Livre quatrième
Université impériale. A M. Roussel, secrétaire particulier de S. E. le grand (suite 3)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Vous savez que son mal le prit au commencement d'une phrase qui n'était pas faite pour lui (car elle était faite pour moi, et je l'ai remise à sa place, vous allez bientôt la revoir). Suffoqué par son imprudence, il voulut se débattre encore et ressaisir ses périodes. Mais il ne fit que bégayer.
« Il expira en se taisant trois ou quatre lignes après, ou plutôt il s'évapora et s'évanouit comme un songe dans mon imagination, à la fin du votre très humble où il s'était réfugié. Et je devins inconsolable, ne trouvant plus en moi qu'un vide qui m'a rendu longtemps muet.
« J'aimais cet être fantastique. Il m'avait servi d'interprète ; j'étais habitué à lui. Il disait ce que je pensais, il le disait mieux que moi-même. Je n'osais plus parler tout seul.
« Enfin, après vingt jours d'attente, d'étonnement et de recherches, j'ai découvert quelques paroles dignes de vous, Mademoiselle, et c'est à lui que je les dois : je veux dire à ce bon sorcier. Il a laissé un manuscrit.
« Comme il était né dans ma tête et qu'il logeait dans mon cerveau, il en avait mis le brouillon dans un recoin de ma mémoire où je viens de le retrouver, et je l'ai copié pour vous.
« Daignez y jeter un coup d'œil.
« Vous y verrez, Mademoiselle, ce qu'il se proposait de dire quand sa syncope l'éteignit, et ce qu'il avait médité pour descendre avec bienséance des hauteurs de la prophétie au rang de simple conseiller, car il voulut être le vôtre, et c'est là ce qui le perdit. Vous ne l'aurez point oublié.
« l eut tort et je l'ai blâmé Mais il eut du moins pour excuse son grand savoir, sa longue vue et son ravissement d'esprit. N'a pas ces excuses qui veut.
« Vous y reconnaîtrez son style, où l'emphase est toujours jouée, et le sentiment toujours vrai; vous y démêlerez son plan semblable au mien en toutes choses, ce qui m'épargnera la peine d'en fatiguer votre attention.
« Vous y lirez son dernier mot, et que sa volonté dernière ou sa dernière fantaisie fut de vous léguer son secret par une préférence unique, dont la tournure m'a touché. Vous y rencontrerez partout (et entre autres dans un passage où il parle de sa durée et de son long pèlerinage) un langage et des sentiments tellement conformes aux miens, qu'on croirait qu'il s'est pris pour moi.
« Et pourquoi non, Mademoiselle? Il a dit ce que j ai pensé, j'ai pensé ce qu'il a écrit; vous étiez la petite fille, je suis peut-être le sorcier.
« En ce cas-là, je le déclare (mais en ce cas-là seulement), les louanges qu'il a reçues (j'entends celles que j'ai données) étaient une feinte de plus.
« Enfin, en parcourant ces lignes qui orneront le bas de ma lettre, vous apprendrez à mieux connaître et peut-être à aimer un peu ce personnage indéfini qui n'a respiré que pour vous et n'eut que vous pour héroïne. Il est devenu mon héros.
« Je finis par des vœux pour lui.
« Puisse son ombre vénérable (si toutefois il a une ombre) errer avec quelque faveur dans vos spacieuses rêveries, quand vous ne rêverez à rien ! Puisse son nom (s'il a un nom) occuper avec quelque honneur le fond du petit portefeuille où je le crois enseveli !
« Puisse une épithète flatteuse, quand vous l'aurez lu tout entier, tomber sur lui de votre bouche et lui tenir lieu d'épitaphe ! Quels qu'ils soient, quels qu'ils puissent être, ses manes seront satisfaits.
« J'ai contrefait l'historien, et même l'orateur funèbre. Je vais contrefaire le sage, ce qui n'est pas aussi aisé. Je demande un peu de répit, et à placer, pour intervalle, un repos de vingt-quatre heures dans l'entr'acte de ces emplois. On ne peut me le refuser. L'ordre commun même l'exige, et la raison le veut aussi.
« Dans une lettre et dans un jour, c'est assez d'une mascarade. N'êtes-vous pas de cet avis ?
« Je suis toujours,
Mademoiselle,
« Votre humble et obéissant serviteur,
Joubert1
(1) Original autographe. ↩
« P.-S. - La copie est à l'autre page, parfaitement conforme au texte, trait pour trait, et de point en point. »
« Ou vous voudrez être en effet, ce que vous pouve? devenir, et alors vous serez parfaite (ce qui sans doute est le meilleur). Ou vous ne voudrez, au contraire, que demeurer ce que vous êtes, et vous ne serez que charmante (ce qui peut sembler suffisant).
« Quelque parti que vous preniez, entre les deux extrémités de cette rare alternative qui n'a pas pour vous de milieu, mon étoile est liée à lo vôtre, et j aurai servi vos destins.
« Si vous faites le premier choix, il fallait d'abord vous connaître ; je vous ai tenu le miroir. Et si vous faites le second, vous voudrez un peu de parure ; je vais vous montrer vos atours.
« Oui, malgré ma haute science qui me sépare des mortels, et mon attirail un peu sombre qui semble me rendre inhabile à toutes les choses humaines, je puis (en ce genre du moins) être utile à votre toilette. Je n'y serai point déplacé.
« Car j'ai appris de quelques fées, et observé en divers lieux, dans le cours de mon long voyage, ce qui pare un beau naturel.
« Je ne l'ai jamais dit qu'à vous1. »
(1) Original autographe. Le morceau tout entier est souligné dans l'original. - Voyez le fac-similé à l'Appendice. ↩
L'intervalle de vingt-quatre heures, réclamé par le Sage, au nom de l'ordre et de la raison, dut paraître infini à l'impatient désir de toute la famille. Sans doute, on trompa la longueur de l'attente en relisant la lettre de Joubert et le manuscrit du sorcier.
Enfin arriva le petit code de morale. On était préparé à lui faire fête, à l'étudier d'un esprit à la fois dispos et aiguisé. Il était inégalement réparti en deux cahiers. L'un de ces cahiers a disparu, après avoir été utilisé pour les œuvres ; l'autre est sous mes yeux. Le premier se rattachait au second, sa place y est indiquée par le sens d'abord et ensuite par des points renfermés entre deux barres2; il doit donc être considéré comme un fragment qui fait retour à l'ensemble. Dans les OEuvres, l'ordre de ces maximes, cousues tant bien que mal à la suite d'une lettre, elle-même trop défigurée, n'est pas du tout celui que voulait l'auteur. J'aurai à le rétablir d'après le plan et les indications même de Joubert. D'ailleurs le copiste a changé ou supprimé des mots et négligé des pensées ; il n'a tenu aucun compte des notes et additions, non plus que des parenthèses, ni du syllabisme - qu'il ne soupçonnait pas, - en sorte que ce fragment paraît, pour la première fois, à sa vraie place et dans son vrai jour.
(2) Voyez le fac-similé à l'Appendice. ↩
Beau papier, format élégant, écriture très soignée, très belle et plus forte que celle des lettres, avec plus de blanc entre les lignes; soie verte rattachant les feuillets ; des chiffres arabes, au haut des pages pour en indiquer la suite ; des chiffres romains pour désigner les « agroupements »1 ; des traits de plume fort appuyés pour séparer les diverses pensées d'un même groupe ; quelques ratures par-ci par-là; plusieurs renvois aux marges et au bas des pages : à l'aide de ces détails, on peut se représenter le charmant petit recueil des maximes « choisies parmi les plus neuves, les plus rares, les plus exquises » l'intention de Mlle de Fontanes.
(1) P. 288. ↩
En voyant les ratures et additions marginales, ainsi que les nota et nota bene, je crois l'hypothèse permise : Joubert comptait sur Fontanes, non seulement cette fois pour l'explication et le commentaire, mais même pour la première lecture.
D'abord les paroles du « sage ». Puis viendront celles du conseiller ».
« En ce moment je suis le sage, mais le sage en habit de ville.
« Je n'ai point vos devoirs en vue, mais seulement l'urbanité.
« Défiez-vous des mauvais plis, dont les effets sont si funestes et l'origine si petite. On les contracte sans les craindre, sans les vouloir et sans les voir.
« De jolis traits qui s'habituent à la grimace du dédain deviennent des traits renfrognés.
« Les paroles désagréables ont une certaine amertume ou une certaine âcreté qui, en se déposant sur les lèvres au moment où elles y passent, y impriment le rechignement.
« L'humeur aigre et l'aigreur d'esprit ont un inconvénient plus triste ; elles pénètrent les dents et toute la masse des muscles d'un agacement sardonique et hideux.
« L'attitude de la bravade opposée à l'autorité, quand elle est souvent répétée, ôte au col toute sa mollesse et au visage sa rondeur. Il y perd même son profil. Contournée invinciblement par cette expression véhémente, il n'est plus possible à la face que de se montrer de trois quarts, de travers et le menton haut.
« Tous ces contournements funestes ne sont pas toujours visibles ; mais il se font toujours sentir.
« Pourquoi y a-t-il tant de personnes qui, d'ailleurs bonnes et aimables, sont lentes à se faire aimer ? C'est qu'il y a quelque mauvais pli qui s'est placé dans les replis de leur ton, de leur visage, de leurs manières, et dont la présence invisible nous rebute, on ne sait comment. Un mauvais pli imperceptible déplaît imperceptiblement.
« L'air froid hérisse de glaçons toute une physionomie et y laisse des plaques larges et ternes que rien ne saurait effacer.
« L'air fier, l'air hautain, l'air superbe, ont une pointe de théâtre et de comique dignité qui inspirent à ceux qui les voient un mouvement de parodie dont tout le monde a le talent. On les singe en les regardant, du moins au dedans de soi-même, et malgré même qu'on en ait. Ils gravent leur caricature au moment même où ils paraissent : c'est leur inévitable lot.
« Fuyez les airs impertinents. La sottise, la petitesse et la bassesse y excellent ; cela seul doit en dégoûter.
« Les airs d'insouciance, d'impertinence ou de fierté dont de jeunes têtes s'affublent, comme d'un panache ou d'une armure, quand on attaque leurs défauts, et quelquefois par contenance ou par décontenance, sont un expédient qui leur nuit dans l'esprit de ceux qui les voient et qui s'en souviendront toujours. Ces amazones d'un quart d'heure s'exposent, par de telles équipées, à déplaire éternellement.
IV
« Mais que faire quand on est timide, qu'on se sent gauche, embarrassée? Il faut se résigner à l'être, et consentir à le paraître jusqu'à ce qu'on ne le soit plus. Ce ne sont pas là des malheurs. L'air embarrassé et timide n'a jamais repoussé personne. Il est d'aimables gaucheries ; et un embarras ingénu, une timidité naïve, ont leur mérite et leur attrait. Des yeux baissés ont de la grâce et de la dignité peut-être ; mais tout choque dans un œil hardi.
« Maintenant voici mes conseils.
« Ces conseils ne sont pas vulgaires ; mais aussi vous ne l'êtes pas.
« Quelque parti que vous preniez, vous ne plairez médiocrement à aucun homme d'un goût vrai.
« J'ai bien pesé cette parole; je l'ai dite et je la maintiens.
« Et si vous déplaisez aux femmes (vous me permettrez de le croire), ce sera toujours votre faute, et parce que vos apparences n'auront pas assez répondu à toutes vos réalités.
« Supprimez cette disparate. Évitez cette dissonance. Fuyez ce désaccord factieux.
« Ne vous faites pas méconnaître. Ne vous calomniez jamais.
« Si vous voulez garder quelques imperfections, n'ayez que des défauts aimables et propres à vous faire aimer.
« Tous les autres, quelque innocents ou inconnus qu'ils puissent être, seraient trop peu dignes de vous.
« Pardonnez-vous un peu d'humeur, de temps à autre, pour délasser votre raison. J'avoue ici, par amour pour la vérité et pour l'acquit de ma franchise, que ma première intention était, et que mon intention constante serait de dire, si je l'osais :
« Ayez souvent un peu d'humeur pour égayer votre raison, mais que cette humeur soit légère.