Livre quatrième
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
o Fontanes était essentiellement bon. » Attentif aux jeunes talents, il les encourageait, les produisait, leur enseignait le long espoir et les vastes pensées, leur ouvrait largement la carrière, les stimulait de ses conseils et de ses applaudissements.
« Il aimait l'espérance », et sa manière d'obliger était en tout conforme à sa nature : c'était la bonne. Ses obligés devenaient ou restaient ses amis. Avec lui jamais la reconnaissance ne fut un poids, encore moins un joug, mais bien plutôt un honneur et une joie, un souvenir allègre et affectueux, o et prœsidium et dulce decus meum. Ses protégés, comme ses amis, témoignaient de son jugement et de son goût, autant que de son cœur. Comme ils étaient de premier choix, l'appui que leur prêtait Fontanes tournait à l'avantage des Lettres et de l'État; si bien qu'à de tels choix, l'admiration, l'inclination et le devoir trouvaient leur compte. Chateaubriand, Joubert, Guéneau de Mussy, Rendu, Chênedollé, Bonald, Frayssinous, Guizot, Villemain, quelle resplendissante couronne ces noms illustres forment au premier grand maître de l'Université impériale !
Villemain n'avait que vingt ans. Fontanes lui attribua d'emblée la suppléance d'une chaire de rhétorique au Lycée Charlemagne (1810). On sait l'importance d'un début heureux ; toute la carrière s'en ressent. A peine âgé de trente-un an, il fut élu membre de l'Académie française. Fontanes l'avait recommandé aux suffrages de ses collègues, et l'eut en effet pour successeur dans la docte compagnie. - Professeur à la Sorbonne, et avec quel éclat! en même temps que ses illustres rivaux, MM. Guizot et Cousin, la politique le détourna des Lettres, en 1836, et en fit, bientôt après, un ministre de l'Instruction publique. En 1852, la politique le rejeta dans les Lettres ; il se démit même de son titre de professeur à la Sorbonne après le coup d'Etat. On le vit utiliser noblement ses loisirs. En 1856, il publia ses Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature, et, l'année suivante, son livre sur Chateaubriand. Dans l'un et l'autre de ces deux livres revient souvent, et toujours avec sympathie, honneur et louanges, le nom de Fontanes.
L'auteur s'empressa de les offrir à la comtesse Christine. Celle-ci sut répondre avec une telle vivacité de sentiments et un tel bonheur d'expressions qu'elle mérita de recevoir la belle lettre suivante, inspirée de la sienne.
Madame, Une absence de quelques jours m'a privé de répondre immédiatement au témoignage le plus précieux dont je puis être honoré : j'entends la satisfaction que vous avez bien voulu m'exprimer sur la manière dont j'ai parlé d'un acte de la vie de votre illustre père. Je vous l'avoue, Madame, c'était surtout pour avoir occasion de mettre au grand jour cette vérité, que j'avais entrepris un travail difficile et contentieux. En lisant les volumineux Mémoires du grand écrivain auquel vous gardez le souvenir si noblement indiqué par vous, j'avais souffert, plus que je ne puis dire, de son langage incomplet ou de sa réticence sur l'admirable conduite de M. de Fontanes, devant un crime du Pouvoir absolu, et aussi sur quelques autres procédés de généreuse amitié qui m'étoient connus1.
(1) Il y eut, chez Mc Lenormant, lecture du livre que Villemain allait publier, M. de Chateaubriand et la tribune moderne, comme il y avait eu, chez Mme Récamier, lecture de la notice de Sainte-Beuve sur Fontanes, et plus tard, du volume de Port-Royal, Guizot écrivait à Mme Lenormant, le 24 février 1857 : « J'ai regretté la lecture chez vous (de M. Villemain) plus que le bal chez Mme Duchâtel. » ↩
La reconnaissance, vous le savez, Madame, m'imposait ce devoir : et j'aurais voulu seulement avoir plus d'autorité pour le remplir. Je suis heureux du moins d'avoir pu rencontrer, à quelque degré, votre propre impression et le sentiment si juste de votre piété filiale. L'expression même que vous lui donnez, Madame, m'a rappelle, si j'ose le dire, l'esprit et l'âme dont vous avez hérité : et je souhaite de pouvoir un jour m'honorer, et, au besoin, me défendre par ce seul suffrage.
Je ne discuterai pas, Madame, un autre point de la lettre dont vous m'avez honoré. J'ai toujours écrit avec sincérité. Mais peut-être me suis-je mépris dans quelque interprétation historique sur un grand souverain étranger. Je regretterais doublement un défaut de justesse qui aurait pu blesser des souvenirs si respectables en vous.
Veuillez, Madame, agréer, avec mes remercîmens de votre indulgence, mes bien dévoués respects.