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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Précis historique sur Cromwel (suite 4)

Livre second

Précis historique sur Cromwel (suite 4)

Du nouveau sur J. Joubert · 4 min de lecture · p. 136–138 · chapitre 10 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« N'envoyez point, ne revenez point chez moi, mon « cher Lord: on ne m'y trouverait plus.

« S'il ne s'était agi que de vous avouer qui j'étais, c'est-à-dire votre bisaïeul cru mort depuis si long temps, et qui, à plus d'un titre, devrait l'être, vous n'auriez point trouvé tant de résistance au désir légitime que vous aviez de connaître votre bienfaiteur. Mais les suites que je prévoyais d'une scène si intéressante pour vous et pour moi, dès là trop forte pour mon âge et la faiblesse qui la suit1, m'ont fait trembler, je vous l'avoue, d'avoir à satisfaire votre curiosité sur des détails qu'elle aurait eu lieu d'exiger, et qui, loin d'offrir à vos yeux un parent aussi cher et aussi respectable que vous l'eussiez d'abord imaginé, ne leur eussent sans doute offert qu'un objet odieux, qu'un monstre enfin, moins digne de pitié que de l'horreur que je m'inspire à moi-mème... Vous allez en juger :

(1) Dans le Cromwel : « qui le suit. » ↩

« La mort de mon père précéda de quelques mois ma naissance. Ma mère n'ayant presque pas tardé à le suivre, une tante, une sœur de mon père, et qui vivait depuis longtemps dans la retraite, se chargea d'élever mon enfance, et s'en acquitta de façon que (bien qu'elle ait causé le crime que j'expie encore) le sentiment de ma reconnaissance est toujours vivant dans mon cœur.

« J'avais à peine dix-sept ans, lorsque indigné de voir mes compatriotes armés contre leur légitime souverain, je formai le dessein d'aller offrir au roi Charles Ier, et ma fortune et mon épée... Mais quel fut mon étonnement, lorsque je vis ma bonne tante, à qui tout m'engageait à faire part de mon projet, l'entendre en frémissant, lever les mains au ciel, et me regarder avec une espèce d'horreur !

« Aussi surpris que touché de son état, et brûlant d'en savoir la cause, après les instances les plus vives et les plus réitérées : « Vous le voulez ! (s'écria t-elle en sanglotant), apprenez donc que ce prince que vous voulez servir, même contre votre patrie, est l'auteur de ma honte, ainsi que des regrets dont vous me voyez consumée, et de la mort de votre père.

« J'avais quinze ans au plus, lorsque élevée parmi « les filles de sa mère, le perfide, abusant de ma jeunesse et de la crédulité de cet âge, sur l'appât des serments et des promesses les plus sacrées, parvint à me séduire... J'étais perdue enfin ; car, ce traître, peu de jours après avoir su mon état, partit sans rien me dire pour l'Espagne, dont il se flattait d'épouser l'Infante !... J'étais perdue, dis-je, si le hasard ou le Ciel n'eût pas amené à Londres votre père, auquel je me vis forcée de confier et mes malheurs et les suites que j'en craignais.

« Ce digne frère, pénétré jusqu'aux larmes, et sans perdre le temps en reproches, courut l'instant même chez la reine ; et, sous je ne sais quel prétexte, après en avoir obtenu un congé pour moi, me fit partir avec lui, dès la nuit même, pour une de ses terres, à quelques milles d'Édimbourg, où il me confia aux soins d'une concierge aussi intelligente que discrète, jusqu'au parfait rétablissement de ma santé... Hélas ! (ajouta-t-elle), je ne devais plus le revoir ; le chagrin qu'il avait conçu de mon malheur ne tarda pas à le précipiter dans le tombeau, ainsi que sa respectable épouse, qui, après vous avoir donné le jour, survécut à peine un mois à sa perte.

« Tels furent, mon cher neveu, les secrets et déplorables motifs de la retraite où j'ai toujours vécu depuis ce temps, et dont vous seul, dans l'univers, connaissez maintenant le mystère !... Voyez maintenant, mon ami, si, après les soins que j'ai pris de votre enfance, et l'éducation que j'ai tâché de vous procurer, voyez si l'auteur de tant de maux, que dis-je ? si le barbare dont le crime a porté la mort dans le sein des auteurs de votre naissance, et dans le mien des regrets ; voyez, dis-je, si c'est à lui qu'un fils, qui se croit digne de ce nom, doit consacrer sa fortune et son bras?

« - Non! grand Dieu, non ! m'écriai-je, saisi d'horreur, le lâche est indigne de vivre... Il ne mourra que de ma main. »

« De vous dire aujourd'hui, Mylord, par quels moyens aussi recherchés que périlleux, ma fureur contre ce prince, à partir de ce fatal moment, toujours également la même, est enfin parvenue à remplir ma vengeance et mon exécrable serment, ainsi que les événements qu'ont produits les remords dont mon crime ne tarda pas d'être suivi ; tous ces détails, dans l'état où vous m'avez vu, sont maintenant trop douloureux pour être rappelés. Qu'il vous suffise aujourd'hui de savoir, pour m'abhorrer autant que je m'abhorre moi-même, que l'Exécuteur du Roi Charles Premier, qui ne parut sur l'échafaud que sous un masque, n'était autre, en effet, que... votre i indigne et trop coupable bisaïeul, sir Georges Stairs. »