Livre quatrième
Épilogue
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Que devint dans la suite l'amie de Joubert ? Ses « destins › furent-ils conformes aux oracles de l'astrologue ? La question ne saurait être indifférente aux lecteurs, et je suis sûr qu'il n'en est pas un dont je ne prévienne le désir en la posant : les sympathies de Joubert sont de celles qu'on ne se peut empêcher de partager.
La vie de Mile de Fontanes se dérobe à peu près. Me fut-elle révélée dans la continuité de la trame et dans le détail familier, je ne consentirais pas volontiers à la produire au grand jour. Seul un intérêt général en pourrait soutenir les diverses particularités. Or, cet intérêt général fait défaut, sauf en un point1. Et, d'autre part, imposer à l'attention publique mille petiis incidents d'ordre privé me semblerait trop con traire aux aspirations de l'âme fière et délicate qui, prenant Joubert pour modèle, mit son bonheur à suivre les sentiers couverts et à cacher sa vie.
(1) Edition des Œuvres de Fontanes. Voir, à l'Appendice, les lettres de Chateaubriand, Sainte-Beuve, Roger, Villemain, Ballanche. ↩
Secretum iter et fallentis semita vitæ1.
1) Horace. ↩
Deux traits suffiront, et, si je les publie, c'est qu'ils rapprochent et associent encore une fois ces noms amis : Chateaubriand, Joubert, Fontanes.
Chateaubriand avait quitté depuis une quinzaine de jours le ministère des affaires étrangères, quand il adressa ce petit billet à Mme de Fontanes :
« Paris, ce 19 juin 1824.
« Mme de Chateaubriand est à la campagne ; il faut que notre jeune homme retourne à son régiment : comment pourrons-nous avoir l'entrevue ? Voilà, Madame. des questions que je prends la liberté de vous soumettre.
« Mille hommages.
Chateaubriand2. )
2) Original autographe; sans suscription. ↩
D'après ce billet, Mlle de Fontanes n'avait pas encore renoncé formellement au mariage. Faible et rapide lueur jetée sur sa vie ; elle ne perce pas le mystère. Quel était ce jeune homme qui se présentait sous les auspices de Chateaubriand ? La rencontre projetée eut-elle lieu, et dans quelles conditions ? Il semble, à bien lire le billet, que Mile de Fontanes ne se prêtait pas avec beaucoup d'empressement à l'entrevue sollicitée. Déjà, un autre projet de mariage avec le jeune comte Achille de Guitaut, officier lui aussi, avait dû être abandonné, par suite de l'attitude décourageante de Christine. Nature aimante, mais vouée à la chi mère, elle échappait au réel en tout genre, et ce fut le malheur de sa destinée. Tant que sa mère vécut, et jusqu'aux environs de 1830, je la vois mêlée à la plus brillante société de Paris, riche, heureuse et répandue. Puis l'obscurité tombe sur elle. Je la retrouve successivement à Lausanne, Vevey, Genève, Ferney, Composières, Rome. Elle revint plusieurs fois à Paris, notamment en 1839. Ses relations étaient des plus agréables avec les amis toujours fidèles de son père. Je n'en retiens qu'un détail qui revient à mon sujet et la fait mieux connaître. Elle accepta de quêter pour Bussy-le-Repos, en 1846. C'est à Bussy, tout près de Villeneuve-sur-Yonne, que la famille Joubert possédait un vignoble; la, que mûrissaient les raisins préférés de Mme de Beaumont « les plants de roi » ; là, que se mangeait « la soupe [de vendange » dont s'était régalée Mme de Chateaubriand, et « que les bons dîners de Montgraham, ne l'empêchaient pas de regretter ». après des années et des années.
« MIle de Fontanes allait souvent chez M. Joubert, frère de l'auteur des Pensées, dans cette simple et jolie maison de Villeneuve-sur-Yonne où tant d'hommes d'esprit et de génie se plaisaient à se réunir. A l'époque où j'eus l'occasion de l'y voir, elle venait de perdre sa tendre amie Mathilde, et ce fut un déchirement affreux dans sa vie1. »
(1) Le Correspondant, mars 1898. ↩
Les fréquentes visites que rappelle M. Fraser eurent lieu vraisemblablement en cette même année 1846.
On voit que les rapports les plus affectueux subsistaient entre la comtesse Christine et la famille du moraliste.
En adressant une de ses sollicitations de quêteuse à M. Molé, elle n'avait pas manqué d'invoquer, à l'appui de sa demande, le souvenir de M. de Fontanes et de Joubert. Voici la réponse : elle était accompagnée d'une riche offrande.
« Je suis heureux de cette occasion de faire une chose agréable à Mme la comtesse de Fontanes. Le souvenir de son père et celui de notre ami commun, M. Joubert, vivront toujours dans ma mémoire et dans mon cœur.
« Je dépose entre ses mains mon offrande pour Bussy-le Repos, et la prie d'agréer l'hommage de mon respect.
Molé
i 19 mars 1846. »
La note suivante, où est expliquée l'œuvre à laquelle Christine se dévoue, donnera une idée de la précision élégante de sa parole et de son style :
« Chargée de quêter, jeudi prochain, jour de l'Ascension, à Saint-Roch, à l'issue du sermon, pour le presbytère de Bussy-Le-Repos, près Villeneuve-le-Roi, je m'adresse avec confiance à la charité de Mgr Veyssière pour lui recommander une œuvre qui a déjà été annoncée et encouragée par l'Ami de la religion. Cette œuvre est d'autant plus intéressante pour un prêtre catholique qu'au malheur d'être privés de presque tout secours et de toute instruction religieuse, les pauvres habitants de Bussy-le-Repos joignent encore le triste privilège d'être exposés dans ce moment è tout le zèle d'une propagande protestante qui porte très habilement ses premiers coups sur ces brebis sans pasteur. Un petit billet imprimé aurait expliqué tout cela à Mgr Veyssière bien mieux que je ne puis le faire; mais il connaît déjà certainement la première notice publiée par un journal qu'il dirige. Comme, d'après la décision de M. l'archevêque de Paris sur les œuvres étrangères au diocèse, on n'a pu obtenir du curé et du prédicateur de Saint-Roch que quelques mots de recommandation à la fin du sermon, et non un sermon de charité, on ne s'est pas cru permis d'y donner plus de publicité. J'espère que la bonté de Mgr Veyssière suppléera au défaut du billet imprimé, et à l'insuffisance du mien, et il me sera doublement agréable de recevoir son offrande chez moi ou à Saint-Roch, parce que J'y verrai une nouvelle preuve de sa bienveillance. Je prie Mgr Veyssière d'agréer l'assurance de mon respect et de mes sentiments les plus distingués.
« La comtesse de FONTANES.
« Ce dimanche matin, 17 mai. »
On le devine à la vivacité de l'accent : celle qui sollicitait ainsi savait donner la première.
La charité fut en effet sa grande vertu, on pourrait presque dire, parce qu'il y eut excès, son grand défaut. Elle donnait sans cesse et sans mesure, trop oublieuse des lendemains.
L'unique fait saillant, dans sa vie, fut la publication des Ouvres de son père, publication à laquelle la comtesse Christine ne cessa de porter un intérêt passionné. Les lettres reçues à cette occasion, et signées Chateaubriand, Sainte-Beuve, Villemain, Roger, Ballanche seront mieux à leur place dans l'Appendice.
Sainte-Beuve, qui vit souvent Mlle de Fontanes à l'occasion des Œuvres dont il fut l'éditeur, affirme qu'elle lui rappelait « le poète son père ». « Par moments, il croyait revoir en elle l'enthousiasme, la chaleur d'âme, quelques-unes des qualités paternelles à l'état pur et intègre, et, pour ainsi dire, conservées dans de la vertu1. »
(1) Nouveaux lundis, 22 juillet 1862. ↩
Le cœur, ardent et pur, avait gardé ses élans romanesques et sa naïveté d'impressions. L'âme, grande et noble, s'était développée en religion et bonté, au milieu d'épreuves de toute sorte. Témoin attriste, à Genève, des divisions confessionnelles, et d'autant plus attachée au catholicisme, que de fois revint sur ses lèvres, non l'anathème de l'intolérance, mais la prière de Jésus : Un troupeau et un Pasteur !
Il est facile d'imaginer les motifs qui lui firent prendre la résolution de se fixer en Suisse. Madame la marquise de Fontanes étant morte (je ne sais au juste en quelle année)2 la comtesse Christine, désormais sans famille, se sera décidée à fuir le bruyant Paris; elle sera venue abriter son deuil et cacher ses larmes à Genève, peut-être rechercher les traces d'une parenté dont son père l'avait entretenue ; demander aux rives du beau lac et aux campagnes environnantes, avec un air plus salubre, une vie de retraite, de silence et d'obscurité. L'essai aura été également favorable au corps et à l'âme, et alors, elle se sera établie dans ces lieux enchanteurs pour y vivre et pour y mourir.
(2) L'abbé Nicolle lui écrit le 11 janvier 1830, et, dans sa lettre qu'on va lire, il n'y a pas un mot à l'adresse de la mère de Christine ; à cette date, la marquise de Fontanes devait être morte. « Madame la comtesse, « Je m'empresse de vous dire que je n'ai point profité de la permission accordée de choisir entre le lundi et le mercredi. Nous irons, M. Rousselle et moi, au jour fixé, c'est-à-dire, mercredi, passer auprès de vous quelques moments qui sont pour l'un et l'autre d'un égal prix. « Je m'étais proposé, en effet, Madame la comtesse, d'aller la semaine dernière vous présenter mes vœux de bonne année. Mais M. Rousselle me dit que je n'avais pas trop l'espoir de vous trouver le jour où j'étais libre, et c'est pour cela que je me suis imposé une privation plus pénible que je ne puis le dire. Il me tarde d'en être dédommagé et de pouvoir vous renouveler l'hommage de tous les sentiments que je vous ai voués, Madame la comtesse, et dont la sincérité vous est connue. « NICOLLE, « Ce 11 janvier 1830, » ↩
Un jour vint - ce fut peut-être à la mort de son inséparable amie, Me Mathilde Led'huy - où la solitude de ses errants foyers lui parut d'une tristesse insoutenable. Un nouveau besoin d'affection lui prit au cœur. Elle sentit s'éveiller en elle je ne sais quel rêve de famille, et comme un tardif instinct de maternité.
Alors, sans mesurer assez l'étroite limite de ses ressources, ayant rencontré aux eaux d'Enghien une petite fille pauvre qui lui plut, et qui avait frères et sœurs, elle la demanda aux parents, obtint de l'emmener, lui servit de mère, joignit à ses autres bienfaits celui d'une éducation très soignée, se fit même l'institutrice, et, la majorité venue, l'adopta dans les formes. Or, à l'époque de l'adoption, Mile de Fontanes avait perdu sa fortune par le fait d'un mandataire infidèle et trop peu surveillé, mais aussi par des charités incessantes qu'un juste souci d'avenir aurait dû suspendre ou limiter.
Comment elle s'y prit pour subvenir aux nouvelles charges, c'est le secret de son dévouement et de son amour. A coup sûr, ce ne fut qu'en se privant, en se retranchant quelques facilités et douceurs, les dernières de sa vie d'autrefois. Cela se fit sans qu'il y parût, sans même qu'elle y prit garde. S'il y avait surcroît de dépenses, au sein d'une gêne croissante, elle y pensait si peu que ses amis y durent penser pour elle1.
(1) Je choisirai dans la double correspondance qu'elle écrivit et reçut les lettres les plus intéressantes, et je les donnerai dans l'Appendice. Elles sont signées Amélie [Mme Charles Lenormant] et Guizot. En nous révélant quelques circonstances de la vie de l'amie de Joubert, quelques habitudes et tendances de son âme généreuse, quelques traits et nuances de son charmant esprit, quelques Essais littéraires sur l'éducation des femmes et sur l'état de la religion en Suisse, - en cachant et laissant deviner les larmes versées, elles nous conduiront au terme, avec un charme triste et doux. ↩
On raconte qu'elle fut obligée d'aliéner bijoux, diamants et parures ; autant dire qu'elle avait tout perdu.
Et toutefois un trésor lui restait, qui l'avait suivie dans l'isolement de son exil, l'inaliénable trésor des chers souvenirs.
Cœur sensible autant que noble et fier, au lieu de se plaindre, elle se réfugiait dans le monde idéal en ses heures de mélancolie. Elle revoyait par la pensée l'intérieur de la famille, à Paris, à Courbevoie, et les amis de son père, parmi lesquels se distinguaient, visiteurs plus assidus, Mussy, Chênedollé, et le plus jeune de tous, Villemain, et le plus illustre, Chateaubriand, et le plus ancien comme le plus aimé, Joubert. Les deux derniers surtout. Ils l'avaient prise sur leurs genoux, toute petite; ils l'avaient excitée aux jeux de l'enfance, encouragée aux premières études, félicitée de ses premiers succès ; ils l'avaient prévenue et provoquée, jeune fille, de leurs lettres aimables.
Joubert lui avait écrit les plus belles choses du monde, où se mêlaient, poétiquement confondus, amitiés, conseils, morale, prophéties.
Après la publication des Ouvres paternelles, les lettres des uns et des autres étaient venues la rejoindre dans la retraite. Vieux et discrets confidents des jours heureux, des jours passés.
Ayant vu mourir sa fille adoptive, hors de chez elle, dans une catastrophe deux fois cruelle à son cœur de mère, plus seule que jamais, et comme perdue en pays étranger, souvent malade et de plus en plus affaiblie, ne soutenant qu'avec effort le poids des années et du malheur, elle les reprenait, ces reliques - avec quels battements de cœur ! Elle les relisait, ces correspondances - avec quelle admiration attendrie !
Voici les lettres de M. de Chateaubriand :
Les unes, adressées à M. de Fontanes, - de Londres, d'abord : c'était le temps de la jeunesse, de la misère, et de l'exil; de Paris et de Rome, ensuite, quand M. de Fontanes s'était constitué son protecteur et son défenseur.
Les autres, adressées à la marquise de Fontanes », et à « sa fille Christine » : bien courtes, mais affectueuses, et se rattachant au grand deuil, à la gloire du cher défunt, à des propositions de mariage!...
Les lettres de M. Villemain. Quelle aimable et spirituelle politesse ! Pas un mot qui ne soit flatteur et délicat !... Toujours fidèle, celui-là, après comme avant les grands succès, au souvenir des bienfaits reçus.
En voici d'autres, nombreuses : c'est la fine écriture de M. de Sainte-Beuve. Quels soins donnés à la publication des Œuvres! En ce temps-là, il était aimable, attentif, désireux de plaire, gracieusement empressé, et d'une apparente bonhomie dans les rapports familiers. « Je le prenais presque autrefois pour un de mes amis1. » Mais, à dater de l'Empire, quel abus de confiance! quelles indiscrétions coupables ! quelles méchancetés dans les Causeries, comme dans le livre sur Chateaubriand ! Et quelle raideur dans sa dernière lettre de 1860! Peut-être l'a-t-il regrettée. Le mot de 1862 équivaudrait à des excuses, à une sorte de désaveu2.
(1) Lettre inédite. ↩
(2) Voir à l'Appendice. ↩
Sous cette enveloppe, les lettres de M. Roger : un ami bien reconnaissant et tout dévoué à la mémoire de M. de Fontanes.
Ici, grande et belle écriture de femme : la meilleure des amies, les plus aimables lettres du monde ! Trésor qui s'accroît chaque année! Belle intelligence ! Ame plus belle encore ! Elle vit, celle-là. Mais que de fois la mort a visité ses foyers ! Toujours voilée de deuil ! Qu'elle vive longtemps pour le bonheur de ceux qu'elle aime ! Aussi bien ne vit-elle que pour eux.
La correspondance de Joubert : adorables lettres ! si caressantes au regard, si douces à la pensée ! « Vous aurez mes derniers accents. » Pauvre Joubert !... A son tour, couronné d'autorité. Son nom, doucement, monte et grandit dans la gloire. Lui, si modeste, si retiré, si intérieur !
Jeune fille, les avait-elle bien comprises, ces lettres exquises, alors que l'aimable philosophe les lui adressait de quinzaine en quinzaine? Alors, c'était la ving tième année, l'âge des distractions, des fêtes et des rêves. Il fallait avoir vécu, réfléchi, comparé, il fallait avoir souffert, pour découvrir, à la lumière de l'expé rience, tout ce que la sagesse du moraliste y avait condensé de bons conseils, tout ce que son génie littéraire y avait semé de beautés discrètes, tout ce que son cœur aimant avait pronostiqué, à sa jeune amie, d'heureux avenir.
Cet avenir, que l'astrologue s'essayait à démêler, et qu'il voulait prospère, à cette heure, les années ayant fui, hélas ! c'était le passé, triste passé ! Deuils, ruine, isolement, éternel exil. L'avenir ! Le véritable et prochain avenir allait la rapprocher de lui, de son père, de sa mère, de Chateaubriand, des autres amis.
« Bientôt, communion de poussières, après union des cœurs1. »
(1) Lettre de Chateaubriand à Christine de Fontanes: ↩
Que deviendraient ces lettres, elle disparue, ces chères lettres, qu'elle portait à ses lèvres et mouillait de ses larmes.
Question pleine de tristesse, qui revenait, obsédante, au commencement, au milieu, à la fin des rêveries solitaires. MIlle de Fontanes aurait dû la résoudre, - elle n'en eut pas le courage - et la résoudre en faveur de l'amie qui lui prodiguait les preuves d'un si tendre dévouement. Cette amie n'avait-elle pas connu et fréquenté les illustres correspondants de M. de Fontanes, joui familièrement de leur commerce, gardé au front comme un reflet de leur gloire ? Mieux que nul autre, n'était-elle pas en situation et en mesure de faire honneur aux chères reliques, de les enchâsser dans l'or le plus pur, de leur assurer l'encens d'un nouveau culte ?
Légués à Mme Charles Lenormant, les papiers de Fontanes n'auraient pas subi la dispute et la dispersion des enchères.
Ils ne me seraient pas venus, c'est vrai. Leurs « destins » n'en eussent été que meilleurs.
L'amie, toujours dévouée, les aurait liés les uns aux autres par une suite de pensées, de sentiments et de souvenirs en harmonie avec les souvenirs, les sentiments et les pensées des maîtres qui les écrivirent. Elle les aurait publiés comme un complément à d'autres correspondances, signées souvent des mêmes noms immortels.