Livre quatrième
Ballanche
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
(1) Mme la comtesse de Fontanes, chez Mme de Wezmann, à Prangins, près Nyon, canton de Vaux (Suisse), ↩
Pendant les trente dernières années de sa vie, Mlle de Fontanes vécut presque constamment en Suisse.
Et quant aux motifs que lui firent prendre une telle détermination, il est facile de les imaginer, un surtout que je n'ai pas dit dans le corps de l'ouvrage. Sans nul doute, Mile de Fontanes avait entendu M. et Mme de Chateaubriand vanter le séjour de Genève et de Lausanne, former, à diverses époques, le projet de retourner en Suisse et même de s'y fixer. Comment leurs récits n'auraient-ils pas éveillé, enflammé semblable désir dans le cœur enthousiaste de leur jeune amie?
Que si toute communication écrite paraît cesser entre l'orpheline et Chateaubriand, gardons-nous d'attribuer l'interruption à une rupture ou seulement à un refroidissement. Lettres perdues, et rien autre, j'en ai la certitude. - On a fouillé sans façon, et puisé sans scrupule, à plusieurs reprises, dans la riche collection d'autographes de MIle de Fontanes. Le fait est attesté par le docteur Dufresne ; on lira sa lettre qui clôt ces correspondances. Or, les autographes les plus convoités devaient être ceux de Chateaubriand.
D'ailleurs, à lire la Correspondance de Sainte-Beuve, ainsi que les lettres inédites qui vont suivre, on arrive bien vite à se faire une idée de leur situation respective : on s'aperçoit que les anciennes relations n'étaient pas le moins du monde altérées. Chateaubriand, c'est vrai, n'avait pas tenu sa promesse. La notice sur M. de Fontanes était encore à faire. Mais de si graves événements l'en avaient détourné ; - et si précaire était sa vie, depuis 1830 : travaux absorbants, auxquels il demandait le pain de chaque jour; lointains voyages imposés au courtisan du malheur par sa chevaleresque fidélité; procès, prison, maladies tantôt de l'un, tantôt de l'autre époux. Mile de Fontanes n'ignorait aucune de ces excuses trop légitimes. Elle l'excusait de grand cœur. Et si, de son côté, ses lettres furent rares (ce que j'ignore) elle ne s'abstenait que par délicatesse, voulant éviter à son vieil ami l'apparence même d'un reproche. Il était bien assez malheureux.
Donc, qu'il y ait eu, entre M. de Chateaubriand Mie de Fontanes, correspondance active, ou correspondance ralentie, et, dans l'un comme dans l'autre cas, correspondance perdue, leurs sentiments étaient toujours ceux de la confiance et de l'affection réciproques. Cela n'est pas douteux, à la manière dont MM. Roger, Sainte-Beuve, Ballanche, Laborie, Villemain parlent de Chateaubriand à MIle de Fontanes.
Je donne ces lettres dans l'ordre des dates : elle s'expliquent d'elles-mêmes et n'ont que rarement besoin d'un rapide commentaire.
Des deux premières lettres de Sainte-Beuve à Mme de Fontanes, je détache les passages qui suivent.
Lyon le 26 [1837]. Madame, en regrettant de n'avoir pas eu l'honneur de vous rencontrer à Genève dans le peu de jours que j'y suis resté, je ne pensais pas avoir si tôt ce que j'ose croire une occasion de vous parler des œuvres de monsieur votre père. Mais en passant à Lyon, un de mes amis, M. Collombet, m'offre le petit écrit dont je vous adresse un exemplaire, et qui, en vous apprenant ce que M. de Chateaubriand a déjà écrit sur M. de Fontanes, vous prouvera aussi le juste intérêt qui s'attache toujours à ces productions si senties et si pures... - Paris, ce 7 septembre 1837. Madame, je réponds, pour vous obéir, à la réponse confiante que vous voulez bien m'adresser... Je ne crois pas du tout qu'il soit urgent que vous veniez à Paris cet hiver: il ne saurait y avoir urgence à cela. Une fois votre détermination prise de publier les œuvres de monsieur votre père, ce n'est plus quelques mois qui peuvent faire; l'essentiel, ce me semble, c'est que ce ne soit plus qu'une affaire de mois et non d'années. J'ai vu M. de Chateaubriand, mais non chez lui ; je lui ai pourtant parlé, et de vous, madame, dont il m'a demandé avec un intérêt marqué des nouvelles ainsi que de Mme Le D'huy, et du projet de publication sur lequel il m'a d'abord exprimé tout son désir, et son conseil surtout de restreindre à deux volumes (l'un de prose, l'autre de vers) le choix des morceaux recueillis. Indépendamment du morceau que vous avez lu (dans la notice de M. Collombet) extrait des Mémoires, sur M. de Fontanes, M. de Chateaubriand a encore écrit dans ces mêmes Mémoires, à un autre endroit, une ou deux pages sur monsieur votre père, que je me rappelle fort bien ; c'est pour vous dire que le morceau qu'on citerait de lui, en tête des volumes, s'étendrait aisément, sans compter ce qu'il y ajouterait d'approprié. Je pense qu'une lettre de vous, précisant bien votre désir, indiquant que le soin de recueillir et de classer ne retomberait pas sur lui, ou n'y retomberait que comme consultation remise à son goût, je pense qu'une telle lettre, toute simple, déciderait la chose sans avoir besoin de négociation.
C'est également à Genève, et en 1837, que M. Roger adressait les lettres qu'il écrivit à Christine de Fontanes, sur le même sujet :
Paris, 11 septembre 1837.
Madame la comtesse, Je vous croyais en Italie et je ne savais où avoir l'honneur de vous écrire. J'apprends à l'instant, par M. Ménard fils dont le père est toujours fort malade, que vous êtes revenue à Genève. Je vous en félicite, car le choléra italien est un mauvais compagnon de voyage, et j'espère qu'il épargnera les rives de votre lac. Je m'en félicite aussi, car je puis vous apprendre plus promptement ce que j'ai à vous dire.
J'ai été assez heureux pour empêcher M. Michaud, imprimeur et éditeur de la Biographie universelle, de confier l'article Fontanes, sinon à un ennemi, du moins à un indifférent, et j'ai même réussi à me le faire donner. Enfin pour comble de bonheur, j'ai, selon toute apparence, réussi à [si] bien peindre notre admirable et si regrettable ami qu'ayant lu hier ma notice à M. de Chateaubriand, il m'a serré dans ses bras, les larmes aux yeux, et avec des expressions dont je suis encore tout ému.
Mais après avoir parlé sciemment des ouvrages imprimés de votre illustre père, je n'ai pu parler qu'au hasard de ceux qui sont restés inédits. Je crains même d'avoir oublié les titres de quelques-uns. Enfin, (et c'est là l'essentiel), je n'ai pu affirmer si, à quelle époque, et par les soins de qui ces manuscrits verraient le jour.
J'ai donc recours, Madame la comtesse, à votre tendresse filiale pour savoir positivement, s'il est possible : 1° quel est le dépositaire de ces trésors ; 2° en quoi consistent tous ces manuscrits. J'en ai vu moi-même une partie dans les premiers jours de votre deuil, en présence de madame votre mère et de M. Villemain ; mais nous fûmes tous trois confondus du peu d'ouvrages, la plupart inachevés, que nous trouvâmes dans un grand coffre qui nous fut ouvert. Il nous fut dit alors que tout se retrouverait chez une dame à qui M. de Fontanes les avait donnés à copier. Cette dame, dont le gendre vous a volé, vous aurait-elle aussi de son côté dérobé cette autre partie de l'héritage paternel? Croyez-vous, Madame la comtesse, avoir entre vos mains, c'est-à-dire chez le dépositaire choisi par vous, le fidèle M. Ménard, tous les manuscrits de M. de Fontanes ? Votre mémoire vous rappellerait-elle au moins si vous avez la nouvelle version du Verger, le joli poème du château d'Anet, et des chants complets de la Délivrance de la Grèce? Je ne vous cache pas que je suis bien pressé d'avoir réponse à tout cela, car l'imprimeur me talonne pour avoir ma notice qui doit paraître dans la plus prochaine livraison de la Biographie. Je ne me tirerai d'affaire qu'en ne lui en livrant que la première moitié, et je retiendrai l'autre jusqu'à votre réponse, pourvu qu'elle ne se fasse pas trop attendre.
Si vous étiez à Paris, Madame la comtesse, nous irions ensemble chez M. Ménard, et la vérification serait facile et prompte. Elle est impossible en votre absence. Mais je compte beaucoup sur la double mémoire de votre cœur et de votre esprit.
D'après l'avis de M. de Chateaubriand (et c'est aussi le mien) il importe d'autant plus de parler exactement dans ma notice de l'existence de tous les ouvrages manuscrits et de leur sort futur, qu'il paraît, nous a-t-on dit, à Lyon une édition frauduleuse des œuvres de M. de Fontanes, et qu'indépendamment de la saisie que vous en avez faite ou dû faire, aucune protestation ne saurait être mieux placée que dans la biographie qui va paraître.
Daignez, Madame la comtesse, me dire un mot aussi sur cette édition. Mais surtout n'oubliez pas d'éclaircir franchement mes doutes sur le dépositaire que je ne vous nomme pas.
Je vous prie d'agréer, Madame la comtesse, l'hommage de mon profond respect et de mon éternel dévouement,