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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Texte du manuscrit

Livre quatrième

Texte du manuscrit

Du nouveau sur J. Joubert · 9 min de lecture · p. 452–457 · chapitre 36 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mais ai-je tout dit dans l'It?- néraire sur ce voyage commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène ?

Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir ! Une seule pensée remplissait mon âme; je dévorais les moments. Sous ma voile impatiente, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais l'Aquilon pour cingler plus vite. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne ! Que de malheurs ont suivi ce mystère! Le soleil les éclaire encore, la raison que je conserve me les rappelle.

Pourquoi Chateaubriand se livra-t-il à de telles corrections ?

Par scrupule de goût : « l'étoile du soir » ne se liant pas assez naturellement à la « gloire › qui lui était demandée , la gloire aura été supprimée, et ce mot, en tombant, aura entraîné tout ce qui s'y rattachait : ... De la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. » Par scrupule de conscience : la fin de la confidence ayant paru trop voluptueuse à sa foi devenue pratique, il aura effacé : « Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire. »

Y a-t-il lieu de tant regretter ces corrections? Et le texte dernier, le seul autorisé, serait-il inférieur à la version du premier jet? On a dit, et on répète à satiété que « l'auteur en y repassant, n'a pu se retenir de gâter une première ligne heureuse », Je ne vois pas du tout que le texte amendé soit inférieur au premier ; et, s'il fallait me prononcer sur les mérites respectifs de l'un et de l'autre, je dirais que Chateaubriand, à tous les points de vue, fut très bien inspiré en corrigeant et en supprimant. C'est la première version qui

Cela posé, il y a plaisir à remarquer que, de tout le morceau, délire est le mot le plus largement et le plus fortement tracé.

Voyez le fac-similé dans l'article de M. Troubat, Revue Bleue, 24 février 1900.

Ce qui m'étonne un peu, c'est que M. J. Troubat, lui aussi, lui le premier, ait lu désir, alors que son maître et ami, déchiffrant sa propre écriture, avait lu délire. C'est ce mot qui termine la citation dans Chateaubriand et son groupe et dans les Causeries du Lundi. Désir n'aurait plus de sens après « jours de séduction et d'enchantement i.

Peut-être Chateaubriand avait-il adopté délire pour indiquer, avec délicatesse, l'état d'âme et d'esprit, la menace lointaine, l'exaltation qui présageait et préparait le triste dénouement.

a provoqué certaines critiques, un peu sévères, il est vrai, dans le genre de celle qu'on va voir. M. Ernest Bertin, dans un article du Journal des Débats (ö janvier 1888) citait le passage fameux et s'exclamait : « Quel mélange, j'allais dire quel salmigondis d'impressions et d'images disparates ! » Il ne l'aurait pas dit du texte établi en dernière révision et en vue de la postérité. Là, ni mélange, ni disparate; c'est la perfection de la forme.

On s'est écrié avec un accent d'ironie fait pour intimider : « Voyez-vous Chateaubriand s'amusant à remplacer, etc.?1 »

(1) Le Correspondant, 10 mars 1900, p. p. 943-941. ↩

Oui bien, je le ( vois , et j'assiste même au travail de sa pensée. « Sous ma voile impatiente » lui apparaît plus expressif que « du bord de mon navire ». Il adopte aussitôt la gracieuse image. Mais il y a, quelques lignes plus haut, « je comptais avec impatience » ; impatiente et impatience, répétition disgracieuse; il rature ce membre de phrase et le remplace par « je dévorais les moments ›. Alors il relit : « Sous ma voile impatiente, les regards attachés sur l'étoile du soir ; » sous et sur, dans la même phrase! il corrige et met : « les regards attachés à l'étoile du soir ». Il continue l'examen : « je lui demandais des vents pour cingler plus vite; » il écrit « l'aquilon », plus précis que « les vents » comme plus haut il avait écrit, pour plus de précision aussi : « commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène » au lieu de « commencé au port de Desdémone et d'Othello ». - « Aurait-on gardé mon souvenir, ainsi que j'avais traversé mes épreuves? » Ainsi que donne à la phrase un air un peu embarrassé, n'est pas d'une diction bien naturelle. Il vaudrait mieux : « Aurait-on gardé mon souvenir comme j'avais traversé mes épreuves. » Malheureusement comme › se trouve deja tout près, a toucher. Il barre d'un coup de plume, et d'autant plus résolu qu'ayant déjà sacrifié « de la gloire pour me faire aimer », le double motif qui l'avait déterminé lui commande encore ici, par voie de conséquence, pareil sacrifice. Les deux phrases s'appelaient confidentiellement ; l'une partie, l'autre devait suivre.

Et voilà !

Alors, dira quelqu'un, combien de copies ? La réponse va venir, très catégorique, et c'est de Chateaubriand lui-même que nous la tiendrons. Pour le moment, il suffit de constater ceci : Les corrections apportées au texte de 1834 se bornent à quelques mots changés et à quelques phrases supprimées. Cela ne rend nullement nécessaire la supposition d'une nouvelle copie de tout l'ouvrage, ou seulement d'une partie importante, d'un livre par exemple ; cela se peut concilier très bien avec l'aspect et la pagination du manuscrit actuel. Si peu que le copiste ait entendu son métier, il lui aura suffi, en resserrant ou relâchant son écriture, de remplacer un feuillet, ou deux, tout juste par un feuillet ou deux, portant la même pagination. Au cours du travail révisionniste, s'il y avait des suppressions, il y avait aussi des additions ; et, sur une même page, la balance était souvent rétablie. - Des preuves ? - Prenez le volume intitulé : Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand.

Mme Lenormant, dans sa préface, (p. 12) met en regard une page du manuscrit de 1826 et la page correspondante de l'édition de 1849. De l'une à l'autre, pas un seul alinéa qui ait la même dimension : celui-ci a été diminué, cet autre a été développé. Après vingt ans de révisions et de retouches, je compte les lignes des deux pages correspondantes, et j'arrive à un total qui est sensiblement le même, dans la première copie et dans la dernière, celle de l'édition. II y a une différence de deux lignes pleines. Une page recopiée pour cause de retouches pouvait donc en remplacer une autre, sans qu'il fut besoin de remanier la pagination d'avant et d'après, sans qu'il restât, dans l'ensemble du manuscrit, la moindre trace de la substitution. Je suppose, bien entendu, que l'écriture est la même.

Le passage fameux se lit dans le manuscrit Champion, et il ne figure dans aucune édition des Mémoires. Le pourquoi et le comment ne sont ni sans importance, ni sans intérêt. Je m'y arrête avec l'espoir d'y retenir aussi le lecteur. Faut-il attribuer cette disparition à une copie plus récente, et seule autorisée ? Je ne le pense pas, et ma conviction se fonde sur les volontés de l'auteur, exprimées dans les deux codicilles qui suivent :

Paris, 19 mars 1836, rue d'Enfer, n° 34. Depuis la date de cette préface testamentaire écrite le 1er décembre 1833, il s'est passé plusieurs choses qui touchent aux dispositions et aux faits dont il est question dans cette préface.

D'abord la concession du terrain demandé au gouvernement par la ville de Saint-Malo pour ma sépulture n'a point encore été définitivement accordée. Ensuite mes malheureuses affaires ne m'ont pas permis jusqu'ici d'aller chercher, pour mourir, le soleil de l'Italie ; enfin tous mes arrangements relatifs au manuscrit de mes Mémoires, et indiqués dans ces Mémoires, ne peuvent avoir lieu. Je ne puis laisser ni un manuscrit des Mémoires à M=° Récamier comme je l'aurais voulu par un dernier rêve de ma vie, ni en laisser un autre à Mme de Chateaubriand. Une triste nécessité m'a forcé de vendre mes Mémoires de mon vivant, pour n'être publiés toutefois qu'après ma mort.

Aux charges et conditions stipulées dans l'acte de vente, il est dit qu'un manuscrit sera déposé chez un notaire et appartenant à la Société des acquéreurs ; qu'un autre restera entre mes mains pour y faire les corrections et les additions que je jugerais nécessaires ; à mesure que les corrections et les additions se multiplieront, je fournirai un nouveau manuscrit qui sera substitué au manuscrit déposé chez le notaire, lequel premier manuscrit déposé sera à l'instant brûlé sous mes yeux et devant les commissaires délégués par la Société devenue propriétaire des Mémoires.

Maintenant voici l'état des choses :

Le manuscrit déposé est écrit de la main de M. Poussin, dans mon cabinet, devant moi, sur le manuscrit qui me reste ; je n'ai pas eu le temps de le relire, et il s'y sera vraisemblablement glissé quelques fautes. Ces fautes seront corrigées dans le manuscrit [des mémoires] que je substituerai bientôt à la copie de M. Poussin, et qui les a augmentés d'un volume, è peu près fini. Ce nouveau volume contiendra l'histoire des cent jours à Gand et à Paris, et mon histoire dans les années 1830, 1831, 1832, jusqu'à mon premier et mon second voyage de Prague, lesquels voyages y sont écrits et se trouvent dans la copie de M. Poussin déposée chez le notaire, de sorte que la lacune depuis le mois de juillet 1830 jusqu'au mois de mai 1833 sera remplie. Au surplus, ces divers détails, les lacunes des manuscrits, les choses à ajouter qui ne sont pas encore composées, ou dont la première minute existe, sont déjà chronologiquement indiqués par des notes additionnelles dans la copie de M. Poussin.

Il est aussi convenu dans l'acte de cession qu'un autre manuscrit (formant le troisième, en comptant le manuscrit déposé chez le notaire et le manuscrit que je garde) sera remis le plus tôt possible à M. Delloye qui a formé la Société, pour le prémunir contre les accidents qui pourraient arriver au manuscrit déposé chez le notaire ou à celui qui reste entre mes mains pour mon travail.

Il est stipulé dans l'acte de cession, qu'après ma mort l'impression du manuscrit aura lieu sous les yeux de deux personnes désignées par moi, avec deux personnes contradictoirement déléguées par les actionnaires, afin qu'aucun changement, aucune addition ou suppression ne puissent être faits au manuscrit.

Il est entendu qu'à ma mort ce sera le manuscrit qui me reste (lequel appartient de droit à la Société) qui servira à l'impression. On collationnera sur ce manuscrit les deux autres qui se trouveront, comme il est dit ci-dessus, l'un déposé chez le notaire, l'autre chez M. Delloye.

C'est avant de déposer chez le notaire la copie des Mémoires faite sous mes yeux par M. Poussin, que j'ajoute ce codicille écrit de ma main à ma préface testamentaire. Si je venais à mourir bientôt, ce codicille ou cette note donnerait tous les éclaircissements qu'on pourrait désirer jusqu'à la date du dépôt chez le notaire.

Au surplus, si ce n'était à cause de Me de Chateaubriand, je n'aurais jamais fait la cession de mes Mémoires. Mais mes affaires sont si malheureuses, et, à ma mort, on se serait trouvé dans un tel embarras, que j'ai dû sacrifier tout à cette considération : il est juste du moins que le repos de Mme de Chateaubriand sorte de ma tombe.