles le Bon que Charles le Grand. J'espère que Dieu vous aura destiné à pouvoir être l'un et l'autre.

« Je vous admoneste et vous enjoins de considérer et d'examiner sérieusement ces premiers et effectifs abus, ou ces prétendues fautes de gouvernement que l'on m'a objectées, et qui ont été l'occasion de mes peines, afin que vous les puissiez éviter.

« Corrigez vous-même avec soin ce qui méritera de l'être, et évitez qu'on puisse rien reprendre en votre administration. Car j'ai remarqué que le mauvais démon de la rébellion se transforme ordinairement en ange de réformation.

« Vous fairez plus paroitre et exercerez plus légitimement votre autorité, en relaschant un peu de la sévérité des Loix, qu'en vous y attachant si fort ; car il n'y a rien de pire qu'un pouvoir tyrannique exercé sous les formes de la loi.

« Que ma mémoire et mon nom vivent en votre souvenir.

« C'est ce que désire un père qui vous aime et qui « fut autrefois roi de trois florissants Royaumes.

« Adieu, jusqu'à ce que nous puissions nous rencontrer au Ciel, si nous ne le pouvons pas en la terre.

« J'espère qu'un siècle plus heureux vous attend. »

« Ainsi pensoit et s'exprimoit Charles Ier. Il fut digne d'un meilleur sort. Cependant sa destinée n'excite qu'une respectueuse pitié, tandis que l'attentat de ses sujets cause une grande admiration.

« Exemple mémorable que, pour vivre tranquilles et pour mourir glorieux, il faut que les Princes soient au niveau de leur siècle, à moins qu'ils ne soient supérieurs par la raison qui change tout, quand elle est forte et sublime, et sait s'accommoder à tout, quand elle manque d'énergie1. »

(1) On trouve en note à la fin de cet ouvrage où il est parlé de la mort du Roi : « Celui qui parut sur l'échafaud pour faire l'exécution, étoit, ainsi que son second, déguisés de fausses barbes. » ↩

Voici l'article auquel Chateaubriand emprunta une quarantaine de lignes2, en les déclarant de Joubert.

(2) Essai sur la littérature anglaise, quatrième partie. ↩

Extrait du livre intitulé « Boscobel ».

« Boscobel ou Joli Bois. C'est le nom que portoit un bois où se cacha Charles II, lorsqu'après la bataille de Worcester, il ne put espérer d'asyle que dans les forêts et les déserts.

« Boscobel, après le rétablissement de ce Prince, fut appelé par tous les écrivains de son temps, un bois illustre et malheureux.

« C'est là, disoient-ils, qu'il trouva de la sûreté, quand l n'avoit que sa vertu pour seule garde. C'est là qu'il trouva du secret, de lo discrétion et du silence, quand les humains l'auroient trahi. »›

« Ce bois avoit anciennement été planté pour servir d'ornement à une Maison de Religieuses. Le temps l'avoit rendu très beau : le hasard le rendit célèbre. Un de ses arbres, surtout, obtint longtemps de grands honneurs en Angleterre.

« C'étoit un vieux chêne. « Il étoit, dit la Relation, si gros et si touffu de branches, que vingt hommes auroient pu tenir sur sa tête. Il servit de Palais au Roi, qui, réfugié dans ses rameaux, n'avoit point d'autre couvert que son feuillage. › Ce chêne fut depuis regardé comme une merveille dans le pays : on venoit de fort loin le visiter. Il eut un nom : on l'appeloit Chère Royal. Pope l'a célébré dans ses vers ; Hume en parle dans son Histoire. Ainsi les lieux, les arbres, les forêts ont leurs destins comme les hommes.

« On trouveroit peut-être encore la figure de l'arbre du Roi dans l'Ecusson de quelques familles d'Angleterre. Charles II le donna pour armes au colonel Carless, qui fut son compagnon pendant qu'il habita le chêne.

« C'était, dit la Relation, un homme illustre et courageux auquel Sa Majesté, en considération de ses services, donna depuis des biens considérables, et voulut, en mémoire de leur aventure, qu'il portât en champ d'or un chêne verd à la face de gueules chargée de trois Couronnes Royales, et pour cimier une guirlande de chêne avec l'épée passée en sautoir, comme il se voit en la figure. »

« Cette figure est, en effet, gravée avec beaucoup de soin dans la relation. L'Écusson y paroit orné d'une devise dont le sens est à peu près celui-ci :

Pour sauver un grand Roi, pour sauver un Etat,

Un bon citoyen peut suffire.

« Ce lieu si célébré ne subsiste plus maintenant, ou du moins il est ignoré. Les livres même qui pourroient en rappeler la mémoire sont assez rares et peu connus. La grande Histoire, en se chargeant de conserver ce qu'ils avoient de remarquable, les a fait trop tôt disparoitre. Elle engloutit ainsi de siècle en siècle une multitude de récits naïfs dont il n'est rien qui dédommage.

« Ce fut le comte de Darby (un des soixante dont Charles Il fut accompagné dans sa fuite, après sa défaite à Worcester) qui proposa Boscobel au Roi.

« Chemin faisant, dit la Relation, il lui vint en mémoire comment lui-même ayant été vaincu par le général Lidburn, il avoit été sûrement caché en un lieu assez près de là et qui s'appelait Boscobel. ›

« Ce fut ce ressouvenir, né du cours de la réflexion, du vague de la rêverie et des hasards de la pensée, que tout dépendit un moment. Sans lui peut-être Charles Il n'eût pas régné.

« Boscobel était à vingt milles de Worcester. Un y arriva à quatre heures du matin. « Aussitôt, on coupa les cheveux du Roi, il noircit ses mains, on mit ses habits dans la terre, il en prit en échange un de paysan avec toutes ses circonstances. ›

«On voit, par tant de précautions qu'on prenoit dans un lieu désert, à quel point Charles Il étoit proscrit et Cromwell étoit respecté. Elles furent portées à un tel excès, qu'on crut important à la sûreté du Roi de brûler avec le plus grand soin jusqu'aux moindres parties de sa chevelure qu'on avoit coupée. Un seul de ses cheveux reconnu eût pu suffire pour le perdre.

« On livra cependant sa vie et tous ses destins à la foi d'un homme à peine connu. « Ils frappèrent dans l'obs- « curité à la porte d'un certain Pendrill, paysan catholique et concierge de la Ferme appelée Wites-Ladies ou Blanches-Dames, laquelle autrefois étoit une Abbaye de Filles Bernardines ou de l'Ordre de Citeaux éloignée d'un jet de pierre dans le bois... où le comte Darby i avoit été humainement reçu. s

« Darby, Wilmot, Buckinkam et tous ceux qui avoient accompagné le Roi (de peur de rendre ce lieu suspect par leur présence) se retirèrent dès qu'ils le virent établi dans cet asyle, quand le jour fut venu. Ce Prince qui, la veille, à la même heure, étoit maître d'un grand Royaume et se voyoit environné d'une puissante armée dont il disposoit à son gré, se trouva seul... » Il se trouva seul, en un lieu inconnu, une serpe à la main, obligé de cacher jusqu'à son nom glorieux sous celui de Guillaume Jones. »

« On l'envoya couper du bois.

« Pendrill l'avoit instruit de ce qu'il devoit répondre si quelque curieux le questionnoit. Charles ne vit personne ce jour-là dans le bois désert, parce que le temps fut humide « ... si ce n'est la belle-sœur de Pendrill qui « lui porta quelque chose dans le-taillis pour le couvrir «et aussi pour sa nourriture... Il eut à souffrir de ( grandes incommodités du mauvais temps.

« Ce mauvais temps sauva ses jours.

« A peine, dit la relation. eut-il été une petite demi-heure dans le bois, que des soldats du colonel Ashenhurts étant venus dans la Ferme y fouillèrent partout, dans les chambres haut et bas, dans tous les coins et recoins... Dieu voulut, ajoute l'auteur, qu'ils ne sortirent pas de la maison, parce qu'il avoit plu ce jour-là et que les feuilles des arbres dégouttoient.

Boscobel, dans son enceinte solitaire, environnoit deux édifices remarquables, Wites-Lodies et Boscobel qui portoient le nom de ce bois. Ces deux maisons servirent alternativement d'asyle au Roi pendant la nuit : le jour il s'égaroit dans la forêt sous son déguisement de bûcheron. La rigueur des recherches qui étoient perpétuelles rendoit ces précautions indispensables.

« Quand ce Prince étoit obligé par quelque danger à ne pas sortir dans le bois, on l'enfermoit « en une cache qui servoit quelquefois aux Prêtres catholiques pour y dire en secret leurs messes ». Cette cache se trouvoit dans une espèce de masure habitée par Richard Pendrill; un des frères de Guillaume. La relation dit que cette masure s'appeloit Hobbal.

« C'est là que Charles II, au sein de la prospérité, aimoit à ce souvenir d'avoir fait un délicieux repas, une femme nommée Yatée ayant apporté des œufs, du beurre avec du sucre ». Il mangea, dit la Relation. avec grand appétit de ce mets à la paysanne ››.

« Il voulut changer de périls afin de changer de destin. Ennuyé de sa solitude et de son inaction, il partit un soir avec Richard dans le dessein de se rendre à Londres où il avoit promis au baron de Wilmot, avec la légèreté de son âge, de se trouver et d'aller descendre au logis du Dragon Vert par le Vinstriet, dans la grande rue de la Tamise.

« Ce projet fut impraticable: tous les passages étoient gardés.

« Il fut obligé de revenir sur ses pas et de regagner sa retraite, après avoir inutilement erré toute la nuit hors de tous les chemins. Il eut beaucoup à souffrir pendant ce voyage imprudent ; « le gravier qui étoit entré dans ses souliers lorsqu'il marchoit dans un ruisseau ayant ensanglanté ses pieds. et la nuit étant

Universita « si noire, qu'à deux pas l'un de l'autre on ne pouvoit « s'apercevoir ».

« Charles dans cette obscurité se tint inséparablement uni à son guide par un singulier point de ralliement :

« Il le suivoit, dit la relation, conduit par le bruit de son haut-de-chausses qui étoit de cuir1.

(1) « Ce détail prouve avec quel soin les faits les plus minutieux sont fidèlement racontés dans cette relation peu connue et digne de l'être. « Toutes ces particularités et autres, dit l'auteur de ce « livre, ont été ici écrites, telles qu'un homme digne de foi. « le D' George Bateus, premier médecin de sa Majesté, les avoit « apprises de sa propre bouche. » On voit par là que si l'histoire n'a rien omis, le Roi n'avait rien oublié. » ↩

« Ils furent de retour à Boscobel avant le jour. Richard ayant caché le Roi dans les broussailles, alla voir s'il y auroit quelque soldat dans sa maison. Il n'y trouva qu'un seul homme, cet homme étoit le colo nel Carless. ›

« C'est ici le trait le plus mémorable de cette grande aventure de Charles II.

« Carless étoit un des plus illustres chefs de l'armée du Roi : il avoit combattu jusqu'à l'extrémité à la journée de Worcester. Quand il avoit vu tout perdu, il s'étoit intrépidement placé, avec le comte de Clive et Jacques Hamilton, à l'une des portes de la ville conquise pour arrêter le vainqueur dans sa furie, et s'opposer à la poursuite des vaincus. Il garda fidèlement ce poste qu'il s'étoit lui-même assigné, jusqu'à ce qu'il pût croire que le temps avoit permis à son maître de s'éloigner et de se mettre hors de danger. Alors seulement, il se crut permis de songer à sa propre sûreté. Il se retira, et se réservant pour des occasions plus favorables, il alloit chercher un asyle dans ses propres foyers, ignorant ce qu'étoit devenu son maître et s'il pourroit jamais le revoir, quand le sort l'offrit à sa vue.

«Le colonel, cependant, n'avoit pas été conduit par le hasard à Boscobel : ce bois étoit sur son passage ; étant du pays et des environs, il connaissoit Richard Pendrill; et, comme dans ces temps de troubles, les mêmes troubles, les mêmes misères et les mêmes besoins sont communs tous les hommes, ainsi que devroient l'être, en des temps meilleurs, les mêmes plaisirs et les mêmes prospérités, il venoit à la dérobée demander un morceau de pain à cet honnête homme.