Livre premier
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Plusieurs lettres de ce dernier à MIle de Fontanes seront données dans l'appendice, avec d'autres pièces inédites concernant le groupe, et signées Sainte-Beuve, Villemain, Laborie, Lenormant. Il me semble qu'elles sont des plus intéressantes.
V
Indifférents peut-être en d'autres œuvres, le déplacement, le remplacement ou la suppression des plus petits mots se trouvent avoir, dans le texte de Joubert, une importance très appréciable, et fort originale.
La raison que j'en vais alléguer dépasse la portée d'un simple argument ; la preuve n'est que l'accessoire. A l'aide de sa correspondance, il s'agit d'éclairer d'un jour nouveau l'œuvre de Joubert, de dévoiler un des secrets de son art, et jusqu'au mécanisme de sa pensée.
On se récrie : - Du nouveau sur un auteur étudié par les critiques les plus pénétrants, à commencer par le plus pénétrant de tous, Sainte-Beuve ! - Dans un livre qui compte un demi-siècle de succès ! - Après tant de lecteurs délicats et charmés ! Vous venez trop tard, et si vous aimez Joubert, sachez l'aimer en silence. Ainsi votre admiration ne sera compromettante ni pour lui ni pour vous !
Préjugé trop naturel, et qui ne laisse pas de m'intimider à certains moments! Si je pouvais confier mes notes à un critique de profession, qui s'en emparât, comme de sa chose, les remaniât à son gré, et leur donnât la valeur de son nom et la sanction de son art!
Fort heureusement, Joubert lui-même se mettra de la partie. Comme il s'est beaucoup étudié, écouté, analysé, décrit, raconté, les traits qui reviennent a mon idée lui seront empruntées. Il suffira de les disposer dans l'ordre voulu. Je prendrai la parole le moins possible, uniquement pour indiquer d'un mot les points acquis et la marche en avant, non la marche en ligne droite inflexible, mais avec quelques courbes, détours et retours. A la ligne droite des modernes argumentateurs, Joubert préférait ce qu'il appelait des circuits platoniciens.
On lit dans le chapitre du Style: « Il est des écrits et des sortes de styles où les mots sont placés pour être comptes. » - « Les meilleurs temps littéraires ont toujours été ceux où les auteurs ont pesé et compté leurs mots1. - « Il faut aux phrases leur nombre, leur mesure et leur poids. » Joubert doit être rangé parmi ces auteurs, et sa place est au premier rang. Il comptait ses mots et les pesait ; il mesurait ses phrases, Prenez l'affirmation au pied de la lettre, dans toute la rigueur des termes.
(1) « Le style de Tacite, quoique moins beau, moins riche en couleurs agréables et tournures variées, est pourtant plus parfait peut-être que celui de Cicéron même ; car tous les mots en sont soignés, et ont leur poids, leur mesure, leur nombre exact ; or la perfection suprême réside dans un ensemble et dans des éléments parfaits. » ↩
Pourquoi ces soins extrêmes ?
C'est, d'abord, parce que Joubert aimait « le style concis », et ce style, il l'aimait « parce qu'il appartient à la réflexion ». - « On moule ce qu'on dit quand on l'a pensé fortement. - Quelques mots dignes de mémoire peuvent suffire pour illustrer un grand esprit. II y a telle pensée qui contient l'essence d'un livre tout entier; telle phrase qui a les beautés d'un vaste ouvrage ; telle unité qui équivaut à un nombre ; enfin telle simplicité, si achevée et si parfaite, qu'elle égale, en mérite et en excellence, une grande et glorieuse composition. » - « Le sage ne compose point. Entre ses idées, il en admet peu ; il choisit les plus importantes, les livre telles qu'elles sont, et ne perd point son temps aux déductions. » - « Pascal, La Bruyère, Vauvenargues et La Rochefoucauld, Boileau, Racine et La Fontaine, n'occupent que peu de place et ils font les délices des délicats. Les très bons écrivains écrivent peu, parce qu'il leur faut beaucoup de temps pour réduire en beauté leur abondance ou leur richesse. »
C'est aussi, et plus encore, parce que le genre de ses écrits le conduisait à procéder par oppositions et par symétries : « Les oppositions et les symétries doivent être extrêmement marquées dans toutes les choses solides, comme dans l'architecture, et dans les pensées très décidées, comme les maximes. ») - « Dans une œuvre de l'art, quelle qu'elle soit, la symétrie apparente ou cachée est le fondement visible ou secret du plaisir que nous éprouvons. Tout ce qui est composé a besoin de quelque répétition dans ses parties, pour être bien compris, bien retenu par la mémoire, et pour nous paraître un tout. Dans toute symétrie, il y a un milieu ; or, tout milieu est le nœud d'une répétition, c'est-à-dire de deux extrémités semblables. »
De la symétrie au syllabisme, forme première de notre vieille poésie, il n'y a qu'un pas. Joubert le fit après mûre réflexion. Voici quels étaient ses motifs et ses moyens, son espoir et son but. Quand il établissait ce que j'appellerais sa théorie, il ne faisait pas de la théorie abstraite, de la théorie en l'air ; il s'interrogeait, s'étudiait et s'analysait lui-même : « Comme il y a des vers qui se rapprochent de la prose, il y a une prose qui peut se rapprocher des vers. Presque tout ce qui exprime un sentiment ou une opinion décidée a quelque chose de métrique et de mesuré. Ce genre ne tient pas à l'art, mais à l'influence, à la domination du caractère sur le talent. »› - « Quand la pensée fait le mètre, il faut le laisser subsister, et il y a quelquefois, dans tel écrivain, des phrases qui ne sont insupportables que parce que sa pensée faisant le mètre, sa diction ne le fait pas. » - « Il faut que la phrase soit semblable à la pensée, c'est-à-dire qu'elle n'en excède pas les dimensions, qu'elle n'en altère point la forme, qu'enfin elle ne reste en deçà et n'aille au delà d'aucun de ses termes. C'est la rondeur du sens, dans les mots et dans les incises, qui fait le vers de la pensée. Cette rondeur s'acquiert quand les pensées et les mots ont longtemps roulé dans la mémoire. » - « Achever sa pensée! cela est long, cela est rare, cela cause un plaisir extrême ; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits...; etc. »
Est-il vrai qu'il s'analysait en parlant ainsi? Poète, qu'il s'interrogeait ; philosophe, qu'il se regardait et tirait de lui-même, de son « caractère ), de son procédé personnel, de ses habitudes intellectuelles, cette théorie, nettement formulée et motivée, sur la formation et la forme des maximes, sur la difficulté du genre et le bonheur d'y réussir ?
Revenons aux pages préliminaires, et recueillons en passant cette maxime aimable sur l'attention : « Le soin de bien dire la vérité et d'apprivoiser l'attention, est un devoir, une fonction du sage et une marque de sa bonté. » Et cette autre sur l'attention et la mémoire réunies : « Il faut que les mots se détachent bien du papier, c'est-à-dire qu'ils s'attachent facilement à l'attention, à la mémoire ; qu'ils soient commodes à citer et à déplacer. »
Comment ne pas remarquer dans& « auteur peint par lui-même v, cette déclaration formelle : a L'attention est soutenue, dans les vers, par l'amusement de l'oreille. La prose n'a pas ce secours ; pourrait-elle l'avoir ? J'essaye, mais je crois que non. »
Essai tenté de bonne heure, dès le temps de l'heureuse et poétique jeunesse. Au début, peut-être doutait-il, en inclinant vers la négative. Petit à petit, et la pratique des Maximes aidant, il s'était pris à croire que oui. Témoin toute son œuvre, œuvre de toute sa vie. Avant qu'il eût quarante ans, c'était habitude prise et raisonnée ; car il y trouvait des avantages pour l'expression adéquate et parfaite de ses chères Maximes. Ces avantages, il les indique avec un incomparable bonheur d'expression : « Les plus beaux sons, les plus beaux mots, - sont absolus, et ont entre eux - des intervalles naturels - qu'il faut observer en les prononçant. - Quand on les presse et qu'on les joint, - on les rend semblables - à ces globules diaphanes - qui s'aplatissent, aussitôt qu'ils se touchent, - perdent leur transparence - en se collant les uns aux autres, - et ne forment plus qu'un corps pâteux, - quand ils sont ainsi réduits en masse. » - « Il faut se faire de l'espace - pour déployer ses ailes. - Si l'incohérence est monstrueuse, - une cohésion trop stricte - détruit toute majesté dans les beaux ouvrages. - Je voudrais que les pensées - se succédassent dans un livre, - comme les astres dans le ciel, - avec ordre, avec harmonie, - mais à l'aise et à intervalles, - sans se toucher, sans se confondre, - et non pourtant sans se suivre, - s'accorder et s'assortir. - Je voudrais enfin qu'elles roulassent - sans se tenir, - en sorte qu'elles pussent subsister - indépendantes, - comme des perles défilées. »
Ces intervalles naturels, il les voulait pour ses pensées, beaux sons et beaux mots tout à la fois. Le rythme les lui assurait.
L'espoir caressé, le triomphe idéal, Joubert les indique, non sans une noble fierté, et avec une souveraine énergie : « Je voudrais monnayer la sagesse, c'est-à-dire la frapper en maximes, en proverbes, en sentences, faciles à retenir et à transmettre. Que ne puis-je décrier et bannir du langage des hommes, comme une monnaie altérée, les mots dont ils abusent et qui les trompent ! i - Si les maximes et les lois offrent une sorte de mesure, c'est que la mémoire aime les cadences, et que le souvenir se plaît aux symétries. » - « Ce n'est pas tant le son que le sens des mots qui tient si souvent en suspens la plume des bons écrivains. Bien choisis, les mots sont des abrégés de phrases. L'habile écrivain s'attache à ceux qui sont amis de la mémoire, et rejette ceux qui ne le sont pas. D'autres mettent leurs soins à écrire de telle sorte qu'on puisse les lire sans obstacle, et qu'on ne puisse en aucune manière se souvenir de ce qu'ils ont dit : ils sont prudents. Les périodes de certains auteurs sont propres et commodes à ce dessein. Elles amusent la voix, l'oreille, l'attention même, et ne laissent rien après elles. Elles passent, comme le son qui sort d'un papier feuilleté. » - « Une maxime est l'expression exacte et noble d'une vérité importante et incontestable. Les bonnes maximes sont les germes de tout bien ; fortement imprimées dans la mémoire, elles nourrissent la volonté. - « L'évidence a quelque chose de poétique, car elle descend des régions de la lumière. Son langage ne doit-il pas s'en ressentir ? »
Pourquoi, lui, moraliste et philosophe, tient-il donc en si haute estime la poésie et les poètes ? Et quelle est la poésie qu'il aime ? La poésie qu'il aime par-dessus tout, c'est la poésie immatérielle et céleste : La poésie à laquelle Socrate disait que les dieux l'avaient averti de s'appliquer, c'est la poésie de Platon, et non pas celle d'Homère, la poésie immatérielle et céleste, dont l'âme est ravie, et qui tient les sens assoupis. » - « Les autres écrivains placent leurs pensées devant notre attention; les poètes gravent les leurs dans notre souvenir. Ils ont un langage souverainement ami de la mémoire, moins encore par son mécanisme que par sa spiritualité. » — C'est surtout dans la spiritualité des idées que consiste la poésie. » - « Chaque parole du poète rend un son tellement clair et présente un sens tellement net, que l'attention qui s'y arrête avec charme peut aussi s'en détacher avec facilité pour passer aux paroles qui suivent et où l'attend un autre plaisir, la surprise de voir tout à coup des mots vulgaires devenus beaux, des mots usés rendus à leur fraîcheur première, des mots obscurs couverts de clartés. » - « Voulez-vous connaître le mécanisme de la pensée et ses effets ? Lisez les poètes. Voulez-vous connaître la morale, la politique ? Lisez les poètes. Ce qui vous plaît chez eux, approfondissez-le : c'est le vrai. Ils doivent être la grande étude du philosophe qui veut connaître l'homme. » - « Les poètes ont cent fois plus de bon sens que les philosophes. En cherchant le beau, ils rencontrent plus de vérités que les philosophes n'en trouvent en cherchant le vrai. » - « Les mots des poètes conservent du sens, même lorsqu'ils sont détachés des autres, et plaisent isolés comme de beaux sons. On dirait des paroles lumineuses, de l'or, des perles, des diamants et des fleurs. » - « Il faut que les mots, pour être poétiques, soient chauds du souffle de l'âme ou humides de son haleine. »
Poète, ne l'est-il pas quand il parle ainsi des poètes ?
O moraliste ! O philosophe ! vous parlez encore de vous-même, et toujours avec une parfaite bonne grâce. En préférant le poète au philosophe, vous ne vous sacrifiez nullement au premier. Vous êtes l'un et l'autre, et le prouvez du même coup. Le poète en vous va de pair avec le philosophe, ou plutôt il ne se sépare pas, ne se distingue pas de lui ; il ne fait qu'un avec lui.
J'ai lu dans Montaigne « Platon est tout poétique ; et la vieille théologie est toute poésie, disent les sçavants ; et la première philosophie, c'est l'original langage des dieux ».
L'enthousiasme règne d'un bout à l'autre dans les maximes de Joubert, l'enthousiasme qui produit les beaux ouvrages : «En poésie, en éloquence, en musique, en peinture, en sculpture, en raisonnement même, rien n'est beau que ce qui sort de l'âme ou des entrailles. Les entrailles, après l'âme, c'est ce qu'il y a en nous de
plus intime. » - « Il ne suffit pas d'être clair et d'être entendu ; il faut plaire, il faut séduire, et mettre des illusions dans tous les yeux ; j'entends de ces illusions qui éclairent, et non de celles qui trompent, en dénaturant les objets. Or, pour plaire et pour charmer, ce n'est pas assez qu'il y ait de la vérité ; il faut encore qu'il y ait de l'homme ; il faut que la pensée et l'émotion propres de celui qui parle se fassent sentir. C'est l'humaine chaleur et presque l'humaine substance qui prête, tout, cet agrément qui nous enchante. » - L'enthousiasme est toujours calme, toujours lent, et reste intime. L'explosion n'est point l'enthousiasme, et n'est point causée par lui : elle vient d'un état plus violent. Il ne faut pas non plus confondre l'enthousiasme avec la verve; elle remue, et il émeut ; elle est, après lui, ce qu'il y a de meilleur pour l'inspiration. » - « Il faut de l'enthousiasme dans la voix pour être une grande cantatrice ; dans la couleur, pour être un grand peintre; dans les sons, pour être un grand musicien, et dans les mots, pour être un grand écrivain. Mais il faut que cet enthousiasme soit caché et presque insensible: c'est lui qui fait ce qu'on appelle le charme. »
Moraliste, philosophe et poète, est-ce possible ? Et la poésie n'est-elle pas incompatible avec « l'ambition » qui possède Joubert, « de mettre tout un livre dans une page, toute une page dans une phrase, et cette phrase dans un mot ? » Oui certes, incompatible. Et Dieu merci ! Car c'est une ambition « maudite ». Le mot est de Joubert.
La symétrie, le syllabisme, le rythme ont des exigences contraires ; ils lui rendront un peu de large, et ils l'affranchiront de la concision outrée à laquelle il est trop enclin. Il a dit excellemment : « Que le mot n'étreigne pas trop la pensée ; qu'il soit pour elle un corps qui ne la serre pas. Rien de trop juste ! Grande règle pour la grâce, dans les ouvrages et dans les mœurs. » - «|| y a dans l'art d'écrire des habitudes du cerveau, comme il y a des habitudes de la main dans l'art de peindre ; l'important est d'en avoir de bonnes. Un esprit trop tendu, un doigt trop contracté, nuisent à la facilité, à la grâce, à la beauté. » - « Tout son dans la musique doit avoir un écho. Toute figure doit avoir un ciel dans la peinture. Et nous qui chantons avec des pensées, et qui peignons avec des paroles, nous devrions aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot et à chaque parole leur horizon et leur écho. »
Écho n'est pas ici l'équivalent de rime. Joubert n'adopte du vers que la mesure et le chant. On sait pourquoi. Peut-être, et je le crois, trouverait-on également, dans les Maximes, d'agréables effets d'assonances : encore le chant de la poésie primitive. Mais ce raffinement étrange et bizarre quis'appelle la rime » et fit dévier notre poésie au xie siècle, Joubert repousse ce procédé de rhéteur »1. A la poésie, Joubert demandait du large, du jeu; « en tout, il me faut quelque jeu », et ce n'était pas pour retomber sous le joug d'une pire servitude. Le rythme, oui. La rime, non. Il avait cultivé l'un et l'autre dans sa jeunesse. Gardant le rythme, il avait rejeté la rime.
(1) Voyez, dans le beau livre de Léon Gautier, les Épopées françaises (seconde édition, Paris, Victor Palmé, 1878), les chapitres vii et vii, t. I, pp. 281-371 : De la versification des chansons de geste, et, à ce propos, de la versification française et de ses origines, et la très intéressante et non moins instructive Note sur la versification rythmique en général et sur celle des chansons de geste en particulier (t. I, pp. 281-291). - Depuis quelques années, des savants, MM. Louis Havet, Julien Havet, W. Meyer, Noël Valsois, les R. P. Edmond Bouvy, Bainvel, dom Moquereau, dom Grospellier, les abbés Couture et Duchesne, Mgr Bellet, ont parfaitement établi que les grands auteurs latins, comme Cicéron et Pline, employaient une prose savante, où toutes les fins de phrase et même les fins des membres de phrase sont rythmées d'après différentes mesures dont on a fait le relevé et le classement. ↩
Le vers qu'il emploie de préférence, sans exclusion systématique, est l'octosyllabe ; parce que ce vers, tout en flattant l'oreille, convient, par sa vivacité et sa rapidité, soit à la t concision ornée s du maximiste, soit à la grâce légère de l'épistolier. « Il régnait en maître dans nos chants populaires » les plus anciens. «Il est dérivé du plus ancien vers et du plus usuel de notre liturgie », « du vers le plus profondément populaire »1, l'iambique dimètre. Que de titres à la prédilection de Joubert! - Le reproche qu'on pourrait faire à ce mètre, ce serait de devenir à la longue monotone. Aussi Joubert en emploie-t-il d'autres. La lyre antique avait plus d'une corde. Celle d'Orphée le charmeur, et qui fut la première, n'en comptait pas plus de cinq. C'était celle de Joubert. Écoutons-le : « Ignorants qui ne connaissez — que vos clavecins et vos orgues, - et pour qui - les applaudissements sont nécessaires, - comme un accompagnement sans lequel - vos accords seraient incomplets, - je ne puis pas vous imiter. — Je joue de la lyre antique, — non de celle de Timothée, - mais de la lyre à trois ou cinq cordes, - de la lyre d'Orphée, - cette lyre qui cause autant de plaisir - à celui qui la tient qu'à ceux qui le regardent ; - car il est contenu dans son air, - il est forcé à s'écouter, - il s'entend, il se juge, - il se charme lui-même. »
(1) Léon Gautier, p. 30¼. ↩
Par son genre de poésie, Joubert se rapproche donc le plus possible de la simplicité antique. « Par les tournures de son style, il ressemble aux anciens sages plus encore qu'aux poètes anciens1. Ses vers sont de plusieurs mesures, mêlés et sans rime ; l'élision n'y est pas observée. A l'exemple de ses devanciers, les vieux poètes nationaux, Joubert n'en a cure, non plus que de l'hiatus, - lequel, « à cause du chant, n'avait rien de blessant pour l'oreille2 »; car toute poésie primitive a été chantée. - On n'a pas oublié le mot de Joubert : « Nous qui chantons nos pensées », auquel ces autres répondent : « Les uns déclament leurs pensées, d'autres se les récitent et d'autres se les chantent. Quelques-uns ne font que se les raconter, se les lire ou se les parler. » - « Naturellement l'âme se chante à elle-même tout ce qu'il y a de beau ou tout ce qui lui semble tel. Elle ne le chante pas toujours avec des vers ou des paroles mesurées, mais avec des expressions et des images où il y a un certain sens, un certain sentiment, une certaine forme et une certaine
(1) On peut lui appliquer ce qu'il disait du Tasse : « Le Tasse était sur son art un penseur profond, et ce serait un service à rendre aux Lettres que d'examiner ses ouvrages en prose et ses principes littéraires. Ce caractère de penseur au surplus se montre même dans ses vers; ils ont la forme qui conviendrait à des sentences. Le poète, par les tournures de son style, ne ressemble pas aux poètes anciens, mais il ressemble aux anciens sages. » ↩
(2) Léon Gautier, ↩
couleur qui ont une harmonie l'une avec l'autre, et chacune en soi. Quand il arrive à l'âme de procéder ainsi, on sent que les fibres se montent et se mettent toutes d'accord. Elles résonnent d'elles-mêmes et malgré l'auteur, dont tout le travail consiste alors à s'écouter, à remonter la corde qu'il entend se relâcher, et à détendre celle qui prend des sons trop hauts, comme sont contraints de le faire ceux qui ont l'oreille délicate, quand ils jouent de quelque harpe. Ceux qui ont produit quelque pièce de ce genre m'entendront bien et avoueront que, pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de soi d'abord, ou devenir à chaque ouvrage, un instrument organisé. »
Quelles lois présidèrent à ses combinaisons syllabiques et au mélange des diverses mesures dans un seul et même morceau ? Ou même obéissait-il à des lois fixes ? Ou encore, n'a-t-il pas intercalé, au milieu de ses vers, des phrases qui ne font pas le mètre ?
Il faut laisser la réponse à de plus compétents. Mais si je n'ose formuler ces lois, je garderai moins de réserve en ce qui concerne la raison du mélange ; c'est que je la tiens de Joubert : « Au plaisir de la suspension, peut se comparer celui de l'attente trompée, mais trompée agréablement. Cette espèce de jeu est ordinairement traduite par des symétries brisées ou des pentes rompues, comme on peut l'observer dans quelques airs champêtres et dans le style de Fénelon ; pratique qui donne au chant une apparence naïve, et au style de la douceur. » - « Mêlez, pour bien écrire, - les métaphores trop vives - à des métaphores éteintes, - et les symétries marquées - à des symétries effacées. »
Au point de vue des règles à découvrir, la Correspondance ne serait pas plus à négliger que les Pensées. Les lettres ont même sur celles-ci l'avantage très précieux de fournir des dates. Le difficile est d'arriver à un résultat définitif en travaillant sur des pièces syllabiquement altérées. Pièces autographes en main, je puis affirmer deux choses : l'une, que la transcription n'en a pas été faite pour les Ouvres avec une fidélité assez scrupuleuse ; l'autre, que la pensée de Joubert « faisait le mètre » dès l'année 1794, et que le mètre se retrouve dans les lettres de ses dernières années, adressées à Me de Fontanes. Toutefois il est manifeste que les questions d'ordre purement matériel étaient traitées, non en phrases métriques, mais en simple prose, comme on va le constater au post-scriptum de la lettre à Mme de Fontanes, et comme on le peut voir en divers passages des lettres qui précèdent.
« Voici deux lettres de cette époque : je les transcris des originaux. Quant au devoir rigoureux d'une transcription mot à mot, syllabique, il n'a plus besoin d'être démontré : il ne me reste qu'à m'y conformer avec scrupule :
« Au bon Parent1, « Citoyen, vous avez de l'âge. - Vous avez vu beaucoup d'années. - Vous perdîtes beaucoup d'amis.
(1) Une main de femme (ce n'est pas l'écriture de Mme de Fontanes) a écrit au bas de cette suscription : « M. l'abbé de Vytri (sic, oncle de Me de Fontanes.i ↩
« Je n'oserais être le vôtre ; - trop de respect me l'interdit. - Mais j'aurai bientôt quarante ans, - et j'ai le droit de vous chérir.
« Si vous devenez mon voisin, - il y aura près de vous un homme - que flattera votre commerce, - qu'occupera votre repos.
« J'ai désiré de vous le dire. Puissiez-vous aimer à l'apprendre. J.
« 3 fer v. s. [vieux style] - 15° jour du mois öº de l'an II.
« P. S. - Il y a un petit presbytère, - où je voudrais bien vous loger. - Ce presbytère - (propriété patrimoniale - qu'un Parisien a achetée)... - a une cour - en terrasse sur la rivière, - un jardin sur une campagne, = un appartement assez clos - entre bibliothèque et cuisine. - Nous avons un forte-piano.
«Je suis fort affairé - à distribuer tous ces biens, - et me dis souvent en rêvant -dans mes oiseuses promenades : - Cette campagne est pour Fontanes ; - le forte-piano pour Chantal1 ; - la chambre close est pour sa mère ; - la cour pour la petite fille ; - le jardin pour le bon parent. - Que tout cela n'est-il à moi - et que ne veut-on nous le revendre ce soir! - Demain vous l'appelleriez vôtre.
(1) M=° de Fontanes, fille de Mme de Cathelin. ↩
[A Madame de Fontanes.]
« Je n'ai guère dans ce bas monde, - pour tous meubles et presque pour tous biens, - qu'un forte-piano qui est à ma nièce, - deux estampes qui sont à moi, - et la moitié d'un pain de sucre - que nous consommons en commun.
« Venez jouir de ces trésors ; - je puis en disposer en maître - et vous les offre de bon cœur.
« J'aurais bien voulu vous procurer, - dans mon voisinage, - une cabane au pied d'un arbre, - et j'ai tout tente pour cela, - jusqu'à me résoudre à en acheter une, - moi qui hais la propriété !1 - Je n'ai pas pu y parvenir.
(1) Haine qui remontait aux jours de sa jeunesse. Fontanes lui écrivait de Londres, le 27 octobre 1785 : « Je ne sais si vous, qui êtes grand ennemi du démon de la propriété et des barrières de fer, vous aimeriez l'Angleterre; il n'y a point de petite chaumière qui n'ait sa borne marquée, point de maison qui ne soit environnée d'un grillage de fer. Le dieu Terme est le dieu le plus res pecté de l'Apgleterre. » Donc, pour Joubert, ni propriété, ni mariage. Or, il fut bel et bien propriétaire et mari « excellentissime ». ↩
« Je serai réduit à vous loger - dans une chaumière au pied d'un mur. - Cela n'est pas bien magnifique. - Mais fussions-nous déjà bien sûrs - de disposer de ce taudis ! - C'est encore ce que ce pays - a de meilleur en ce moment. - On s'y bat pour le moindre trou, - tant les logements y sont rares ! - Fontanes n'a qu'à se presser : - je lui écris par ce courrier. - S'il attend nous n'aurons plus rien.
« Cette chaumière au pied d'un mur - est une maison de curé au pied d'un pont. - Vous y auriez notre rivière sous les yeux, - notre plaine devant vos pas, - nos vignobles en perspective, - et un bon quart de notre ciel sur votre tête. - Cela est assez attrayant.
« Une cour, un petit jardin - dont la porte ouvre la campagne, - des voisins qu'on ne voit jamais, - toute une ville à l'autre bord, - des bateaux entre les deux rives - et un isolement commode ; - tout cela est d'assez grand prix. - Mais aussi vous le payeriez. - Le site vaut mieux que le lieu.
« Le lieu n'est qu'une habitation - où l'on ne se mouillerait pas, - où l'on ne se gèlerait pas, - où l'on pourrait même dormir, - sans s'entasser dans un seul lit ; - mais on n'y aurait pas non plus - des appartements bien complets. - Votre mère aurait une alcove, - un cabinet et de la vue ; - vous auriez une grande chambre ; - le bon parent une à côté. - J'ai fait les descriptions à Fontanes. - Il dit que cela suffirait ; - moi je trouve cela trop peu ; - mais on ne trouve rien de mieux.
« Armez-vous donc d'un grand courage, - et si vous êtes résolue - à ne pas vous trouver à plaindre - lorsque vous serez mal logée, - préparez vite le chausson - où vous mettrez vos équipages, - et tenez-vous prête à partir - quand le signal sera donné.
« Vous trouverez en débarquant - un homme qui vous recevra - avec un respect bien profond - et une affection bien tendre. »
Villeneuve-sur-Yonne, rue du Pont.
7 fer [1794] 19e jour du mois 5° de l'an II.
On lit dans les OEuvres : « ...dont la porte ouvre sur la campagne » et « où l'on ne gèlerait pas », au lieu du vrai texte «... ouvre la campagne », et « où l'on ne se gèlerait pas » ici, un mot de moins, là, un mot de plus, ce qui rompt le mètre voulu par Joubert. Par ces additions et soustractions, on a cru vraisemblablement donner à la phrase une allure plus actuelle et plus littéraire ; il me semble que la forme authentique n'est ni moins correcte ni moins vivante.