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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Le conseiller et le moraliste

Livre quatrième

Le conseiller et le moraliste

Du nouveau sur J. Joubert · 36 min de lecture · p. 259–290 · chapitre 19 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

I. Joubert, directeur laïque. Beauté souriante et utilité de sa morale. - II. L'œuvre rêvée. Lacunes apparentes; pensées envolées. But pratique et présent. - III. Lettres inédites de Joubert à Fontanes, Bonnevie et autres, et de Fontanes à un « hérétique » de Genève. - IV. Duel et mort du fils de Fontanes. Joubert consolateur. Mlle de Fontanes et sa passion pour Alexandre 1ºr. Lettres du directeur spirituel, l'abbé Nicolle. - V. Lettres du directeur laïque, l'ami Joubert, précédées d'un avant-propos. Cours de morale, belles maximes à l'usage d'une jeune fille. - IV. Mort de Fontanes. Lettres de Chateaubriand, Frayssinous, Villemain, Bonald. Négociation matrimoniale : Joubert y est mêlé. Langueur et visites ; Joubert et J. de Maistre chez Mme de Duras. La dernière maladie et la mort. Articles et souvenirs.

« Quel fruit, de ce labeur, pouvait-il recueillir ? » Des pensées, des maximes, où l'abondance était réduite en excellence. Plus désireux d'être utile et agréable à ses amis que de laisser une œuvre aux arrière-neveux, il redemandait maximes et pensées à ses petits cahiers pour en nourrir son commerce épistolaire. On le vit se dévouer sans réserve, comme sans retour personnel, à la gloire de Fontanes et de Chateaubriand. Et encore était-il « plus intéressé à leur bonheur qu'à leurs suc ces, et plus à leurs vies qu'à leurs livres. » Lui-même régla son cœur et son âme d'après ses belles maximes.

Sa vraie vocation fut d'être une sorte de directeur laïque, un mentor « en habit de ville ». Elle s'éveilla dans son cœur avec la tendre affection qui le devait unir à Mie Moreau de Bussy. Elle atteignit son plein développement avec la vive amitié qui l'attacha à Mme de Beaumont. Et combien d'autres auraient pu lui redire ce mot de l'amie préférée : « Je me félicite de vous avoir établi juge de mes sentiments. Votre indulgence passée m'encourage et empêche que l'ennui profond qui m'accable ne se répande jusque sur ma solitude. » Du jour où il connut Mme de Beaumont, son génie prit sa forme heureuse et acquit toute sa fécondité. Au lieu des remarques précédentes sur l'homme en général, à la façon des moralistes devanciers, ce furent, après 1794, des études particularisées, des leçons spéciales et vécues.

On peut lui appliquer sa maxime : « Le moraliste fait souvent la morale avec son caractère » Et toutefois, le caractère de Joubert, l'aménité de sa nature, ne donneraient qu'une explication insuffisante de sa morale qui tranche si fort, par la sérénité et la douceur, avec l'amertume désespérée ou désespérante de La Rochefoucauld, de Pascal et même de La Bruyère. Eux ne disent guère que le mal. Ils ne se complaisent qu'aux travers et aux petitesses ; «ils usent leur esprits à démêler les vices et les ridicules »1; ils étalent nos défauts et nos contradictions ; ils triomphent de notre misère ; ils en font des peintures appuyées, ironiques, je dirais immorales, s'il est vrai qu'elles portent au mépris des autres et au dégoût de soi. Corriger ne leur importe guère. Ils n'ont pas l'air de croire que ce soit chose possible. L'épigraphe des Caractères, non, je ne l'oublie pas ; c'est l'auteur qui ne s'en est pas assez souvenu, non plus que de ce mot : « Le philosophe... demande aux hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges et même les récompenses, qui est de les rendre meilleurs. »

(1) La Bruyère. Des Ourages de l'esprit. ↩

Joubert, au contraire, ne parle du mal que pour en venir au bien. Il ne dévoile la plaie que pour suggérer le remède. Aux défauts et aux travers, il essaie de trouver un bon côté : « Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil. » - « Un homme qui ne montre aucun défaut est un sot ou un hypocrite dont il faut se méfier. Il est des défauts tellement liés à de bonnes qualités qu'ils les annoncent et qu'on fait bien de ne pas s'en corriger » Et de même pour l'erreur. Il prétend qu'il y en a de respectables et d'utiles et de bonnes : « Beaucoup d'erreurs sont moins des opinions que des vertus, moins des égarements de l'esprit que de beaux sentiments du cœur. » Joubert l'écrit à Molé et le prouve admirablement. C'est encore à Molé qu'il s'adresse : « Tâchons de donner au bien les plus beaux noms, et au mal les noms les plus doux... Souvenons-nous de Fénelon, lorsqu'il dit en parlant des bâtards de Lacédémone : « Nés de femmes qui avaient oublié leurs maris absents pendant la guerre de Troie.

Désirez-vous un exemple bien remarquable de ses euphémismes ? Voulant menacer un des vices qui prêtent le plus au ridicule et à la satire, il dit, avec autant de concision que d'atticisme, avec autant d'énergie dans la pensée que de douceur dans l'accent :

« Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours. » Je n'imagine pas qu'il soit possible de mieux dire. Tandis qu'à d'autres penseurs, l'expérience ne fut qu'amertume et misanthropie, à lui, si sévère dans la candide indignation de de ses débuts, elle n avait apporté que paix et douceur croissantes.

Le bien, le beau, le juste, le saint, c'est cela qu'il étudie et admire, qu'il chante et adore. Il y trouve tout à la fois des moyens d'action, des sources de joie et le but idéal.

Le bien, le beau, le juste, le saint, c'est cela qu'il veut qu'on embrasse, à cela qu'il veut qu'on se tienne.

En le lisant, on prend confiance en lui, on reprend confiance en soi. Déchu, mauvais, on aspire à remonter, on se promet d'être meilleur. S'il « corrige », ce n'est pas « en riant » d'un rire moqueur ; c'est en estimant et en consolant. « Fonction du sage et marque de sa bonté », sa morale est faite d'indulgence et de pitié autant que de fine pénétration et de compréhension très large. Elle s'interdit ce détour et cette surprise, l'ironie, parce que l'ironie blesse et humilie. « L'ironie est une figure que je n'ai employée de ma vie qu'en plaisantant de pure joie. » Elle enseigne à se connaître soi-même, mais aussi à se supporter ; ou mieux, elle apprend à s'estimer, non point tel que l'on se trouve, mais tel que l'on sera, tel qu'on se voit en perspective. Elle apprend à aimer la vie avec ses devoirs, à l'aimer au milieu des peines, des afflictions et des infirmités. Elle apprend à ne pas plus désespérer des autres que de soi, à les aimer, eux aussi, ceux du moins qui nous touchent, dans une perspective d'amélioration. Surtout, elle nous enseigne à être heureux, à rendre heureux autour de nous. A l'appui des préceptes épars dans son œuvre, on peut appeler sa vie en témoignage. Il fut heureux où tant d'autres se seraient désespérés : toujours malade et retenu dans ses foyers, souvent même immobilisé dans son lit, il vécut de sentiments, de souvenirs, de pensées ; et c'est de cette vie, douloureuse et resserrée, inutile en apparence, qu'il a dit avec un accent d'allégresse : « Elle est pleine de délices. » - « C'est là vivre, certes. »

Voilà quelle fut l'utilité pratique de sa morale, pour lui d'abord et pour ses proches, pour Mmes de Beaumont et de Chateaubriand, pour Fontanes, Chateaubriand, et tant d'autres. Le bien qu'il leur fit, qui nous le dira? J'ai tenté une esquisse de cette analyse psychologique, au sujet de Madame de Chateaubriand, dans le livre qui porte ce titre.

Dieu merci ! l'efficacité des leçons de Joubert subsiste dans son œuvre pour nombre de lecteurs : « Les écrits de Joubert ont gardé quelque chose du calme et doux rayonnement qu'apportait sa présence »; c'est Sainte-Beuve qui l'a dit. « J'en parlerai au point de vue du goût et de la littérature ; mais, moralement, ils sont encore d'un effet singulièrement bienfaisant pour les âmes restées intègres et croyantes par quelque endroit. Lisez-les dans la solitude, dans la paix des champs; prenez-les comme il convient, à petite dose : ce sont des essences spirituelles ; on n'a qu'à les respirer, on est remonté, ou mieux, calmé, apaisé, rasséréné, pour tout un jour. C'est un cordial dont la vertu est bienfaisante, pour les esprits distingués et fébriles, aux instants de lassitude. J'ai là-dessus les témoignages d'amis plus jeunes que moi et restés plus sensibles à ces bonnes influences1. »

(1) Chateaubriand et son groupe. ↩

Inspirées par ses amités, qui devenaient ainsi tout à l fois le sujet et l'objet de ses observations, les pensées de Joubert ne pouvaient être que bonnes, douces et belles. C'est, je crois, une des raisons de leur séduisante beauté. Il y a sur elles, et à jamais, le rayonnement de l'âme de Joubert et le sourire des âmes étudiées. Le moraliste avait l'habitude de leur soumettre ses pensées avant de les adopter à titre définitif. « Je ne pensais rien qui, è quelque égard, ne fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir et sentir ce grand vide. Mme de Beaumont avait éminemment une qualité qui, sans donner aucun talent, sans imprimer à l'esprit aucune forme particulière, met une âme au niveau des talents les plus éclatants : une admirable intelligence. Elle entendait tout, et son esprit se nourrissait de pensées, comme son cœur de sentiments, sans chercher dans les premières les satisfactions de la vanité, ni un autre plaisir qu'eux-mêmes dans les seconds. Mais vous ne l'avez tous connue que malade, et vous ne pouvez pas savoir cela comme moi. Nous nous étions liés dans un temps où nous étions tous les deux bien près d'être parfaits, de sorte qu'il se mêlait à notre amitié quelque chose de ce qui rend si délicieux tout ce qui rappelle l'enfance, je veux dire le souvenir de l'innocence. Vous rencontrerez dans le monde beaucoup de femmes d'esprit, mais peu qui, comme elle, aient du mérite pour en jouir et non pour l'étaler. Ses amis disaient qu'elle avait une mauvaise tête ; cela peut être, mais aussi elle en avait une excellente et que nous ne trouverons pas à remplacer, vous et moi. Elle était, pour les choses intellectuelles, ce que Mme de Vintimille est pour les choses morales. L'une est excellente à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées. N'en ayant point de propres et de très fixes, elle entrait dans toutes celles qu'on pouvait lui présenter. Elle en jugeait bien, et l'on pouvait compter que tout ce qui l'avait charmée était exquis, sinon pour le public, au moins pour les parfaits1. »

(1) Lettre du 30 mars 1804. ↩

A ses amis de prédilection, encore mieux qu'à Molé, il pouvait parler, dans ses lettres, des petits cahiers, parce qu'il les leur avait montrés dans les confidences du tête-a-tête : « Mon crayon se repose, et mes petits cahiers, qui ne m'avaient jamais quitté, restent dans un tiroir. Je n'ai plus aucun besoin de les mettre sur ma table de nuit ou dans ma poche. J'ai le cœur et l'esprit perclus2. »

(2) Lettre du 18 novembre 1804, ↩

Un moraliste qui estime et aime les hommes, qui s'ingénie à leur être utile et à les rendre meilleurs, c'est encore une particularité de Joubert, et peut-être la plus originale.

« Comme Montaigne. » La charmante lettre de celui-ci à Mme de Duras, insérée sans façon au beau milieu d'un chapitre sur la médecine, et où l'auteur s'est peint au vif, peint mieux encore Joubert dans l'intime et définitive ambition de son aimable sagesse : « L'humeur de Tibère est ridicule, et commune pourtant, qui avoit plus de soing d'estendre sa renommée à l'advenir qu'il n'avoit de se rendre estimable et agréable aux hommes de son temps... Je ne fais nulle recepte des biens que je n'ay peu employer à l'usage de ma vie; quelque je soye, je le veulx estre ailleurs qu'en papier ; mon art et mon industrie ont esté employez à me faire valoir moy-mesme; mes estudes, à m'apprendre à taire, non à escrire. J'ay mis tous mes efforts à former ma vie. Voyla mon mestier et mon ouvrage; je suis moins faiseur de livres que de nulle aultre besongne. J'ay désiré de la suffisance pour le service de mes commoditez présentes et essentielles, non pour en faire magasin et réserve à mes héritiers ; qui a de la valeur, si le face cognoistre en ses mœurs, en ses propos ordinaires. Ceulx que je veois faire de bons livres soubs de meschantes chausses eussent premièrement faict leurs chausses s'ils m'en eussent cru, » etc.

Disposez l'œuvre de Joubert en telle sorte que les Pensées formant chapitres soient précédées de Lettres à tel ou telle de ses correspondants, plus intéressé au sujet traité. Encadrez Lettres et Pensées, avec accompagnement d'anecdotes, dans le journal « confident habituel du moraliste ), - « ce recueil où, pendant cinquante ans, et sous les formes les plus diverses, il a fidèlement consigné les impressions reçues », - faites cela, et vous aurez le portrait de Joubert par lui-même aux divers âges, avec l'histoire de ses pensées et de sa vie, dans un ensemble extrêmement original et curieux qui rappellerait les Essais de Montaigne, son compatriote.

Peut-être ce qui semble hypothèse, et rien autre, ne s'éloignerait-il pas beaucoup du monument rêvé par Joubert, au temps de sa juvénile et féconde activité. Sa correspondance nous le montre de bonne heure appliqué aux Pensées. Telle de ses maximes, belle de grâce ingénue et de fraîcheur printanière, est un souvenir de sa jeunesse. « Je me souviens qu'à l'âge de vingt-cinq ans, je prétendais que l'oiseau tirait la forme et la construction de son nid du sentiment qu'il avait de sa propre contexture, et que c'était sur ce modèle, touché par lui plutôt qu'aperçu, que son travail était moulé. Vous vous moquerez peut-être de cette imagination de ma jeunesse ; eh bien, moi, je ne m'en moque pas du tout. Longtemps après l'avoir oubliée, je me suis dit : l'âme se peint dans les machines qu'étalent nos inventions. La réflexion était favorable à la boutade et la fixait. »

Voyez tout le développement, dans la lettre du 10 août 1803 à M. Molé. Déjà penseur en 1774, ou possédé de l'ambition de le devenir. Noble ambition ! par sa précocité même, elle contient un indice de vocation, et décèle l'appel du génie familier.

De ma part, est-ce imagination gratuite ? Du côté de Joubert, y eut-il rêve ou réalité ?

Non, le rapprochement des Lettres et des Pensées n'est pas, de ma part, imagination gratuite. Oui, du côté de Joubert, il y eut tout à la fois rêve et réalité : rêve abandonné quant au public et à la postérité, mais réalisé par lui, dans la sphère de ses relations, en faveur de ses amis.

Je vais produire un chapitre de Pensées, avec lettres inédites formant préface et accompagnement, le tout adressé à une jeune fille qui lui tenait au cœur.

Cet exemple prêtera corps et figure à mon hypothèse ; il en sera la preuve. D'avance j'en tire cette conclusion, nullement hypothétique, et qui me semble avoir l'évidence d'un fait :

D'autres groupes de Pensées se sont envolés à d'autres adresses. Leur place est restée vide dans les cartons et dans l'œuvre. Les pauvrettes n'ont pas su faire retour. Et c'étaient les plus belles.

Est-il admissible, en effet, que l'observateur si pénétrant, ami de Mmes de Beaumont, de Vintimille, de Chateaubriand, de Lévis, de Bressieux, - une élite par la naissance, par le cœur et l'esprit, - n'ait rien pensé sur « les femmes »? Non, mille fois non, cela n'est pas admissible. Le chapitre a été fait et refait, d'après elles et pour elles. Celui de La Bruyère laissait beaucoup à dire ; et à cela, rien d'étonnant. Le moraliste de Chantilly n'eut jamais charge d'âmes : les princesses, duchesses et marquises qu'il étudia, évoluaient pour lui comme sur un théâtre. Il fut spectateur, très attentif, il est vrai, mais non intime confident.

Ce que Joubert avait emprunté à ses amies de profond, d'ingénieux et de subtil, les inspirations qu'il leur devait, il les leur a rendues, sous forme de portraits ou de conseils, de compliments ou de reproches. Voilà pourquoi l'œuvre imprimée est muette, ou peu près, sur les femmes. « Je suis le peintre épris de son mo dele, » il le déclarera après avoir fait le portrait de Mle de Fontanes, et en le lui envoyant. Avec combien d'autres n'avait-il pas agi et parlé de même. Délicieux profils ! admirables croquis ! dont il faut faire notre deuil.

Et combien d'autres titres manquent, de ceux précisément qui durent tenter et occuper Joubert.

Par exemple, où sont les pensées sur la perte des parents et amis et sur les regrets que nous leur devons ? Et cependant, plusieurs de ses intimes avaient vu leurs familles marcher à l'échafaud : témoin Mme de Beaumont. Elles manquent parce qu'il les a produites et livrées, jusqu'à la dernière, dans ses lettres d'affectueuses condoléances. A ce point de vue, rien de plus curieux et de plus probant que les premières lettres du recueil. Adressées à M'le de Bussy, qui allait devenir sa femme, elles seraient à citer en entier. Voici un passage un peu étendu de la dernière :

«Ce qui honore ceux qui ne sont plus, c'est une douleur modérée, à qui sa modération même permet d'être aussi durable que la vie de celui qui l'éprouve, parce qu'elle ne fatigue ni son âme ni son corps ; une douleur haute, qui permet aux occupations, et même aux délassements de la vie, de passer, en quelque sorte, sous elle ; une douleur calme, qui ne nous met en guerre ni avec le sort, ni avec le monde, ni avec nous-mêmes, et qui pénètre une âme en paix, dans les moments de son loisir, sans interrompre son commerce avec les vivants et avec les morts.

« Qu'il me soit permis un moment de dire comment je voudrais être regretté. J'expliquerai ainsi comment je trouve beau de l'être.

« Je voudrais que mon souvenir ne se présentât jamais à mes amis sans amener une larme d'attendrissement sous leurs paupières et le sourire sur leurs lèvres. Je voudrais qu'ils pussent penser à moi au sein de leurs plus vives joies sans qu'elles en fussent troublées, et qu'à table même, au milieu de leurs festins et en se réjouissant avec des étrangers, ils fissent quelque mention de moi, en comptant parmi leurs plaisirs le plaisir de m'avoir aimé et d'avoir été aimés de moi. Je voudrais avoir eu assez de bonheur et assez de bonnes qualités pour qu'il leur plût de citer souvent, à leurs nouveaux amis, quelque trait de ma bonne humeur, ou de mon bon sens, ou de mon bon cœur, ou de ma bonne volonté, et que ces citations rendissent tous les cœurs plus gais, mieux disposés et plus contents. Je voudrais que, jusqu'à la fin, ils se souvinssent ainsi de moi, qu'ils fussent heureux, et qu'ils eussent une longue vie pour s'en souvenir plus longtemps. Je voudrais avoir un tombeau où ils pussent venir en troupe, dans un beau temps, dans un beau jour, pour parler ensemble de moi, avec quelque tristesse, s'ils voulaient, mais avec une tristesse douce et qui n'exclût pas toute joie. Je voudrais surtout et j'ordonnerais, si je le pouvais, que, pendant cette triste cérémonie, pendant l'aller et le retour, il n'y eût, dans les sentiments et dans les contenances, rien de lugubre et rien de repoussant, en sorte qu'ils offrissent un spectacle qu'on fût bien aise d'avoir vu. Je voudrais, en un mot, exciter des regrets tels que ceux qui en seraient témoins ne craignissent ni de les éprouver ni de les inspirer eux-mêmes. C'est l'image des regrets affreux que l'on doit laisser après soi qui rend en partie la mort si amère ; ce sont les horreurs dont on a environné la mort qui rendent, à leur tour, les regrets des survivants si terribles. Ces deux causes agissent perpétuellement l'une sur l'autre et bouleversent les âmes dans leurs sentiments les plus louables et les plus inévitables. Nos passions ont fait de notre dernière heure un sujet de désespoir et d'effroi, un moment haï, d'où la prévoyance et le souvenir se détournent également. Nos institutions et nos coutumes en ont fait, à leur tour, un événement dont on se hâte d'oublier, le plus vite qu'on peut, l'épouvantable appareil. Au lieu de nous accoutumer dès l'enfance, par la pensée et par les sens, à ne regarder cette séparation que comme le moment du départ pour un voyage sans retour, voyage que nous ferons un jour nous-mêmes, sans doute pour nous réunir dans des régions invisibles, on n'a rien oublié de ce qui était propre à en faire un objet d'horreur. On nous l'a fait considérer comme un châtiment, comme le coup porté par un exécuteur tout puissant, comme un supplice, enfin ; et nos amis, nos proches, quand nous avons cessé de vivre, quittent notre lit de repos comme ils quitteraient l'échafaud où l'on nous aurait mis à mort. »

A la date de cette lettre, l'échafaud se dressait en permanence, et cinq jours plus tard, le couperet de la guillotine tranchait la tête de Louis XVI.

Les lettres à Fontanes, transcrites des originaux, nous fourniraient d'autres preuves. Voyez bien la portée de cette seule phrase : « Il me reste à vous dire, sur les livres et sur les styles, une chose que j'ai toujours oubliée. » Cet oubli, aussitôt réparé, ne prouve-t-il pas les « dires » antérieurs et la permanence de l'habitude?

Il est clair que beaucoup de pensées, au lieu de venir à la suite des lettres et par groupes distincts, se sont glissées dans les lettres mêmes, dont elles doublent le prix. Au jugement des premiers critiques, la Corresdance serait supérieure aux Pensées. Je le crois bien ! Et la raison en est que la beauté des Pensées y est perpétuellement associée au charme du commerce épistolaire.

Parfois, en insérant les Pensées au milieu de ses lettres, il dit l'âge de ces pensées, la date précise de leur rédaction ; et c'est alors que lui vint cette expression, « l'histoire de mes Pensées ». Le passage est trop caractéristique pour que je ne le cite pas : « J'appliquais avec d'autant plus de plaisir, dans cette occasion, des idées qui ont chez moi trois ans d'âge, que cela me confirmait une autre idée qui m'était venue, il y a cinq ou six ans, et qui me faisait dire : La métaphysique est une espèce de poésie pour l'esprit, la dévotion en est l'ode. Il vous sera évident par ces faits de l'histoire de mes pensées » etc.

Ecrivant un jour à Mme de Beaumont, il appelle sa lettre, non sans sourire, une pâte à maximes. Le mot est vrai de toute sa correspondance : « La vie est un devoir ; il faut s'en faire un plaisir, tant qu'on peut, comme de tous les autres devoirs, et un demi-plaisir quand on ne peut pas mieux. Si le soin de l'entretenir est le seul dont il plaise au Ciel de nous charger, il faut s'en acquitter gaiement et de la meilleure grâce qu'il est possible, et attiser ce feu sacré, en s'y chauffant de son mieux, jusqu'à ce qu'on vienne nous dire : C'est assez. Je fais intervenir le Ciel comme un ingrédient nécessaire dans cette pâte à maximes. Si vous le séparez de la terre qu'il environne et de l'idée que vous en avez, je ne sais plus ce que c'est que le monde et la vie pour ceux qui n'ont pas de santé. Adoptez au moins par régime et par tolérance mon dire principal : La vie est un devoir. En vous obstinant à la regarder seulement comme une affaire ou comme un simple amusement, vous la trouverez avec raison insupportable, mais c'est la considérer mal. »

Et après la mort de Mme de Beaumont : « Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde. Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins longtemps. Je n'avais pas eu, depuis neuf ans, une pensée où elle ne se trouvât, de manière ou d'autre, en perspective. » A Mme de Guitaut : « J'ai fait cependant autrefois une observation importante, et je veux vous la dédier. La voici : « On s'épargnerait bien des peines si l'on entrait dans la vie, déterminé à garder à tout prix les opinions qui nous rendent plus sages, et tous les sentiments qui, en nous rendant contents des autres, nous rendent plus contents de nous1. »

(1) Lettre d'octobre 1807. ↩

Au point de vue qui nous occupe, et parmi les lettres dont la perte est le plus à regretter, je signalerai celles que Joubert adressa, vingt années durant, à Chateaubriand et à sa femme, et celles qu'il écrivit en qualité d'inspecteur général et de conseiller de l'Université.

Du fait de ces dernières, la perte est incalculable. Il aura semblé à Joubert que le trésor accumulé recevait tout à coup sa destination providentielle. Aussi le distribua-t-il, sans compter, au profit des « générations survenantes ». Contribuer à former et à élever les maîtres aussi bien que la jeunesse de la France nouvelle, bonheur idéal pour une âme de moraliste, et surtout pour l'âme d'un Joubert! « En dépit du siècle, écrivait-il, il n'y a rien de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers. De la fermeté, du bon sens, de la vigilance, mêlés d'aménité et de sourires, font fleurir partout où l'on passe les semences des bonnes mœurs, de la piété, de la politesse et du bon goût. » - « Il s'est fait peu de bien dans cette Université auquel il n'ait contribué de près ou de loin, et il est resté bien peu de mal qu'il n'ait essayé de déraciner... Il n'est pas de collège, de pension, même d'école un peu importante, dans les endroits par où il passa, qu'il n'ait inspecté avec le plus grand soin et où il n'ait laissé des traces et des souvenirs ineffaçables du bien qu'il faisait et du plaisir qu'on avait à recevoir ses instructions et ses avis1. »

(1) Notice historique. ↩

Les lettres de ce temps, que sont-elles devenues ? La réponse se pourrait dégager des lignes suivantes : « Mon père, son compatriote et presque son collègue, raconte M. de Raynal, entretenait avec lui, de Bourges, où le retenaient les fonctions du rectorat, une correspondance qui, engagée à l'occasion de détails universitaires, était devenue peu à peu, comme il arrive entre gens de cœur et d'esprit, plus personnelle et plus intime. Souvent, quoique fort jeune alors, j'avais été frappé du style et de la forme des lettres de M. Joubert, lettres qu'au surplus, suivant le vœu trop bien exaucé de leur auteur, mon père éprouve aujourd'hui le regret de n'avoir pas conservées. L'orthographe d'un grand nombre de mots, comme aucthorité, thrésors, manuscripts, sentait son vieil homme2. »

(2) Notice de M. Paul de Raynal. Un petit détail à rectifier : Joubert écrit authorité et non aucthorité. ↩

Des lettres à Chateaubriand, un très petit nombre nous reste. Tout ce que Joubert avait de mieux dans l'esprit et dans le cœur dut alimenter sa correspondance avec l'homme de génie que nul n'avait plus vite et mieux compris, - auquel il désirait le plus, ce semble, être utile et plaire, Par des conseils stimulants et des critiques éclairées, comme par son admiration enthousiaste et indépendante, il lui fut plus secourable que personne au monde, sans excepter Fontanes. Aussi quel incomparable souvenir lui gardait Chateaubriand ! Avec quelle tendresse émue il en parla toujours !

La perte de cette correspondance est regrettable à tous égards. Elle l'est plus particulièrement en ce qui regarde les Pensées. Car elles durent affluer sous la plume de Joubert, pensées critiques et pensées morales, dans les lettres écrites pendant la refonte du Génie du Christianisme, et surtout pendant le séjour à Rome du jeune secrétaire. Non content de ce qui lui venait, il dut mettre à contribution ses petits cahiers, ceux précisément dont il était le plus satisfait.

En ces premières années décisives, et jusqu'à la Restauration, Chateaubriand eut si grand besoin d'être conseillé », « dirigé », « encouragé », « repris et blâmé », « critiqué », « grondé », « averti », «égayé», consolé », « défendu ».

« Je le reprends, au reste, et je le blame avec une grande défiance de moi-même. » - « Je sais combien serait quelquefois profitable un bon avertissement qui viendrait à propos, et je vous charge de lui faire part du mien. » - « Ce que j'ai souligné ne peut s'entendre que de notre ami. Offrez à son esprit, à son talent et à son âme ce peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien dans l'état d'abattement où le réduisent par-ci par-là les rudesses de la critique. » - « J'ai écrit hier à ce pauvre garçon, par une voie indirecte, pour l'encourager. Je le soutiens, je tache même de l'égayer; deux de mes lettres avaient précédé votre nouvelle ; je grondais fort, mais elles ne lui parviendront pas probablement... Il y a un point essentiel, et dont il faut préalablement convenir entre nous : c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non coupable ; que, dans le premier cas, nous le détendrons ; dans le second, nous le consolerons1. »

(1) Lettre de Chateaubriand, lundi de la Pentecôte 1803. ↩

Et n'est-ce pas d'après les lettres reçues que jugeait Chateaubriand, quand il écrivait, à propos de Joubert et à Joubert lui-même : « Qui m'aurait dit que dans cette petite ville (Villeneuve) demeurerait un homme que j'aimerais tendrement, un homme rare dont le cœur est de l'or, qui a autant d'esprit que les plus spirituels, et qui a, par-ci par-là, du génie2. »

(2) Lettres de Joubert (1803). ↩

Du génie », c'est une allusion à tant de maximes partout mêlées à la plus i spirituelle i des correspondances. Trésor de sagesse et merveilles de grâces, à jamais perdus !

Quand Fontanes écrivait à Joubert : « Je vous exhorte à écrire tous les jours en rentrant les méditations de votre journée ; vous choisirez au bout de quelque temps dans ces fantaisies de votre pensée, et vous serez surpris d'avoir fait, presque à votre insu, un fort bel ouvrage; » quand Molé écrivait au même : « Il y a dans votre tête, et peut-être dans vos papiers, un volume composé, d'un bout à l'autre, des pensées les plus rares, des vues les plus ingénieuses et les plus étendues, exprimées dans les tours les plus heureux; j'ai juré de l'en faire sortir »; ils jugeaient, l'un et l'autre, d'après les lettres reçues, et ils avaient raison - sauf en ce point que ces « pensées rares », etc., ne sommeillaient pas au fond de la malle ; elles jaillissaient à leur profit, comme d'une source généreuse.

Ainsi Joubert utilisa sa vie et actualisa son œuvre. Il assigna, de bonne heure, à ses pensées, un but pratique et présent.

Jeune, il eut l'ambition très noble, et d'ailleurs parfaitement chimérique, de rendre les peuples et les rois meilleurs.

Homme mûr, et en se rapprochant du terme, il étudia les plus beaux types dans les délices de l'amitié. Il mit ses soins à les « former » autant qu'à les étudier; il essaya de rendre ses amis parfaits dans leurs vies comme dans ses rêves. D'autre part, ses « bienveillances avaient la tendresse et les feux des passions », comme il l'a déclaré lui-même. Mais c'est encore lui qui disait dans un mouvement d'enthousiasme : « Dieu ! que la chasteté produit d'admirables amours ! Et de quels ravissements nous privent nos intempérances ! Il suffit de la raison pour être modéré ; mais la piété seule rend chaste. - La chasteté est la mère des vertus... »

Ne trouvez-vous pas plus clair, désormais, et bien plus significatif, le tout premier mot des Pensées : « J'ai donné mes fleurs et mes fruits, je ne suis plus qu'un tronc retentissant... »

En retour de la clarté nouvelle que peut-être il me devra, je demande à ce mot une dernière confirmation de mes hypothèses.

Le précédent passage des Essais convient mieux à Joubert qu'à Montaigne. Celui-ci travaillait en vue de l'avenir, alors même qu'il prétendait, avec tant de grâce, ne se soucier que du présent.

Joubert n'avait que ses amis en vue ; et encore avait-il en vue moins leurs éloges que leur plaisir et leur profit : « Quelques plaisirs que mon esprit aura donnés par-ci par-là, pendant ma vie, seront la seule récompense ou le seul dédommagement des soins que j'aurai pris de sa culture. « Leur plaisir ». Ce n'est pas lui qui aurait osé ajouter leur profit v.

« Apparemment, mon infirmité ne me permettra jamais d'être très utile ni à moi ni aux autres, et je mourrai rempli de beaux projets et de belles intentions qui n'aboutiront à rien. »

Lequel mérite davantage le titre de moraliste, et fut plus vraiment philosophe ? Questions oiseuses, essentiellement révisables, et que je n'ai nullement la prétention de trancher.

Entre Joubert et Montaigne, il se rencontre, au milieu de notables différences, quelques traits de ressemblance qu'il y aurait plaisir à relever. « Je suis comme Montaigne ; » ainsi coupée, la citation rend un sens autre que celui de l'auteur, et ne cesse pas d'être véridique. C'est tout ce qu'il me convient de dire.

Avant de clore cet ordre d'idées, je poserai une dernière question :

Dans l'œuvre imprimée du moraliste Joubert, avez-vous remarqué que ni Montaigne, ni La Rochefoucauld, ni Pascal, ni La Bruyère, ni Vauvenargues ne se rencontrent à l'état de portraits ou d'esquisses ? A peine obtiennent-ils quelques mots à la rencontre : « La plupart des pensées de Pascal sur les lois, les usages et les coutumes, ne sont que les Pensées de Montaigne qu'il a refaites. » - « Il y a d'aussi beaux et de plus beaux livres que le sien (La Bruyère), mais il n'en est point de plus parfait... Vous faites fort bien de l'aimer1. »

(1) Lettre à Me de Beaumont. ↩

- « Pascal, La Bruyère, Vauvenargues, La Rochefoucauld, sont les délices des délicats »

C'est tout, ou presque tout. Presque rien, non plus, sur Mme de Sévigné « qui, comme vous savez, » écrivait-il à Mme de Beaumont, « m'est toutes choses ».

Or, tant d'autres écrivains sont étudiés en détail, sous le titre XXIV : Jugements littéraires.

Comment expliquer cette lacune étrange ?

Vous pouvez m'en croire : les esquisses ou portraits furent composés avec amour. Mais, comme une multitude d'autres pensées et jugements, il furent publiés de 1778 à 1789, sous le voile de l'anonyme ; ou bien, ils se sont envolés joyeusement à des « adresses amies ». • Les Pensées, maximes et essais sont loin de représenter l'œuvre entière du moraliste. Ils n'en sont que la moindre partie, ce qu'il n'avait pas eu l'occasion d'actualiser dans son commerce ou ses prêts d'amitié.

« J'ai donné mes fleurs et mon fruit, je ne suis plus qu'un tronc retentissant. Mais quiconque s'assied à mon ombre et m'entend devient plus sage. »

Le Psalmiște avait dit : Sub umbru illius sedi, et fructus ejus dulcis gutturi meo.

Le mot convient à Joubert, admirablement ; il avait le droit de se l'approprier; ou, s'il ne le connaissait pas, la rencontre est une rare bonne fortune.

En avril 1800, on lui offrit de faire partie d'une société littéraire. Ceux qui le lui proposèrent, à titre d'agrément, ou d'honneur, ou d'avantage, devaient ignorer tout à fait ses habitudes d'intimité et de vie cachée. Sa réponse est datée du 27 avril 1805 ; il refuse en termes polis1. Quelle académie aurait valu pour lui la fréquentation de Fontanes, de Chateaubriand, de Clausel, de Molé, ou encore la société de Mmes de Chateaubriand et de Vintimille ?

(1) Lettre autog, collection Alfred Bovet, décrite par Etienne charavay. ↩

Une lettre inédite va nous rappeler le critique d'art. Puis, après un charmant billet à Fontanes, et une épitre également inédite et très aimable à l'abbé de Bonnevie, viendront deux lettres reproduites plus fidèlement que dans les Œuvres. Avec la suite des dates importantes, elles nous fourniront une transition naturelle aux lettres et aux maximes annoncées. Et celles-ci feront la preuve des assertions qui précèdent.

« 17 décembre 1806. »

A M. Menude-Chomorceau.

« Vous avez le droit de me trouver un correspondant bien inexact, mais on vous attendait à la Saint-Martin ; on vous a attendu à la Sainte-Catherine, et je me sentais peu pressé de vous donner des renseignements qui ne pourront vous servir de rien.

« 1° Ce n'est pas Mme de Lumagne, c'est Mme Moreau et ses sœurs qui avaient fait présent à l'église du tableau qui est aujourd'hui au Muséum. Desjoliveaux et son frère l'ont vu longtemps sous notre angard (sic).

« Le sujet de cette peinture est « le Christ au tombeau ». Le style est évidemment de l'école italienne. Il est très élégant, très pur dans le dessin. C'est là surtout ce qui fait le mérite de ce tableau.

« Je crois qu'il n'est qu'une copie, et on a été d'abord tenté de le croire à l'Administration, mais, dans le doute, on a pris le parti le plus sûr et on l'a gardé comme original.

« Il est gravé dans Lavater « dessiné de mémoire par Fuezli » ainsi le dit le titre. Fuezli était un peintre de Zurich, et il avait vu le tableau en Italie. Il y a quelques différences légères dans la position des personnages. Je ne me souviens ni è quel peintre cet ouvrage est attribué dans Lavater, dont je n'ai pas le livre, ni de quel auteur on le soupçonne au Muséum.

« Quant au prix, c'est ce qu'il y a au monde de plus variable1. Le Poussin ne vendait ses plus beaux tableaux que cinquante écus. Les peintres d'aujourd'hui se font payer par mille, mais, dans les ventes, ce qui coûtait la veille six mille francs, se donne souvent le lendemain pour cinquante louis, et ce qui valait cinquante louis ne vaut plus que cent francs deux jours après.

(1) En marge, et d'une antre écriture : « Ce tableau était estimé 10.000 francs. " ↩

« Que s'il en est ainsi des peintures anciennes et estimées, à moins qu'il ne soit incontestablement établi que ce sont des originaux sortis de la main de grands maîtres, dont le nom maintient fixes d'assez hauts prix, vous jugez que les tableaux modernes, et entre autres celui de Ménageot, n'ont qu'une valeur très arbitraire et presque uniquement dépendante du moment, du besoin, et de [la] position ou de l'opinion du vendeur et de l'acheteur.

« Cette Adoration des Bergers est agréable, brillante, de bon goût ; il y a même quelques personnages d'un excellent style, comme parlent les gens du métier. C'est entre les tableaux d'église de l'école française un beau tableau, et entre les tableaux des églises de province surtout un tableau de premier ordre ; mais si on le comparait aux chefs-d'œuvre de l'art, ce n'est plus qu'une production infiniment médiocre.

« MM. J.1 [Joubert] n'ont pas plus contribué à l'obtenir que Mile Victoire Chomorceau, qui la première a mis en mouvement M. Ravinet, que M. l'abbé Legris, dont la robe et les sollicitations ont obtenu l'attention des administrateurs qui le croyaient curé du lieu. La place de mon frère nous a valu d'être servis plus promptement et plus poliment. Nous avons agréé le sujet et l'exécution. Voilà tout, et assurément tout cela ne mérite pas la moindre mention dans vos notices.

(1) Joubert est mis en toute lettre, par une autre main, ↩

« Mme de Lumagne, d'après tous les renseignements que j'ai pu prendre, n'avait pas plus donné les diamants que le tableau. Ces diamants sont infiniment peu de chose et on les a encore. M. Bonneville pourra vous attester tout ceci.

« Nivard, pour se recommander à François de Neufchâteau, alors ministre de l'intérieur, lui annonça sa trouvaille du tableau, qu'il emballa lui-même et expédia d'après une lettre de ce ministre à la municipalité. Ce Nivard avait vu vingt fois le même tableau, sans en apercevoir le mérite. Ceci, autant que je puis en fixer l'époque, se passa en 1797.

« Voilà, mon cher ami, ce que vous vouliez savoir; ainsi je vous désapprends quelque chose, mais je ne vous apprends rien.

« Je vous envoie le Buffier, 2 vol., et je vous en remercie.

« J'ai été bien aise de la bonne fortune de MIle Janson [?]. J'ai écrit à Laffonds [Joubert] pour M. Coptan : il ne m'a pas parlé de cette affaire, mais sans doute il vous en a écrit, à vous ou à l'intéressé.

« Je le presserai à Paris où nous serons samedi prochain. Adieu, mon très cher, et soyez toujours sûr que quand j'ai l'air de vous négliger, je ne vous oublie pas. »

Le 6 mars 1806, Fontanes atteignit la cinquantaine. Chateaubriand dut accourir. Joubert aussi était là. Pour fêter ce jour, il y eut des cris joyeux, des bouquets, des cantiques. La part du plus ancien ami se trouverait dans les bouquets : quelques fleurs avaient dû venir de celui qui ne manqua jamais d'envoyer des tubéreuses à Mme de Vintimille, le jour de Sainte-Madeleine ? Les cris joyeux étaient poussés par la fille de Fontanes, Christine, âgée de 6 à 7 ans. Les cantiques rappelleraient le talent musical et la belle voix de Mme de Fontanes.

Le poète a consacré le souvenir de cette fête dans une poésie, la plus belle peut-être du recueil : elle est intitulé : Mon anniversaire :

J'ai vu cinquante fois la jour de ma naissance1.

(1) Né le 6 mars 1756. ↩

Pourquoi ces cris joyeux, ces bouquets, ces cantiques ?

Que m'offre l'avenir ? De courtes espérances.

Que m'offre le passé ? Des fautes, des regrets.

Dans les deux derniers vers, il ne tiendrait qu'à nous de voir un accès de tristesse prophétique et une sorte de confession un peu enveloppée. Le pressentiment devait se réaliser à échéance assez brève ; la confession allait recevoir des événements un commentaire d'une brutale clarté.

Dès que Fontanes fut grand maître de l'Université, il demanda Joubert pour conseiller : « Ce choix, disait-il à l'Empereur, est celui auquel j'attache le plus d'importance. M. Joubert, frère du procureur impérial de Votre Majesté, auprès du tribunal de première instance de Paris, est mon ami depuis trente ans. C'est le compagnon de ma vie, le confident de toutes mes pensées. Son âme et son esprit sont de la plus haute élévation. Je serai heureux si Votre Majesté veut m'accepter pour sa caution. »

La lettre par laquelle Joubert félicita le Grand Maître et remercia l'ami dut être chaude et vibrante. Il est regrettable qu'elle ne nous soit pas parvenue. Pour nous en dédommager, voici un petit billet de félicitations, qui a bien sa propre saveur, et qui nous dira la gaieté, la familiarité, le bonheur de la lettre perdue :

Joubert à Fontanes.

« On m'écrit que vous avez cent mille francs de traitement et que vous aurez deux cent mille francs de rente. Ma foi, je ne tiens pas à cette joye, et je veux vous la témoigner.

« Vous êtes en ce moment président du Corps législatif, et je vous traite familièrement; quand vous redeviendrez Grand Maître, je vous accablerai de toute ma vénération.

« Inspecteur en fonction, et conseiller en titre,

par votre longanimité1.

(1) Orig. aut. ↩

« Villeneuve-sur-Yonne, 12 décembre 1809. »

La lettre suivante est de Fontanes. Une fois de plus, elle montre en lui l'homme obligeant et gracieux, qu'il fût investi de la présidence du Corps législatif ou qu'il parlât comme grand maître de l'Université.

« A Monsieur Pictet Diodati, premier Président de la

Cour criminelle, à Châtelain, près et par Genève, département du Léman.

« Un hérétique comme vous, mon cher et ancien collègue, ne me fait pas la moindre peur. Léon X ne vous aurait jamais excommunié ; il vous eût trouvé trop aimable; mais je crois fort que, dans ce temps-là, vous auriez mieux aimé la conversation du cardinal Bembo et de Messer Ariosto que celle de Luther lui-même, soit dit entre nous. Je suis fidèle è Rome, mais je ne veux pas offenser Genève, où j'ai tant d'amis recommandables.

• « Savez-vous bien que vous me donnez une très agréable espérance? Serait-il vrai que vous eussiez la fantaisie de revenir sous le drapeau du Président? Que je retrouverais la place agréable. Mais la garderai-je longtemps? Je n'en sais rien. Si le Président ne peut vous ravoir, soyez sûr que le Grand Maître n'oubliera rien pour vous conquérir. Je vous suis sincèrement attaché, et toute ma famille partage mes sentiments.

« Mon Dieu, que j'ai été affligé de la perte de ce malheureux et intéressant jeune homme! Je me faisais un plaisir de l'avoir à côté de moi. Que son père est à plaindre ! Je lui ai écrit. Mais quel remède à de telles douleurs ! Vous y compatissez, vous qui êtes aussi bon qu'aimable. Conservez longtemps votre jeune fils ; il aura beaucoup d'esprit; qu'il vive, qu'il fasse votre consolation et qu'il ne vous coûte jamais de pareilles larmes ! Permettez, mon ancien collègue et mon cher ami, que je vous embrasse, en exprimant le vœu le plus tendre que l'amitié puisse former pour un père.

« Vale et me ama.

« FONTANES1. »

(1) Original sat. ↩

« Joubert à M. l'abbé de Bonnevie,

Proviseur du Lycée à Lyon.

« Mon cher abbé, recevez de votre mieux, je vous prie, le respectable père de famille qui vous remettra cette lettre, et l'enfant qu'il va confier à vos soins.

« La renommée du lycée de Lyon a passé les Alpes et est parvenue jusqu'à Draguignan par escalade ou à la sappe (sic) ; je ne sais pas au juste lequel des deux. On m'a demandé si je ne pensais pas, comme tout le monde, que ce fût là la meilleure école de l'Empire ; j'ai répondu que cela n'était pas douteux, puisque vous la dirigiez. On m'a prié de vous recommander ce nouveau pensionnaire, et je vous le recommande de tout mon cœur.

« Son grand-oncle, l'abbé Laty, est un ancien grand vicaire, plein de mérite, plein d'esprit, et malheureusement plein de jours, comme dit l'Écriture : il faut que son petit-neveu lui fasse honneur. Dites à votre censeur, M. Astoud, que toute la Provence m'a parlé de lui, comme en pense M. Gayrard, et que je l'ai écrit au Grand Maître. Je vous félicite d'avoir un coopérateur digne de vous, et qui est si propre à maintenir l'excellente réputation dont jouit votre établissement.

« Portez-vous toujours bien, et mieux que moi, mon cher abbé, et soyez un heureux proviseur, en attendant que vous soyez un vénérable évêque, selon mes anciens pronostics où je persiste. J'irai vous voir incessamment; je passerai quelques jours auprès de vous et nous chercherons ensemble comment il est arrivé qu'avec le plus vif désir de vous écrire, je n'en ai rien fait depuis sept mois. Mon fils, ma femme et moi qui courons le monde ensemble depuis le 11 de septembre, vous embrassons à bride abattue et aussi cordialement que vous pouvez le désirer et l'imaginer. Vale.

Joubert

Draguignan, 26 avril 1811. »

Joubert, conseiller, écrit des lettres officielles au Grand Maître. Certains passages ont été supprimés, dans la Correspondance, et ceux-là précisément qui auraient le mieux justifié la réflexion, d'ailleurs très amicale, de Fontanes : « Notre ami, M. Joubert, est un homme excellent; mais je sais qu'il se prévient pour ou contre avec assez de facilité. Il a l'imagination vive et le cœur droit; il soutient opiniâtrement ce qu'il a souvent imaginé de très bonne foi. Je me défie quelquefois même de ses vertus. »