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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Joubert et Amiel. Le contraire de Joubert dans les pensées, dans le style, dans la méthode, dans le but, ce serait le penseur Génevois Amiel

Livre quatrième

Joubert et Amiel. Le contraire de Joubert dans les pensées, dans le style, dans la méthode, dans le but, ce serait le penseur Génevois Amiel

Du nouveau sur J. Joubert · 4 min de lecture · p. 530–531 · chapitre 48 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Autant Joubert est expansif, gai, occupé d'autrui, fécond en conseils pratiques et en fruits de sagesse ; autant Amiel est concentré, triste, attristant, stérilisant, identifiant à soi hommes et choses, en des rêves de malade : velut œgri somnia. Ardent adepte de la philosophie allemande, (que Joubert n'aimait pas), c'est de ces systèmes nébuleux qu'il juge les auteurs français et particulièrement Joubert. De Montesquieu, le premier étudié, du moins dans son journal, il dit: « Le penseur est bel esprit ; le jurisconsulte tient du petit maître. » Puis vient Joubert. Amiel le juge au même point de vue exclusif, avec la double assurance, la double sévérité, la double superbe de sa jeunesse et de sa philosophie. Il n'est rentré, de Berlin, à Genève, que depuis deux ans, et c'est tout juste s'il a atteint la trentaine. Il n'a eu ni le temps ni l'envie de se dégermaniser. Son cœur n'est pas à Genève, sa patrie ; il est tourné d'un autre côté, et non pas du côté de la France : « Les philosophes français, malgré leurs hautes qualités, me laissent froid parce qu'ils ne portent pas en eux la somme de la vie universelle; qu'ils ne donnent pas la réalité complète. Ce qui leur manque, c'est l'intuition de l'unité vivante, l'initiation aux mystères de l'être. » Animé de telles préventions, je dirais de telles prétentions, et dominé par le besoin « de la totalité » qui le détache de tout, Amiel se met à lire les Pensées de Joubert. Et, au lieu de les prendre, comme le conseille Sainte-Beuve, et comme il convient, « à petites doses, car se sont des essences spirituelles, on n'a qu'à les respirer, on en est remonté, ou mieux, calmé, apaisé, rasséréné, pour tout un jour » il les prend à l'allemande, tout d'une haleine, par volume. & « D'abord il éprouve le plus vif attrait, le plus puissant intérêt. » D'abord, c'est-à-dire, tant que le cerveau reste libre. Mais voici venir la lourdeur d'esprit, et il continue. « Cette pensée hachée, fragmentaire, par gouttes de lumière, me fatigue. » Quoi d'étonnant! Il était là « depuis six à sept heures », la tête sur le livre, à respirer ces capiteuses essences !

D'après Amiel, Joubert est un penseur plutôt qu'un philosophe. Sa philosophie est seulement littéraire et populaire. Son domaine est la psychologie et les choses de goût... « Il s'inquiète1 des vérités plus que de la vérité, et l'essentiel de la pensée, sa conséquence, son unité lui échappe... C'est un horticulteur, et non un géologue ; il ne laboure la terre que ce qu'il faut pour lui faire produire des fleurs et des fruits ; il ne la creuse pas assez pour la connaître... Les penseurs servent è éveiller les philosophes ou à les populariser. Ils ont donc une double utilité, outre leur agrément. Ils sont les docteurs de la foule, les changeurs de la pensée qu'ils monétisent en pièces courantes. Le penseur est le littérateur grave, c'est pour cela qu'il est populaire. Le philosophe est un savant spécial (par la forme de la science, non par le fond). C'est pour cela qu'il ne peut l'être. En France, pour un [!] philosophe, Descartes, il y a eu trente [?] penseurs. En Allemagne, pour dix penseurs, il y a vingt philosophes. »

(1) La langue d'Amiel, est forte, mais elle n'est ni pure ni belle ; il lui échappe de germaniser à tout bout de phrase ; le génie français, trop méconnu, trouve une sorte de revanche dans ces incorrections. ↩

Au trait final, on voit le partage tranché des sympathies et des antipathies, le conflit d'instinct et presque de race. Les races latines n'ont pas l'heur de lui agréer, et ce qu'il leur pardonne le moins, c'est d'être catholiques. Laissons cela. Au milieu des réserves et des restrictions accumulées par le philosophe Amiel au détriment du penseur Joubert, la part de celui-ci me paraît encore assez large, et telle qu'il l'aurait souhaitée. Amiel étant pris pour juge, et précisément dans la page où lui-même reconnaît la sévérité de son jugement, qu'il se propose de « modifier plus tard », il ressort que le but de Joubert est atteint, le noble but de toute sa vie. Faire produire à la philosophie des fleurs et des fruits, - éveiller les philosophes, - les populariser en ce qu'ils ont de meilleur, - monétiser la pensée des sages en pièces courantes à l'usage de la foule, oui, c'était bien là son ambition, et telle est aussi sa double utilité « outre l'agrément ». « Dans la sphère des finesses et des délicatesses de l'imagination et des sentiments, dans le cercle des affections et des préoccupations privées, de l'éducation, des relations sociales, il abonde en sagacité ingénieuse, en remarques spirituelles, en traits exquis... »

Et maintenant, Amiel peut contester à Joubert le titre de philosophe, il constate du même coup le succès du moraliste. Peut-être moraliser est-il plus ou mieux que philosopher.

Mais encore, pourquoi penseur plutôt que philosophe? Et que manque-t-il a Joubert pour être, dans le sens d'Amiel, vraiment philosophe ? Ces questions me conduiraient de proche en proche à étudier les doctrines de Joubert, et si j'entreprenais cette étude qui me tente fort, je courrais le risque de la faire pour moi tont seul. Or, j'écris pour être In.