Livre quatrième
Sainte-beuve
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Je salue respectueusement MI Led'huy. - Si pourtant, Madame, vous aviez une solution avant jeudi, soyez assez bonne pour m'en écrire un petit mot1.
(1) Original autographe sans suscription. ↩
Cependant Sainte-Beuve écrivait sa notice. Il$ « avançait lentement ». Lorsqu'elle fut terminée, il en voulut lire une partie, une moitié, à Mme Récamier ainsi qu'à M. de Chateaubriand. Il donnait avis de cette lecture, sans tarder, à Mme de Fontanes, et ajoutait que cela lui avait mis tellement la poitrine hors de combat qu'il n'avait pu encore leur faire entendre la fin : « Ce sera demain que j'achèverai de la leur lire ; j'aurai ainsi, avant de vous voir, l'avis de M. de Chateaubriand, et comme je n'avais jamais causé avec lui de la biographie, cela lui donne occasion de m'indiquer quelques faits au passage. Il a paru très content; et en entendant l'usage assez abondant que j'ai fait en un endroit de ses lettres et de ses propres paroles, il a bien voulu se reconnaître sans s'inquiéter de la source. Il n'y avait, outre Mme Récamier et lui, que M. Ballanche, Mme Lenormant, et un ami à moi, M. Magnin, qui se trouvait prévenu par Mme Lenormant. Je serai donc à même, Madame, de vous communiquer mon travail désormais tout au complet. »
Bientôt relevé, comme il le dit, « de sa première lecture » il put achever la communication de sa notice à M. de Chateaubriand et à Mme Récamier : « M. de Chateaubriand a continué d'être content; il m'a fait deux ou trois remarques et rectifications. Je serais désolé que cette lecture faite à d'autres avant vous, Madame, vous parût un tort de ma part. Je vous avouerai que je n'étais pas fâché d'avoir d'avance l'avis de M. de Chateaubriand, pour répondre d'emblée à d'autres avis qui pourraient être élevés vous savez d'où. Pour les points littéraires, je tenais à son opinion et à son approbation, qui m'est une garantie »
Du même.
[1830].
Madame, Permettez que ce ne soit pas aujourd'hui que j'aie l'honneur de vous voir pour notre seconde séance. Je suis un peu souffrant. De plus, j'ai (pour notre édition même) à consulter la collection du Mercure à la bibliothèque de l'Institut qui va être fermée dans très peu de jours. - Ce serait dimanche, à trois heures, si vous le vouliez. - Mais voici autre chose : J'ai vu hier Mme Récamier. La lettre de M. de Chateaubriand, à vous adressée, est finie. On désire la lecture, on voudrait un mot de vous qui fixât un jour. L'heure de M. de Chateaubriand est de trois à cinq. Si, pour le jour, vous avez la bonté de vous entendre avec Mme Récamier, soit par lettre soit par visite, ce serait au mieux. - Vous auriez la bonté encore de m'en informer aussitôt par un billet. Il me semble que si vous vous entendiez aujourd'hui, la lecture pourrait être dès demain samedi.
Mille hommages, Madame, et à M'le Led'huy.
Sainte-beuve1
(1) Original autographe. - Madame, Madame la comtesse de Fontanes, n° 35, rue Godot-Mauroy, Paris. - L'adresse est d'une autre main, et collée à la lettre - Dans le timbre : Paris, 15, - distribution, 4 heures soir. ↩
Une des lettres de Sainte-Beuve à Mme de Fontanes - lettres nombreuses et très aimables - se termine sur cet alinéa où je remarque avec plaisir le nom de Joubert, frère du moraliste : « J'ai le regret de ne pouvoir absolument ce soir me rendre à votre aimable invitation et à l'obligeant désir de M. Joubert. Lundi soir vous irait-il, Madame, ainsi qu'à lui, ou mardi ? lundi vers quatre heures ? Un mot de vous me dira si l'une ou l'autre de ces heures vous agrée. »
Le portrait de Fontanes, par Sainte-Beuve, compte parmi les meilleurs de la belle et riche galerie du maître.
Si le grand critique se heurta à des difficultés dans l'exécution de cette peinture, qu'il voulut sincère et ressemblante, bien que légèrement idéalisée, il faut noter ici qu'il trouva toujours aide et approbation du côté de Chateaubriand. C'est à lui qu'il avait recours, et c'est de lui qu'il s'autorisait contre les objections des classiques méticuleux et retardataires : Roger, Laborie, surtout, peut-être aussi Villemain.
Il n'eut qu'à se louer de l'attention, de la franchise et de la bonne grâce parfaite de l'illustre « ancien », - à qui même, certain jour, échappa le mot de génie, à l'adresse de Sainte-Beuve.
De Ballanche à Mme la comtesse Christine de Fontanes, rue
Saint-Lazare, Paris,
6 septembre.
Meatme, Mme Récamier, tous ces jours-ci, espérait pouvoir avoir l'honneur d'aller vous voir ; mais elle a toujours été retenue chez elle par une migraine qui ne lui permet pas encore de sortir. Elle me charge, Madame, de vous engager à venir chez elle, dimanche prochain, à 4 heures, et elle me charge en même temps de faire la même invitation à MIle Led'huy. Il doit y avoir de la musique. Mme Récamier me charge en même temps de vous exprimer et d'exprimer à M'le Led'huy tous ses regrets de ne pouvoir vous faire elle-même ses invitations.
Daignez agréer, Madame, ainsi que M « Led'huy, l'hommage de mes sentiments les plus distingués et de mon respectueux dévouement,
Ballanche.1
(1) Original autographe, ↩
Pendant que ces lettres se succédaient, Chateaubriand recueillait les Pensées de Joubert en un petit volume, que le nom prestigieux de l'éditeur allait introduire dans la gloire : « Désormais, disait-il avec ce sens merveilleux de l'avenir qui était en lui, les pensées de M. Joubert reposent dans la vie, comme ses cendres reposent dans la mort. »
Il ne fut pas moins fidèle et secourable à la mémoire de Fontanes. C'est une lettre de lui à « sa fille Christine » qui sert de préface aux Ouvres de son ami, lettre ou notice tant désirée et demandée d'une part, et, de l'autre, si sincèrement promise, bien que, par la fatalité des événements, trop longtemps ajournée.
Les œuvres parurent en janvier 1839, précédées de l'épître dédicatoire. Je ne crois pas que ces pages éloquentes se trouvent ailleurs qu'en tête de « l'édition filiale ». Or, je sais par expérience qu'il est assez difficile de se procurer cet ouvrage. Pour la très grande majorité des lecteurs, la belle lettre de Chateaubriand aura donc tout l'attrait du nouveau. La voici :
Paris, 1839. J'aurais regardé, Madame, comme la récompense des fatigues de ma vie, l'honneur de parier au public de votre illustre père. Avec quel plaisir, arrêté au bord de ma tombe, j'eusse redemandé à une amitié fidèle les souvenirs dont elle est restée dépositaire! C'est M. de Fontanes qui encouragea mes premiers essais dans la littérature; c'est lui qui annonça le Génie du Christianisme; c'est sa muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s'était précipitée ; il m'apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer ; à mettre, autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche de mes personnages romantiques. Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût, comme ces dragons qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hespérides ; ils ne laissaient entrer la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit sans le gâter.
Lorsqu'à la mort du fils des Condés, la politique m'eût jeté à l'ré-cart, M. de Fontanes me sauva de la colère de l'homme que j'ai nommé astique. Ce fut à l'occasion de cette mort qu'il fit un jour cette réponse courageuse : « - Vous pensez toujours à votre due d'Enghien ? - Il me semble que l'Empereur y pense autant que moi. »
Votre père, Madame, vint encore à mon aide dans la carrière littéraire en 1810; il me releva le cœur par ces stances empreintes des félicités de l'école antique :
Le Tasse errant de ville en ville, etc.
J'ai adressé à M. de Fontanes ma Lettre sur la Campagne romaine. J'ai parlé de lui dans mon Essai sur la littérature anglaise : j'avais auparavant fait entendre mes regrets, lorsque la nouvelle inopinée de sa mort vint me frapper à Berlin.
Dans mes Mémoires d'outre-tombe, qui ne seront publiés qu'après ma mort, je me suis étendu avec effusion sur l'existence intime de mon ami ; mais voyez ma peine, Madame; aujourd'hui, des engagements me lient à la société honorable devenue propriétaire de mes ouvrages posthumes et de mes ouvrages inédits. Je ne pourrais rien publier d'une certaine étendue qui n'appartînt à cette société. Je me trouve donc dans l'impossibilité de rédiger la notice de l'édition des œuvres de M. de Fontanes, votre illustre père.
Une chose sert à me consoler. M. de Sainte-Beuve vous prête son secours ; son talent fin et varié, par une condescendance charmante et une rare souplesse, s'applique, comme il lui plaît, au talent des autres, leur prête ou sait en tirer des grâces qu'on n'avait pas aperçues. Ce génie, merveilleusement doué, jugera, choisira, classera, avec habileté et délicatesse, une prose et des vers qu'on reconnaît pour jumeaux à leurs beautés fraternelles. L'article de M. Roger ne laisse rien à désirer touchant la vie de mon ami : on ne saurait ni mieux faire ni mieux dire.
M. de Fontanes revenant parmi les doctes fées fera événement si, dans ce temps-ci, quelque chose fait événement ; il causera du moins, sur le Parnasse moderne, ce scandale que produit l'apparition d'un homme sobre au milieu d'une orgie. Nous sommes si loin de la langue française d'autrefois, si étrangers au mouvement ordonné de ces sentiments qui naissent les uns des autres et ne cherchent point leur effet hors nature ! Les écrits de mon ami vous entraînent par un cours égal et limpide; l'âme éprouve un bien-être et se trouve dans une situation heureuse où tout charme et rien ne blesse.
M. de Fontanes revoyait sans cesse ses ouvrages. Nul plus que ce maître des vieux jours n'était convaincu de l'excellence de la maxime : hâte-toi lentement. Que dirait-il donc aujourd'hui, qu'au moral comme au physique on s'évertue à supprimer le chemin, on croit ne pouvoir aller jamais assez vite. M. de Fontanes préférait voyager au gré d'une mesure harmonieuse. Il m'a communiqué ses goûts, ou, si l'on veut, ses préjugés. Il faut être singulièrement pressé pour traverser le ciel à tire d'aile, sans avoir le temps de se livrer à une rêverie, ou de placer une idée sur la route. Il n'y a que Françoise de Rimini avec laquelle on peut fuir d'une fuite naturelle...
Le siècle littéraire, je le sais, ne retournera pas en arrière à la publication d'un livre classique. On s'ennuie de tout, lorsque l'ennui que l'on éprouve n'est pas dans la chose vue, mais dans l'esprit qui voit. Il suffira que les deux volumes de M. de Fontanes nous demeurent comme témoins de ce que nous avons perdu, en nous faisant juger de l'épaisseur de la terre végétale enlevée.
Quant au côté politique des choses, vous n'avez rien à craindre, Madame, pour le succès de votre entreprise filiale. Votre père a servi Bonaparte. Eh bien ! tout le monde n'adore-t-il pas Bonaparte à cette heure ? Chacun n'en fait-il pas le type de son opinion ? Le royaliste dit: « C'est celui-là qui savait gouverner. » Le républicain s'écrie : « C'est celui-là qui était la source de toutes les libertés ! » Le militaire répète : « C'est celui-là qui nous rendait maîtres à Vienne, à Berlin, à Moscou. » Lorsque trois révolutions se sont opérées, l'humeur la plus susceptible pourrait-elle aller chercher dans les détails de la vie d'un homme un sujet d'injustice ou de colère d'opinion ? Les questions que l'on agite aujourd'hui sont puériles, parce qu'elles n'ont pas d'avenir : des intérêts individuels, que l'on érige en principes généraux, servent à remplir ces intervalles d'un repos apparent qui lient les grands événements passés aux grands événements futurs. Tout a changé ; tout continue de changer ; nous voyons venir sur nous avec impétuosité la société nouvelle, comme on voit venir le boulet sur le champ de bataille. Rien de ce qui existe, n'existera; la vieille Europe est tombée avec la vieille monarchie française : la religion seule est debout. Ces couronnements dont on nous a donné le spectacle dans les dernières représentations ou les dernières parades d'un monde qui va disparaître, c'est un calque, une image ; ce n'est plus un original, une réalité. Les populations se substituent à leurs chefs ; l'esprit qui régit passe dans les masses ; deux cent mille hommes à Birmingham ont répondu aux génuflexions de Westminster. Le coup est porté ; l'effet peut n'être pas immédiat, mais il est sûr.
Tandis que vous érigez un monument funèbre, moi, Madame, je rassemble les pensées du plus ancien ami de votre père. Elle ne sont point destinées à voir le jour. La veuve de M. Joubert semble pénétrée du sentiment que j'exprimais en parlant de lui dans mon Essai sur la littérature anglaise : Un homme fut mon ami et l'ami de M. de Fontanes. Je ne sais si, au fond de sa tombe, il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu'il a cachée... Quelques articles qu'il ne signait pas ont seulement paru dans diverses feuilles publiques. Qu'il soit permis à l'amitié d'en citer de courts fragments. C'est le seul vestige des pas qu'un talent solitaire et ignoré a laissés sur le rivage en traversant la vie... Je rencontre à chaque instant dans les ébauches de M. Joubert des choses adressées à M. de Fontanes et que celui-ci n'a pas connues. Ces confidences d'un ami à un ami, l'un et l'autre absents pour jamais ; ces pensées testamentaires recueillies sur des morceaux de papier destinés à périr, m'offrent une complication de tristesse d'une puissance extraordinaire. L'antiquaire déchiffre avec moins de religion les manuscrits d'Herculanum que je n'étudie les secrets d'une double amitié conservés sous des cendres.
Tels sont mes travaux, Madame. J'écoute derrière moi mes souvenirs, comme les bruissements de la vague sur une plage lointaine. En me promenant quelquefois dans les bois, ces vers du Jour des morts me reviennent en mémoire :
D'un ami qui n'est plus la voix longtemps chérie
Me semble murmurer dans la feuille flétrie.
Mais hélas ! j'ai tant de regrets que je ne sais auquel entendre. Resté le dernier, je m'occupe à tout arranger dans la maison vide, à fermer les portes et les fenêtres.
Ces pieux devoirs une fois remplis, si mes amis, lorsque je les irai rejoindre, me demandent ce que je faisais, je leur répondrai : « Je pensais à vous. » Il y aura bientôt entre eux et moi communion de poussières, après union des cœurs.
Les hommes d'autrefois, en vieillissant, étaient moins à plaindre et moins isolés que ceux d'aujourd'hui ; s'ils avaient perdu les objets de leur affection, peu de chose d'ailleurs avait changé autour d'eux ; étrangers à la jeunesse, ils ne l'étaient pas à la société. Maintenant un traînard dans ce monde a non seulement vu mourir les individus, mais il a vu mourir les idées : principes, mœurs, goûts, plaisirs, peines, sentiments, rien ne ressemble à ce qu'il a connu : il est d'une race différente de l'espèce humaine au milieu de laquelle il achève ses jours.
Et pourtant, France du dix-neuvième siècle, apprenez à estimer cette vieille France qui vous valait. Vous deviendrez vieille à votre tour, et l'on vous accusera, comme on nous accuse, de tenir à des notions surannées. Ne reniez pas vos pères. Vous êtes sorties de leur sang ; s'ils n'eussent été généreusement fidèles aux antiques mœurs, vous n'auriez pas puisé dans cette fidélité native l'énergie qui vous a rendus célèbres dans les mœurs nouvelles : ce n'est entre les deux Frances qu'une transformation de vertu.
Si je ne puis, Madame, entrer dans le détail des qualités éminentes qui distinguent votre père, je suis heureux du moins, en m'en allant, de signer mon nom au bas de sa gloire, comme j'ai signé l'acte de votre naissance.
On aura remarqué que cette lettre contenait de hautes et un peu hautaines leçons à l'adresse de la nouvelle école poétique ; leçons déjà données en termes plus sanglants dans l'Essai sur la littérature anglaise : « Les efforts infructueux que l'on a tentés dernièrement pour découvrir de nouvelles formes, pour trouver un nouveau nombre, une nouvelle césure, pour raviver la couleur, rajeunir le tour, le mot, l'idée, pour envieillir la phrase, pour revenir au naïf et au populaire, ne semblent-ils pas prouver que le cercle est parcouru ? Au lieu d'avancer, on a rétrogradé ; on ne s'est pas aperçu qu'on retournait au balbutiement de la langue, aux contes des nourrices, à l'enfance de l'art, etc. »
Peut-être faudrait-il remonter jusque-la pour surprendre, à son vrai début, le germe d'amertume qui, longtemps couvé, ce dit-on, par une folle et impossible jalousie, a fini par éclater dans les articles du Constitutionnel et dans Chauteaubriand. Car Sainte-Beuve en était, de cette jeune école, titre de poète et de critique.
Entendez ses aveux : « En deux ou trois circonstances, M. de Chateaubriand a daigné prononcer mon nom avec éloge : j'y fus sensible comme je le dus, moins encore peut-être qu'à la crainte de me voir enchaîné par là comme par un carcan d'or au pied de sa statue. J'apprécie certainement les éloges personnels venant d'une telle plume ; je n'ai pas moins ressenti combien. en toute circonstance, M. de Chateaubriand s'est montré peu favorable et même contraire à l'ordre d'idées et d'efforts poétiques auxquels ma jeunesse s'est associée, et que sa vieillesse était faite pour accueillir, puisque la source avait jailli sous son ombre et comme entre les pieds du vieux chêne1. »
(1) Préface de Chateaubriand et son groupe, septembre 1849. ↩
Prudente rancune, longtemps dissimulée, et prudence longtemps intéressée. Il ne se donna carrière qu'après son élection à l'Académie française, ou, plus exactement, qu'après la mort de l'illustre et redoutable génie. Même en son dernier déclin, Chateaubriand, sous le coup d'une émotion un peu vive, avait de splendides réveils ; il n'écrivait plus, mais il parlait, il dictait, et quelque mots de lui, un de ces « mots puissants dont il avait le secret » aurait pu endommager bien fort l'imprudent critique.
D'ailleurs aucun de ceux qui eurent des rapports avec Sainte-Beuve, à l'occasion des Ouvres de M. de Fontanes, n'échappa finalement à ses coups de griffe !
Sur Chateaubriand, nous sommes renseignés. Contentons-nous de détacher de la Correspondance de Sainte-Beuve quelques phrases caractéristiques : « J'ai tenu à mesurer exactement l'écrivain, et à le maintenir plus grand qu'aucun de notre âge. Quant à l'homme, je lui ai tiré le masque avec quelque plaisir, je l'avoue; » - « il est bon de connaître un peu les hommes comme ils sont, surtout quand ils se sont faits les champions et les apologistes officiels des grandes causes ; » - « j'ai à vous remercier du coup de main que vous donnez (dans le Siècle) à ces volumes où j'ai risqué beaucoup. »
Sur M. Roger, il y a les notes insérées plus haut, auxquelles on pourrait joindre celle-ci : « J'aime tant la poésie que je ne crois pas avoir trop payé de six mois de ma peine pour l'édition Fontanes (si incomplète pourtant, sans qu'il y ait de ma faute) le plaisir d'avoir introduit cinq ou six petites pièces charmantes de lui, et sans doute restées inconnues, dans les Analecta qui se feront un jour de la poésie française. Ce sont ces pièces que les pédants en auraient précisément retranchées. » Voici de plus l'appréciation de Sainte-Beuve sur la notice de Roger, qui précédait la sienne dans les œuvres : «'Aujourd'hui que M. Roger n'est plus, nous nous permettons d'ajouter que sa notice est empreinte d'une couleur royaliste exagérée et rétroactive. Elle sent l'homme de parti. » C'est bien un peu cela, mais cette vérité, fallait-il l'amener de la sorte :& « Aujourd'hui que M. Roger est mort... » trouvez-vous que ce soit noblement et fièrement dit?
Avec Villemain (au moins celui-là vivait, il pouvait répondre, et il ne s'en priva pas), autre affaire dont on peut voir le début et savourer l'amertume, dans la Correspondance de Sainte-Beuve.
Ce 10 septembre 1839. Monsieur, Je trouve votre lettre en arrivant du Perche, ce matin même. Je crains de ne pouvoir me méprendre à vos remerciements, non plus que vous-même ne vous êtes mépris à mes louanges : beaucoup sont sincères, quelques-unes sont réservées. C'est vous dire que je crois être rentré à votre égard dans les termes d'une indépendance respectueuse, équitable, non plus amicale. Je crois que vous-même, Monsieur, m'avez délié le premier. En effet, depuis six mois que je n'ai eu l'honneur de vous rencontrer, il m'est revenu de plusieurs côtés des plaintes de vous sur moi. Mon travail sur M. de Fontanes en était l'objet... etc.
Avec Me de Fontanes, ce fut partie remise. Après la réalisation de son entreprise filiale, elle passa agréablement l'hiver à Paris, (1839-1840), heureuse de fréquenter les anciens et les nouveaux admirateurs de son père, Chateaubriand, Mme Récamier, Mme Lenormant, MM. de Langeac, de Laborie, Viennet, le frère du bon Joubert, Sainte-Beuve. Celui-ci la voyait tantôt chez elle, tantôt chez Mme Récamier,& « sous le demi-jour enchanté » du «‹ salon bleu », le salon de l'Abbaye-aux-Bois. II y essayait, sur un auditoire extrêmement délicat et très sympathique, l'effet de son premier volume de Port-Royal. Un jour, il donnait avis de la prochaine lecture à MIle de Fontanes ; un autre jour, il lui exprimait ses regrets de ne l'avoir pas eue pour auditrice : « Ce 26 septembre 1839. - Le plus vif regret a été pour moi, croyez-le bien. J'ai été malheureux aussi en ne vous trouvant pas avant mon départ. Vous nous restez cet hiver; c'est à nous d'en profiter. J'aurai grand plaisir à vous entendre causer de l'Italie. Je n'ai fait que la voir, en apprendre le chemin, mais c'est assez pour prendre intérêt à tout. » - « Madame, vous savez certainement déjà par Mme Récamier que notre lecture continue, demain samedi, trois heures ; ce n'est donc que pour vous témoigner le regret de n'avoir pu vous le dire moi-même et pour vous remercier de l'intérêt que vous voulez bien mettre à un travail que le lecteur devra beaucoup aider. C'est pour moi un aiguillon bien vif que d'être entendu comme je l'ai été l'autre jour. MIle Mathilde ne sera-t-elle pas de la réunion de demain? » - «... Mme Récamier vous a regrettée aussi ; enfin vous nous manquiez. Heureusement c'est réparable, et mon gros livre (Port-Royal, 1er vol.) tardera tant à paraître qu'il y aura encore lieu à des lectures, et MUle Mathilde en sera. »
La comtesse Christine quitta Paris, enchantée de Sainte-Beuve; elle lui gardait un gracieux et con: fiant souvenir. Compter sur la durée et la fixité de ses sentiments, c'était se méprendre sur le fond de cette nature diverse et féline. Pour s'être fait attendre quinze ou vingt ans, les grifferies ne furent que plus cruelles. Il trouva le moyen de la blesser au vit, dans le culte d'affection filiale auquel Mile de Fontanes l'avait en quelque sorte associé.
Le 17 avril 1854, le Moniteur contenait un article - presque pieux - de Sainte-Beuve, intitulé Chateaubriand : anniversaire du Génie du Christianisme.
Le sens et le but de l'article étaient très bien indiqués dans les lignes suivantes : « La sincérité de l'émotion dans laquelle Chateaubriand conçut la première idée du Génie du Christianisme est démontrée par la lettre suivante écrite à Fontanes, lettre que j'ai trouvée autrefois dans les papiers de celui-ci; dont Mme la comtesse Christine de Fontanes, fille du poète, possède l'original, et qui, n'étant destinée qu'à la seule amitié, en dit plus long que toutes les phrases écrites ensuite en présence et en vue du public. On me permettra de la donner ici tout entière : c'est un titre essentiel; c'est la seule réponse victorieuse qui se puisse opposer aux notes marginales qu'on invoque, et dont j'ai cité quelques-unes, du fameux exemplaire de l'Essai. Confidence intime contre confidence; et, quelques mois de date, un cœur qui se retourne et qui se réfute éloquemment avec sanglots »
Nous avons vu que les papiers de Fontanes n'avaient été mis aux mains de Sainte-Beuve qu'avec des réserves formelles. D'autres que lui décidaient.
Ni le temps écoulé, ni les services rendus n'avaient pu lui créer des droits en opposition avec la volonté de l'unique héritière. Mile de Fontanes protesta contre l'abus de confiance; mais en quels termes? Je n'ai pu retrouver le texte de cette protestation, et j'en suis à me demander s'il y eut une publicité quelconque. Ce dont je suis parfaitement sûr, c'est qu'elle était rédigée non seulement avec la plus parfaite mesure, mais avec douceur, délicatesse et bonté ; nous allons même constater qu'elle ne l'écrivit que poussée par Mme Lenormant, et avec des atténuations, - et après des hésitations, et non sans quelque regret. On en peut très bien juger d'après la lettre confidentielle que j'ai sous mes yeux.
A Madame A. Lenormant.
Lausanne, ce 1er mai 1854. Vous trouverez sous cette même enveloppe, chère Madame, la réclamation que j'adresse au Moniteur. Puisque vous me dites que M. Lenormant aura l'extrême bonté de se charger de la faire insérer, j'ai pensé qu'il était plus simple de la lui remettre que de l'envoyer directement. Je la laisse ouverte pour que vous, chère Madame, et votre mari en connaissiez le contenu, avant tout le monde ; n'oubliez pas seulement d'y mettre le cachet avant de la porter. Vous la trouverez un peu trop faible, je le crains bien; car je n'ai pu me résoudre à parler d'abord de poursuites judiciaires, comme vous me le conseilliez. Il m'a semblé qu'après une interruption si longue de tout rapport, il serait un peu dur de les reprendre ainsi avec un homme avec qui j'en ai eu autrefois de si différents et de si agréables. M. de Sainte-Beuve est d'ailleurs, par excellence, l'homme des demi-teintes et des demi-mots, et il est juste de lui laisser le plaisir de deviner ce qui n'est que légèrement indiqué. Il va sans dire que j'en viendrais à des mesures plus énergiques si celle-ci ne suffisait pas. J'ai, du reste, exactement copié la formule que vous m'avez prescrite, pour être sûre d'obtenir l'insertion. Si elle tardait, contre toute attente, on pourrait peut-être envoyer une copie de cette lettre au Journal des Débats, et à l'Univers. Comme j'y suis abonnée, ils ne refuseraient vraisemblablement pas de l'insérer. Je laisse cela au bon jugement de votre mari.
Je ne puis assez vous remercier de votre réponse si prompte et si positive; et ma docilité à suivre votre avis, chère Madame, vous prouve mieux ma reconnaissance que tout ce que je pourrais ajouter. Je parle de promptitude, et vous devez penser que j'aurais pu être moi-même plus prompte à vous répondre. Mais figurez-vous que, ne me souvenant plus de vous avoir dit le moment juste de mon départ pour Lausanne, je n'avais pas eu l'idée que vous me répondissiez ailleurs qu'à Chère. N'attendant point de lettre de vous, je n'avais pas même envoyé à la poste depuis mon arrivée ici, et c'est parce que je me suis avisée d'envoyer voir s'il n'y aurait point quelque avis de chez moi, qu'on m'a rapporté votre obligeante lettre qui m'attendait depuis le 28 avril. J'ai remercié le Ciel de ma bonne inspiration et surtout de la vôtre. Car si vous aviez adressé votre lettre à Chère, comme je ne m'en suis fait envoyer aucune ici, ma réclamation aurait été vraiment par trop vieille.
J'écris du bord de mon lit, que je garde depuis vendredi soir, étant tombée malade le lendemain même de mon arrivée ici, ce qui fait que je n'ai pu encore obtenir que des paroles du fameux oculiste, et qu'il a été impossible de commencer aucun remède : mais ses paroles me font déjà du bien, car elles me rassurent ; il espère que je serai assez bien pour commencer quelque chose après-demain. Si vous aviez l'obligeance de m'écrire deux lignes à Vevey, canton de Vaud, où je pense être au plus tard dans les derniers jours de cette semaine, vous mettriez le comble à votre bonté ; car autrement, je ne pourrai savoir quand et comment ma réclamation aura été insérée, étant aussi étrangère au Moniteur qu'à la gazette de Pékin.
Ce n'est qu'avec peine, chère Madame, que j'ai obtenu du médecin la permission d'écrire ; mais du moment qu'il vous semblait que ma délicatesse était intéressée, c'était un cas de force majeure, et il y avait péril en la demeure. Vous êtes le meilleur juge du cas, vous qui avez eu tant d'ennuis, et qui avez poursuivi avec une si admirable constance une cause à peu près semblable. Je serais fière de vous imiter ; mais je crois que ce ne sera que de loin, car laissez-moi penser que M. de Sainte-Beuve, que j'ai presque pris autrefois pour un de mes amis, a du moins l'avantage assez important en cette occasion d'être mieux élevé que M=° Collet et M. Emile de Girardin.
Je m'applaudirais encore plus de ma docilité si M. Lenormant m'envoyait quelques détails sur le sujet qui me tient tant au cœur. Mais je ne veux vous parler aujourd'hui à tous deux que de ma vive reconnaissance à laquelle j'ajoute, chère Madame, mes sentiments bien tendres et bien vrais.