Livre quatrième
Université impériale
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« 11 octobre, vendredi 1811.
« Je demande officiellement et très expressément, Monsieur le Grand Maître, que M. d'Alphéran soit enfin et définitivement nommé économe à Marseille. Ceux qui l'ont proposé sont des hommes en place et des hommes connus; leur suffrage est une caution suffisante du mérite du candidat. M. Boisson est révoqué dans toute la rigueur du droit et dans la vérité du fait. Vous l'avez rayé de vos mains, il y a longtemps, et le recteur et le proviseur n'ont cessé de solliciter son remplacement. Or, les décrets disent formellement qu'un économe cesse de l'être quand le proviseur et le recteur n'en veulent plus. Donnez donc au plus tôt celui-ci un successeur en titre. Son poste doit irrévocablement être considéré comme vacant.
« Si un inspecteur nouveau-venu pense autrement, il ne doit pas l'emporter sur moi ; sur moi, dis-je, qui ai eu si longtemps l'honneur d'être votre résident auprès des hommes et dans les lieux dont il est question.
« Si un étranger à l'inspection et à l'instruction conspire avec cet inspecteur, il ne doit pas même être écouté.
« Que vos gens de finances y prennent garde ; s'ils disent leur avis sur nos proviseurs, je dirai mon avis sur eux,
« En voilà assez sur un point presque imperceptible, quoique fort important, et dont il est très ridicule qu'on ait parlé plus d'une fois. M. d'Alphéran serait à Marseille depuis un mois et demi sans « l'art qu'ont les petites âmes d'intéresser les grandes » à leurs projets. Il est fâcheux que vous ayez à cet égard le destin des autres puissances, mais on n'est jamais roi pour rien.
« Vous avez donc nommé Guidi, le jeune inspecteur provisoire, pour un an? J'en suis charmé. Il pourra vivre et je vous décerne bien volontiers cette couronne que les soldats romains présentaient à leurs généraux, et dont les plus illustres généraux étaient si fiers, lorsqu'ils avaient pu l'obtenir : « ob cives servatos. » Mais quel génie aveugle gâte vos bonnes intentions et mêle toujours parmi nous quelque mal au bien le plus pur ? Pourquoi nommer Guidi à Caen ?
« l serait possible à la rigueur que l'air épais de Normandie fût bon à un Napolitain dont la poitrine est délicate, mais il sera mortel aux finances de celui-ci. Sa bourse est plus malade que ses poumons, et voilà un long voyage à faire, un déménagement, des meubles à revendre et des meubles à acheter, qui l'achèveront. Il serait bien plus simple et bien plus aisé de le laisser à Aix, et cela serait aussi plus sage. M. Guidi ira peut-être avec plus de plaisir à Caen, mais il serait mieux placé dans le Midi.
« Vous savez ma maxime qu'il faut confier l'éducation à des Français en France, et à des Italiens en Italie. Or, la Provence est une seconde Italie, et la Neustrie est une espèce de Danemark. De plus, M. Guidi connaît très bien le lycée de Marseille, et, entre les mains de M. d'Eymar, il aurait pu faire de grands biens dans cette maison. Revirez les parties, et, en laissant M. Félix à Avignon, nommez M. Guidi à Aix.
« Quant à l'inspectorat de Caen, souvenez-vous d'un malheureux, d'un malheureux bien oublié et qui n'est pas en tout digne de l'être. Je parle de Chênedollé.
« Il avait autrefois sollicité cette inspection de Caen. On la lui avait même proposée. Il s'ennuie à mourir à Rouen, où il fait très bien son devoir, mais où il occupe une chaire trop inutile. Il aurait mérité la place d'Esménard, nul autre même ne la mérite comme lui. Mais quoiqu'un tel emploi soit l'objet de son ambition, il épouvante sa prudence. Il est trop pauvre pour vivre avec deux mille francs.
« Isnard est votre inspecteur général et Chênedollé est relégué dans une ville de commerce. O fortune ! ô Destin ! peut-être aussi, ô Providence! Mais nous qui ne connaissons pas les décrets du Ciel, et à qui le Ciel a donné d'autres lumières pour juger et pour nous conduire, n'avons-nous pas de quoi nous étonner, et ne vous étonnez-vous pas vous même ? Songez que ce pauvre garçon a été votre confident, le confident de votre muse ; qu'il a été votre disciple, et disciple de vos conseils, et disciple de votre exemple. Il a voulu vous imiter. Est-ce donc là ce qui vous a fâché ? Il vous a imité mieux que tout autre. Cela devrait vous appaiser (sic). Après vous et l'abbé Delille, et en comptant les morts et les vivants, c'est l'homme de son âge et d'un âge inférieur au sien qui écrit le mieux en vers, et qui a la plus savante et la plus saine littérature. Voilà entre vous un lien de plus. Un mot peu réfléchi, et peu convenable peut-être, mais certainement innocent, et qu'il avait cru honorable, est sorti de sa bouche un certain soir. O poète! avez-vous pu vous en souvenir si longtemps, et deviez-vous vous en offenser !
« Tantane animis calestibus irc ! »1.
(1) Voir lettre de Joubert à Chênedollé, du 10 juin 1803. ↩
« Il a fait un livret qui n'est pas excellent. Et M. D- 1-m-u donc ? Et MM. tels et tels, etc.? Le livret de Chênedollé ne porte point son nom, mais les lettres de M. D-I-m-u, et les oraisons funèbres de MM. tels portent le leur.
« Enfin Chênedollé est par nature votre admirateur; il le sera toujours, et malgré vous et malgré lui, jusqu'au fonds (sic) de ses moelles et de ses veines. C'est donc un client que Dieu et la nature vous ont donné et vous devez être son patron.
« Ah ! Monsieur le Grand Maître, retenez bien deux vérités. La première (et je vous l'ai dit souvent), c'est qu'avec une certaine mesure d'esprit et de talent, on n'a réellement pour véritables amis que des admirateurs seuls, parce que la moitié de nous-même reste étrangère ou inconnue aux autres hommes.
« La deuxième, c'est qu'on n'est parfaitement goûté et apprécié que par les hommes de son âge et les hommes de son métier. »
Deux autres lettres. L'une, sans suscription, est inédite ; c'est cette lettre, datée d'Aulnay, qui m'a permis, dans Chateaubriand, sa femme et ses amis, de noter la présence de Joubert à la Vallée aux Loups, le 4 octobre 1813, pour la saint François ; l'autre, adressée « à M. Roussel, secrétaire particulier de S. E. le grand maître de l'Université impériale » se présente ici, avec des phrases inédites, et une physionomie plus exacte que dans la Correspondance.
« M. Auguste Mutel, votre protégé, Monsieur, a été déclaré admis à l'École polytechnique le 27 de ce mois.
« Si vous ignorez le succès, j'ai un grand plaisir à vous l'apprendre. Si, comme je le présume, vous en êtes déjà instruit, j'ai du moins la satisfaction de vous prouver en ce moment que je n'ai pas à me reprocher de n'avoir pris aucune part à l'intérêt que vous portiez ' cet élève, digne sans doute de toutes vos bontés.
« J'avais fait recommander son mérite à l'attention de tous les examinateurs dont la plupart me sont inconnus. L'un d'eux m'a annoncé son admission à l'instant même où elle venait d'être décidée et en sortant de ce qu'ils appellent le jury.
« Mon éloignement de Paris ne m'a permis de recevoir qu'hier au soir cette agréable nouvelle; sans cette fâcheuse circonstance, j'aurais eu le bonheur de vous la transmettre le premier.
« Vous êtes, Monsieur, si parfaitement obligeant qu'on serait, lorsqu'on a l'honneur de vous connaître, le plus abominable des hommes, si on ne saisissait pas avec un vif empressement toutes les occasions qu'on peut avoir de vous servir.
« Agréez les assurances de mon fidèle dévouement.
Joubert
« Aunay, 1er octobre 1813. »