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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert L'inspirateur (suite 2)

Livre troisième

L'inspirateur (suite 2)

Du nouveau sur J. Joubert · 23 min de lecture · p. 219–237 · chapitre 15 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« C'est à l'imagination que les plus grandes vérités sont révélées... elles échappent à notre jugement; l'imagination seule les voit. - Sortir du raisonnement pour entrer dans le sens intime... en se livrant au sentiment, est très permis, très utile et très convenable.

« Il est des préjugés naturels et non acquis qui précédent le jugement et le conduisent où il faut nécessairement qu'il aille, et par les chemins qu'il faut suivre, pour faire de justes progrès. On s'égare si on se refuse à de tels guides. Le philosophe doit s'y conformer en exposant la vérité. Il peut même emprunter quelquefois aux préjugés de son temps leur langage1.

(1) Pour faciliter la comparaison, je reproduis ici le morceau de Fontanes : « Les législateurs anciens regardaient cet art comme le premier de tous et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des systèmes de mœurs plus que des systèmes de lois. Quand ils avaient créé des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'âme de leurs concitoyens, ils croyaient leur tâche presque achevée. Ils confiaient la garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagination, plutôt qu'à celui du raisonnement, aux inspirations du cœur humain plutôt qu'aux ordres des lois. Et l'admiration des siècles a consacré le nom de ces grands hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute-puissance des habitudes qu'ils ménagèrent même d'anciens préjugés peu compatibles en apparence avec un nouvel ordre de choses. « La Grèce et Rome, en passant de l'empire des Rois sous celui des archontes et des consuls, ne virent changer ni leur culte, ni le fond de leurs usages et de leurs mœurs. Les premiers chefs des républiques se persuadèrent sans doute qu'un mépris trop évident de l'autorité des siècles et des traditions affaiblirait la morale en avilissant la vieillesse aux yeux de l'enfance; ils craignirent de porter trop d'atteinte à la majesté des temps et à l'intérêt des souvenirs. « La marche de l'esprit moderne a été plus hardie. Les lumières de la philosophie ont donné plus de confiance aux fondateurs de notre république. Tout fut abattu; tout doit être reconstruit. » ↩

« Il est lâche et tyrannique d'attaquer dans des temps et dans des lieux où personne ne peut les défendre des opinions qui ont régné et servi longtemps de trophée à la sagesse des temps anciens. - Si vous appelez vieilli tout ce qui est ancien, si vous flétrissez d'un nom qui porte avec lui une idée de décadence et un sentiment de dédain tout ce qui a été consacré par le temps, vous le profanez. - Ayons une philosophie amie de l'antiquité et non pas de la nouveauté, et qui aime mieux être sage que hardie. - Chacun dans ce siècle a voulu se mêler de toutes choses, et la populace, partageant les ambitions de la philosophie, est venue faire avec les mains ce qu'il faut faire avec la tête. Pendant que les uns mettaient en avant leurs abstractions, les autres se servaient de leurs outils. Tout était renversé. »

Sur les services que Joubert rendit à Fontanes et que Fontanes ne cessa de demander à Joubert, soit avant, soit après la composition, lisez ces lignes de la Notice historique, en vous rappelant que l'auteur fut témoin de ce qu'il raconte : « M. de Fontanes ne faisait rien d'un peu important, soit en vers, soit en prose, qu'il ne se sentît le besoin de venir le soumettre au goût de son ami ; il n'en était lui-même content et satisfait que lorsqu'il avait l'approbation de M. Joubert. i

Et cette lettre à Mme de Beaumont :

1er août 1801. « Je me suis promené hier pendant quatre heures avec Fontanes. J'ai voulu lui prêcher l'amour des hauteurs et l'horreur des champs de bataille. Mais il n'est pas encore assez dépouillé des choses de la bile et du sang. Beaucoup de flegme, cependant, en tempérait hier la force, et il n'y a point eu d'explosion, mais un feu concentré. Je m'étais épuisé le matin à revoir et à noter le premier volume de Kant, pour le mettre en état de juger en pleine connaissance de cause. J'avais relu, compulsé, extrait, comparé, à la sueur de tout mon être. J'étais en inquiétude d'avoir omis quoi que ce fût. Mon esprit en était tendu ; ma mémoire et ma complaisance étaient montées au point le plus haut de l'effort. Mon homme arrive, et, au premier mot que je dis, il me répond : « Phou ! Phou !! j'ai fait mon extrait (article). Il n'y a rien de neuf dans tout cela, ni rien qui vaille la peine d'y penser.i - Phou ! Phou ! Phou ! Phou ! Me voilà bien payé de ma matinée perdue, si je ne l'avais pas mieux employée pour moi que pour lui! Au surplus, il m'a dit qu'il traitait Kant avec respect et qu'il n'était tombé que sur son interprète. - C'est tout ce que je demandais. Il s'est un peu réconcilié, par l'effet de notre conversation, avec la matière qu'il avait d'abord traitée avec si peu de considération. »

Et cet autre passage d'une lettre de Mme de Beaumont à Joubert : « Août 1801. - L'article sur Kant, sans être ce qu'il aurait été, s'il n'eût été conçu qu'après votre impression donnée, sera fort adouci. C'est une obligation de plus que vous aura Fontanes, cet autre tourbillon. Puisse votre souffle l'envoyer enfin dans les régions élevées pour lesquelles il est fait. »

Le 14 août 1801, Joubert écrivait à la même : « Fontanes a fait sur Kant un fort bon article. J'ai été l'en féliciter. Il a ri, me trouvant bien bon d'être assez consciencieux pour vouloir absolument peser et connaître les gens avant de les juger. »

Lisez surtout les admirables lettres à Fontanes sur l'éducation. Qu'il me suffise de citer ici un fragment de la première, et une ligne de la seconde :

« Paris, 5 juin 1809. - J'étais mort hier, je me sens un peu ressuscité aujourd'hui, et je voudrais bien ne pas me gâter ; mais il faut voir à quel point vous êtes pressé.

« Si vous ne vouliez que répondre au roi, vous le pourriez dès ce moment; mais si vous voulez lui faire plaisir, il faut un peu de temps.

«Il a des doutes, des scrupules, des embarras d'esprit, des obscurités dans la tête. Pour dissiper tout cela, il faudrait des clartés ; il faudrait traiter le sujet un peu à fond, quoique légèrement, et discuter ses notes.

« Voulez-vous courir les risques d'attendre encore quelques jours, et me donner cette semaine? Je pourrais vous envoyer dès aujourd'hui les notes et le mémoire que vous renverriez sur le champ au chambellan, en lui faisant dire que vous aurez l'honneur d'écrire au roi. Il est sûr qu'en prenant ce parti, vous répondriez plus tard, mais vous répondriez mieux et plus complètement.

« Vous êtes un oracle qu'on consulte, et non pas un bel esprit avec lequel on correspond. Je serais fâché de ne pas aller jusqu'au bout. Cela me sert d'ailleurs à me fouiller moi-même en passant, et on est toujours bien aise de savoir ce qu'on porte en soi. J'attends votre décision. »

« Paris, 6 juin 1809. - Puisque vous ne voulez pas attendre, voici mes notes.. » Trop modeste Joubert !

« Mes notes » dit-il ; quand ses considérations s'élèvent à la hauteur des plus belles études sur le même sujet. Fontanes l'en remercia dans les deux billets qu'on va lire. Je m'en empare à titre de preuve et j'en adopte les termes pour ma propre conclusion

« 7 juin. - J'ai lu ce matin vos notes ; elles sont fort bonnes. Quand vous aurez dit un mot de leurs écoles supérieures, ne pourriez-vous me donner votre avis général sur l'ensemble du système ? Je tirerai de vos idées le texte de ma réponse au roi. Je vous embrasse. »

« 9 juin. - Mon cher ami, vos notes sont aussi bonnes que les premières... Je ferai une excellente lettre d'après ce que vous m'avez envoyé. Je brillerai beaucoup, mais grâce à vous. »

Ce que Fontanes fit en cette circonstance, il l'avait déjà pratiqué maintes fois.

En étendant et appliquant la conclusion du second billet, à d'autres temps, à d'autres circonstances, à d'autres matières, j'ai la ferme assurance de ne pas excéder.

Dans cet ordre d'idées, « l'excellent »1 discours préliminaire qui précède la traduction en vers de l'Essai sur l'homme serait à relire avec attention. Combien de pensées qui me laissent songeur et me rappellent Joubert.

(1) Sainte-Beuve. ↩

« Chose singulière ! » s'écriait avec une admiration étonnée, l'auteur de la Notice sur M. de Fontanes mise en tête des Œuvres, « il aspirait sans doute à figurer par ses vers dans les premiers rangs des poètes du temps, et il arriva que sa prose le plaça tout d'abord au premier rang des prosateurs où il n'aspirait pas. C'est en effet un morceau achevé. On s'étonna de trouver, dans un jeune homme de vingt-six ans, une si rare sûreté de goût, une si haute raison, une critique si fine et si profonde, un fonds de littérature si étendu, tant d'élégance et de clarté, unies à une telle variété d'idées et de jugements indépendants. Les portraits de Lucrèce, d'Horace, de Boileau, de Voltaire, et surtout de Pascal, coNsIDÉ-RÉS COMME ÉCRIVAINS MORALISTES furent dès lors, et seront toujours cités comme des modèles de style, comparables à ce que nous ont laissé dans ce genre les plus beaux génies du grand siècle ».

C'est ce même discours que La Harpe célébra comme « le chef-d'œuvre d'une prose éloquente, appliquée aux raisonnements de la critique et aux spéculations du goût ».

En 1783, Fontanes, tout jeune, se livrait tout entier à la poésie.

Joubert, fort assidu dans son commerce avec les philosophes, déjà fort épris de belles maximes, (dès l'année 1774, il résumait en sentences le résultat de ses réflexions et de ses lectures) Joubert touchait à la trentième année.

L'auteur de cette prose éloquente, de ce chef-d'œuvre, de ces portraits de Lucrèce, d'Horace, de Boileau, de Voltaire et surtout de Pascal, considérés comme écrivains moralistes, est-ce donc le jeune poète de vingt-six ans? Ne serait-ce pas plutôt le penseur émule, et bientôt rival des devanciers, ne serait-ce pas le moraliste Joubert ?

De même que, dans le Colomb (1782), la prose était de Joubert et la poésie de Langeac; ainsi, dans l'Essai sur l'homme, le discours était de Joubert et la poésie de Fontanes. Voilà ma conclusion.

C'est à deux ans de là que Fontanes et Joubert voulurent fonder une Revue.

Est-il admissible qu'ils en fussent encore à tenter l'épreuve du travail en commun ? Le projet ne suppose-t-il pas une certaine collaboration antérieure et dont ils n'avaient eu qu'à se féliciter ?

Et même dans les vers de Fontanes, il en est d'admirablement frappés en maximes, d'admirablement pensés, où je serais porté à voir l'inspiration et presque la marque et la main de Joubert. Tels autres, restés à l'état de fragments, et qu'on dirait empruntés à la poésie grecque, si douce en est l'harmonie, pourraient bien contenir la substance d'une lettre de Joubert, par exemple, sur la Vénus céleste, dans le goût et presque dans les termes de celle-ci :

« Il y a dans cet ouvrage [de Chateaubriand] une Vénus, céleste pour les uns, terrestres pour les autres, mais se faisant sentir à tous...

« Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela et de vous le faire sentir... »

S'il n'eut pas le temps d'expliquer tout cela à Mme de Beaumont, il le trouva, sans nul doute, pour le développer et le faire sentir à Fontanes.

Celui-ci, dans les vers suivants, restés précisément à l'état de morceau isolé, n'aurait-il pas traduit en vers quelque lettre ou conversation de Joubert sur la « Vénus céleste ».

Il est une Vénus, fille du Roi des Dieux, Source des plaisirs purs, mère de l'harmonie,

Immortelle beauté...

Son séjour est au ciel, et non point à Paphos ; Quand son Père, en planant sur le sein du cahos1

(1) Sainte-Beuve, écrivait-il ainsi ce mot ? c'est lui qui corrigea les épreuves ; or, le mot est toujours orthographié de la sorte, dans les OEuvres de Fontanes. ↩

Des éléments confus séparait l'assemblage, Il lui commit le soin d'embellir son ouvrage ; Elle était près de lui, se jouait sur ses pas, Au monde encore enfant prodiguait mille appas, Épurait dans les airs les rayons de l'aurore, Ordonnait dans les champs à la rose d'éclore, Sous l'ombrage des bois qu'éclaire un demi-jour Cachait le rossignol, le mystère et l'amour, Traçait les doux replis de l'onde obéissante, Nuançait du soleil la robe éblouissante Et, de l'insecte ailé voltigeant sur les fleurs, Peignait d'or et d'azur les mobiles couleurs.

Cette fille du ciel, qui n'est point Cythérée, etc.

Autre observation, et qui me semble bien curieuse : En 1790, Joubert s'éloigne de Fontanes. Il revient dans son pays natal, à Montignac, et y séjourne jusqu'en 1793.

N'est-il pas singulier qu'à dater de 1790, « le style de Fontanes se détende sensiblement, ne se tienne plus à cette ferme hauteur qu'avait marquée l'Essai sur l'Astronomie. La fâcheuse facilité du xvie siècle l'emporte. C'est Sainte-Beuve qui en fait la remarque, sans se demander le pourquoi de cette fâcheuse détente et facilité. Le poème de l'Astronomie fut publié en 1788 ou 1799. «L'auteur, pénétré de la majesté de son sujet, n'a nulle part fléchi; il est égal, par maint détail, et, par l'ensemble, il est supérieur aux discours en vers de Voltaire ; il atteint en français, et comme original à son tour, la perfection de Pope en ces matières, concision, énergie... Le style, dans le détail, arrive à un parfait éclat de peinture, à une expression entière et qui emporte avec elle l'objet : on compte ces vers-là même dans notre poésie classique1 »

(1) Sainte-Beuve. ↩

« Concision », « énergie », « parfait éclat de vive peinture », « expression qui emporte avec elle l'objet », telles sont les qualités qui distinguent les productions de Fontanes en 1789. Dès que Joubert est parti, c'est-à-dire dès 1790, et bien que Fontanes soit ' un âge où d'ordinaire le talent croît et s'affermit, se virilise, tout de suite « son style se détend sensiblement », « une fâcheuse facilité l'emporte », « il ne se tient plus à cette ferme hauteur ».

Ce changement, autant dire ce recul subit, n'est-il pas au moins très singulier ?

Le vrai fond philosophique, les pensées fortes et originales, la nouveauté des aperçus critiques, certains passages que Sainte-Beuve a distingués dans l'œuvre en prose de Fontanes, voilà précisément de quoi j'oserais faire honneur à Joubert.

Exemple. Je lis dans Sainte-Beuve : « Outre les articles de critique active, Fontanes donna au Mercure2 un morceau sur Thomas, dans lequel l'élégance la plus parfaite exprime les plus incontestables jugements. Il n'y a rien de mieux en cette manière ; c'est du La Harpe fin et perfectionné, et plus que cela; pour une certaine rapidité de goût, c'est du Voltaire. Ainsi, voulant dire de Thomas qu'il savait rarement saisir dans un sujet les points de vue les plus simples et les plus féconds, le critique ajoute : « Il pensait en detail, si l'on peut parler ainsi, et ne s'élevait point assez haut pour trouver ces idées premières qui font penser toutes les autres. »

(2) 5 germinal an X, et j'ai retrouvé ce bel article dans le Spectateur français au XIX° siècle, t. II. ↩

Dans les Ouvres de Fontanes, de telles pensées ressortent et brillent ; on les cite. Dans les Ouvres de Joubert, ces mêmes pensées, avec encore plus de relief et d'éclat, - le relief et l'éclat premiers - ne trancheraient pas sur les autres ; elles seraient comme en famille.

Les fameux Extraits de Fontanes sur la Littérature de Mme de Staël, se terminent ainsi :

« Les conversations brillantes - vivent de saillies, - les bonslivres, de méditations. - Quand on se trouve au milieu d'un cercle - il faut l'éblouir et non l'éclairer. - On demande alors aux paroles - plus de mouvement que de justesse, - plus d'effet que de vérité. - On leur permet tout, jusqu'à la folie. - Car elles s'envolent - avec les jeux qui les font naître, - et ne laissent plus de traces. - Mais un livre est une affaire sérieuse. - Il reste à jamais - pour accuser ou défendre son auteur; - ce n'est plus à la fantaisie, - c'est à la raison qu'il faut obéir, - et ce qu'on peut dire avec grâce - ne peut toujours s'écrire avec succès.

Voilà ce qui explique - les irrégularités qu'on a relevées - dans l'ouvrage de Mme de Staël. - En écrivant, - elle croyait converser encore. - Ceux qui l'écoutent ne cessent de l'applaudir. - Je ne l'entendais point quand je l'ai critiquée ; - si j'avais eu cet avantage, - mon jugement eût été moins sévère - et j'aurais été plus heureux. »

Serait-ce trop hasardeux que de soupçonner la main de Joubert dans les traits de galanterie où s'adoucit la rudesse des précédentes critiques? « Les pensées font le mètre », ce qui n'est pas habituel à la prose de Fontanes.

« Fontanes, littérateur, aimait l'anonyme et même le pseudonyme. » C'est encore Sainte-Beuve qui le constate : « Il publia la première fois sa traduction en vers du passage de Juvénal sur Messaline sous le nom de Thomas, et, pour soutenir le jeu, il commenta le morceau avec une part d'éloges. Il essaya d'abord ses vers sur la Bible en les attribuant à Le Franc de Pompignan... Dans les petites affiches ou feuilles d'annonces du 1er thermidor an VI, se trouvent des vers sur une violette donnée dans un bal. La pièce est signée Senatnof, anagramme de Fontanes. Dans le Journal littéraire, il signait L, initiale de Louis. Il deviendrait presque piquant de donner le catalogue des journaux de toute sorte auxquels il a participé... on n'en finirait pas si l'on voulait tout rechercher : il serait presque aussi aisé de savoir le compte des journaux où Charles Nodier a mis des articles... On comprend maintenant ce que veut dire cette paresse de Fontanes, laquelle n'était souvent qu'un prêt facile et une dispersion active. »

Prêt ou emprunt? L'emprunt concilierait mieux la fécondité prodigieuse et la paresse légendaire, mais l'emprunt au seul Joubert.

IV

Au sujet de la paresse de Fontanes, j'ai à présenter une explication et une excuse. Ses yeux étaient malades, et il était condamné à les ménager beaucoup, d'autant qu'il y avait là vraisemblablement une faiblesse héréditaire. Il écrivait en août 1806 : « J'ai été encore aveugle, mon cher ami, depuis que j'ai reçu votre lettre, et voilà l'excuse d'un silence que je ne me pardonnerais pas, s'il n'avait été involontaire... » Et, en 1807 : « Mes yeux, qui sont toujours un peu faibles, m'obligent de dicter ma lettre ; c'est pour cela que je vous écris peu. » A sa sœur, atteinte du même mal, il recommandait vivement « de se bien garder de confier ses yeux à des charlatans. Ils augmentent quelquefois le mal au lieu de le diminuer. Nos oculistes de Paris ne sont guère plus heureux et plus habiles. On a voulu souvent me les faire consulter. Mais j'ai refusé leur secours. J'aime mieux une vue très affaiblie que des ténèbres complètes, et tel est presque le résultat de ces opérations si vantées1 ».

(1) Lettre autographe signée, à sa sœur, datée 20 mai. Catalogue de lettres autographes mises en vente à Paris, le 16 mai 1843. ↩

Nous constaterons également, dans la suite de ces études, que la fille du poète craignait, elle aussi, pour sa vue. Elle vint à Genève consulter un oculiste renommé. C'était donc une faiblesse héréditaire, un mal de famille, une menace qui pesait sur les Fontanes.

Ainsi s'expliquerait, en partie du moins, une habitude singulière de Fontanes : « En composant, il n'écrivait jamais. Il attendait que l'œuvre poétique fût achevée et parachevée dans sa tête, et encore il la retenait ainsi en perfection sans la confier au papier.

« Ses brouillons, quand il s'y décidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus souvent qu'une dictée faite par lui à des amis, et sur leur instante prière. Plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais été écrits de sa main1. »

(1) Sainte-Beuve. ↩

Il se peut très bien que cela tienne à une manière de travailler. Et toutefois, je présume que cette habitude lui vint surtout de l'affaiblissement de sa vue, toujours menacée, et de la nécessité de ménager ses yeux fatigués aussitôt qu'appliqués. Et quant au prodige, quelque peu contradictoire, de sa fécondité répandue en tant de journaux, avant 1800, je dis, par manière d'hypothèse : aux travaux de Fontanes s'ajoutaient les travaux de Joubert. Celui-ci refusant obstinément de signer, l'autre signait pour deux, ou du moins publiait pour deux. Ce que fit Langeac quelques rares fois, Fontanes le fit maintes fois, et par commerce d'amitié. Il adopta les œuvres de son ami et les produisit ici et là, et même à l'Institut. Avant la Revue projetée, nous savons qu'il y avait eu travail en commun. La Revue ne pouvant s'établir, ils continuèrent, sous des formes diverses, une collaboration qui comblait les vœux de l'un et de l'autre.

Il ne semble pas qu'il soit possible d'exagérer la portée de cette déclaration très explicite de Chateau- -briand: « Je rencontre, à chaque instant, dans les ébauches de M. Joubert, des choses adressées à Fontanes, et que celui-ci n'a pas connues. »

Qui sait s'il ne les a pas connues. Ne serait-ce pas précisément les brouillons fragmentaires des études livrées à Fontanes, et dont celui-ci aura fait son profit. Oh ! que je voudrais avoir à ma disposition ces papiers négligés, dédaignés, « ébauches adressées à Fontanes » !

Et d'autre part, vu la difficulté ou la paresse de Fontanes à écrire, ne trouvez-vous pas étonnant qu'il ait composé, à lui seul, à lui tout seul, une histoire de Louis XI, qu'il ait composée, à lui tout seul, une histoire de France ? Il avait donc, pour l'histoire, lui poète, " le même goût passionné que Joubert! « M. de Fontanes avait lu, à l'Institut, en 1796, un fragment historique de la Vie de Louis XI, faisant partie d'un travail sur les principales époques de l'histoire de France. Cet ouvrage passait pour être terminé depuis longtemps, et l'on croyait que la politique soupçonneuse de Bonaparte avait été un obstacle à sa publication1. »

(1) Biographie des hommes vivants, 1819. ↩

Joubert était-il étranger à cette Vie - à ce travail sur les principales époques de l'histoire de France ? Un détail me revient, où la réponse est peut-être engagée. Au lendemain de la mort du moraliste, Chateaubriand écrivit dans le Journal des Débats, que son ami « avait laissé un manuscrit à la manière de Platon et des matériaux pour notre histoire. »

Ce n'est que bien plus tard, et quand il recueillit cet article dans ses Œuvres, qu'il substitua matériaux historiques à matériaux pour notre histoire. La forme première était plus explicite, et, je pense, plus véridique, étant plus voisine des choses ; la correction n'aura été dictée que par un scrupule de style.

Joubert avait dû narrer les anecdotes les plus caractéristiques des trois histoires de France, d'Angleterre et d'Amérique, qui se pénètrent et se commandent en tant de points. Voilà, peut-être, l'explication de ce passage très suggestif de la Notice Historique : « M. Joubert fit connaissance avec M. de Langeac, l'un des protecteurs les plus éclairés des belles-lettres; il les cultivait lui-même avec beaucoup de succès et les encourageait avec magnificence; jamais on ne fit plus noble usage d'une grande fortune et d'un grand crédit. Il distingua le mérite de M. Joubert et l'engagea à se charger d'un travail fort important que les événements politiques vinrent malheureusement interrompre. Mais M. de Langeac resta son ami. »

Quel est ce travail fort important et interrompu par la Révolution? Les « principales époques de l'histoire de France », et de l'histoire d'Angleterre, et de l'histoire d'Amérique. Si, dans les Pensées, Maximes et Essais de Joubert, on ne trouve rien sur l'histoire proprement dite, c'est que tout ce qui sortait d'un certain cadre convenu - philosophique et littéraire - en aura été systématiquement exclu. Pourquoi ce rejet? Est-ce que l'histoire n'est pas le propre « gibbier » du moraliste ?

Avec les Guizot, les Augustin Thierry et autres, le genre historique s'était renouvelé magnifiquement grâce à l'étude des documents originaux. On aura trouvé que les Précis de Joubert retardaient un peu, beaucoup

Est-ce qu'il n'y a pas plusieurs manières d'écrire l'histoire? Celle qui s'attache à l'étude des âmes et des caractères, et à l'examen des ressorts qui les meuvent, celle qui s'amuse plus aux conseils qu'aux événements, plus à ce qui part du dedans que du dehors, est-elle donc moins importante, et de moindre intérêt que celle qui s'attache aux archives, et leur demande le menu détail des événements avec les leçons ou les allusions de la politique? Les deux peuvent coexister sans se nuire. Les études de Guizot sur Charles Jer et sur Cromwel - études surtout politiques et parlementaires - n'effacent aucunement les Extraits, surtout psychologiques, de Joubert sur les mêmes personnages. J'ose aller plus loin et je dis que l'on connaît mieux le Protecteur, ainsi que sa royale victime, après avoir lu l'Essai de Joubert, l'humble Précis daté de 1789.

V

Sous les auspices de Mme de Beaumont, Joubert se lie, en 1795, avec F. de Pange. Il le visite à Passy, et, au retour, il confie ses impressions à la grande amie. Quelques traits lui suffisent pour caractériser cette belle et énergique figure de penseur : « Esprit austère et fort, rire même profond. » - « Je le vis avec une grande utilité... mais, avec lui, mon imagination est un peu contrainte... Il veut qu'on marche... et j'aime à voler. » Dans ces mots si courts se découvre une estime parfaite, l'admiration même, mais aussi le contraste absolu des deux esprits, - l'opposition des deux natures et des deux méthodes : d'un côté solidité et lenteur de la marche ; de l'autre, rapidité de la pensée qui a des ailes, et caprices de l'imagination qui veut sourire.

« Triste comme la vérité »›, lui écrivait F. de Pange. Le mot n'agrée aucunement à Joubert, pour qui la vérité fut et sera toujours « lumière », « beauté », « joie », « délices ».

F. de Pange était assombri par un état maladif ; il n'avait plus longtemps à vivre. Leurs relations durèrent un an. Pange mourut au commencement de septembre 1796. Sa mort prématurée fut annoncée comme un deuil pour les Lettres. Il y eut, dans la presse, un concert d'éloges : notices rapides et insuffisantes. On en demanda une plus étendue et plus intime à Mme de Beaumont, cousine et amie de F. de Pange. J'ai lu et relu plusieurs fois ce morceau. L'éditeur des Œuvres de F. de Pange ne me semble pas avoir exagéré en le présentant comme « le plus beau et le plus touchant témoignage d'affection qui lui ait été rendu au moment de sa mort ».

Ni Rœderer ni Suard n'ont si bien dit. Ce sont pourtant des maîtres en ce genre.

Et, tout en admirant « la science de l'observation morale1 », la concision élégante de l'ensemble et la précision de chaque trait, je me rappelais l'échange continuel de correspondances, de visites et de livres, précisément à cette époque, entre Mme de Beaumont, Mme de Pange et Joubert.

(1) Bardoux, La Comtesse de Beaumont. ↩

Et ces questions m'obsédaient :

Est-ce bien là peinture et style de femme? Et que de vers dans ces courtes pages : la pensée de l'auteur de cette notice faisait donc aussi le mètre? Et d'où vint à Mme de Beaumont, qui n'avait jamais rien publié, cette assurance de préparer, pour le public, la difficile esquisse d'un caractère si noblement viril? N'aurait-elle pas appelé au secours? Et supposons qu'elle n'ait pas assumé toute seule la tâche de ce portrait, à quel penseur bienveillant, délicat et subtil, ayant fréquenté et compris F. de Pange, se sera-t-elle adressée, sinon à l'ami dévoué et discret par excellence, sinon à Joubert?

Et si Joubert avait écrit quelques pages sur F. de Pange, à l'aide de notes fournies par Mme de Beaumont, ces pages auraient-elles un autre tour et une autre allure, une profondeur plus limpide, une plus mâle concision ? Et comment expliquer l'absence de toute allusion à cette notice dans la double correspondance de Joubert et de Mme de Beaumont? Se pouvait-il sujet plus intéressant que cette publication, imprévue et unique, de l'amie et parente tendrement aimée ? Et sur un homme tant estimé de Joubert? Toujours préoccupé de cacher sa vie, Joubert n'aura-t-il pas exigé la destruction des lettres où il était parlé de ce morceau? Et, précisément, de même que nous n'avons pas une lettre de l'année où parut le Génie du Christianisme, - pas une lettre de Mme de Beaumont à Joubert ni de Joubert à Mme de Beaumont, - il n'y en a pas une seule non plus de l'année 1796. Or, ce fut le temps de leur plus grande intimité. En janvier 1797, lettres de Joubert à la veuve de F. de Pange; puis, réponse à Mme de Beaumont: « Vos lettres m'ont fait un grand plaisir. » En juin, autre lettre à Mme de Pange ; elle commence ainsi : « Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame; j'ai une extinction d'esprit et de voix; je n'en suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu m'honorer... j'avais eu l'honneur de vous écrire le jour de mon départ, en vous renvoyant le don Quichotte espagnol... Je rendrai grâces à la Providence si, dans la situation où je serai réduit [état maladif], elle me laisse toujours la capacité d'être heureux par des idées et des sentiments fort doux, qui me remplissent assez souvent de leurs délices, et si, à ce bienfait, elle ajoute celui de me laisser disposer librement, une fois par mois, de ma main et de ma pensée, pour écrire à votre cousine | Mme de Beaumont] et à vous quand je ne pourrai pas vous voir... » Dans une lettre de mai, il invite Mme de Beaumont : « Votre chambre verte à Villeneuve-sur-Yonne] est à votre service... Vous faites ici des miracles. » Elle avait donc occupé déjà cette chambre, probablement en 1796. On voit ce qu'étaient les rapports de Joubert avec Mme de Pange comme avec Mme de Beaumont; ils furent tels jusqu'à la mort de l'une et de l'autre.