Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Le correspondant

Livre premier

Le correspondant

Du nouveau sur J. Joubert · 29 min de lecture · p. 6–25 · chapitre 2 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

I. Charme mais imperfection de la Correspondance dans les Ouvres. La mutilation se trahit au rapprochement des lettres échangées. Joubert, moins perdu dans l'idéal. Texte des plus anciennes lettres à Fontanes. Le côté pratique s'y retrouve. - II. Sainte-Beuve a vu les autographes et en a cité des passages, phrases altérées, de celles que l'on cite, et Sainte-Beuve tout le premier. - III. L'humeur de Joubert faussée ; vivacités de plume et de langue. Lettre à Madame de Sérilly, avec dessin à la plume. - IV. A qui revient la responsabilité des suppressions, altérations et faux raccords? Deux lettres inédites de Sainte-Beuve. Indiscrétion du critique. - V. Critérium révélé par l'examen des originaux. Théorie et pratique. Le mètre dans les lettres de Joubert. Un passage de l'Illustration de la langue française. Sainte-Beuve n'a pas surpris le secret du mètre. « Platon à cœur de La Fontaine. »

Les éditions de Joubert se multiplient, lentement mais sans arrêt ; la neuvième est sous mes yeux. Depuis 1862, elles se suivent et se ressemblent : nulle addition ni de lettres, ni de pensées, ni de notes ; pas un pauvre petit renseignement nouveau.

Certes, tels que nous les possédons, ces deux volumes ont amplement de quoi charmer les plus délicats. On cite Joubert à l'égal des grands moralistes, ses devanciers. Mais tandis que les Essais de Montaigne et les Réflexions de Vauvenargues, - avec lesquels il a beau coup de rapports, — tandis que les Pensées de Pascal et les Caractères de La Bruyère sont l'objet de recherches sans trêve et s'enrichissent d'inédits, de variantes, de notices, tandis que leurs œuvres se rajeunissent, comme vivifiées d'une sève nouvelle, celles de Joubert, Pensées et Correspondance, restent, je n'ose dire figées, à propos d'œuvres immortelles, mais fixées dans une édition invariable.

Joubert a définitivement pris rang parmi les maîtres.

Penseur éminent, critique novateur, et des plus hardis comme des plus subtils, il passe è son tour, et dans le haut sens, à l'état d'ancien. Pourquoi ne pas le traiter en maître et en ancien ?

Tous ses cartons ont-ils été explorés? Les petits cahiers ont-ils livré toutes les pensées dignes d'être publiées? Le journal où Joubert « inscrivit, jour par jour, pendant plus de trente ans, ses réflexions, ses maximes, l'analyse de ses lectures et les événements de sa vie », n'a-t-il plus rien à nous apprendre? Des extraits ne permettraient-ils pas d'assigner une date aux morceaux les plus importants, à certaines pensées, et, par les dates, de découvrir les types inspirateurs, l'occasion, le but moral poursuivi et peut-être atteint en telle ou tel de ses amies, de ses amis, la leçon spéciale et pratique, l'action personnelle et féconde, avant l'influence sur les lecteurs à venir?

Les dates auraient une importance capitale pour aider à reconstituer ce que Joubert lui-même appelait l'histoire de ses pensées ». Cette histoire ne serait dépourvue ni de piquant, ni de charme, et peut-être conduirait-elle à certaines découvertes où la mémoire de Joubert trouverait son profit.

Tout n'est pas dit sur Joubert, quand on a parlé de l'auteur. Reste l'homme qu'aimèrent Fontanes et Chateaubriand, avec lequel Mmes de Beaumont, de Vintimille, de Chateaubriand, et autres, furent si heureuses de commercer.

Grâce plus particulièrement à ses lettres, il exerce à distance la même séduction que dans son petit cercle d'intimes. Son nom revient souvent dans les études critiques et morales des auteurs contemporains. Je le vois toujours accompagné d'éloges, où perce une réelle sympathie.

L'œuvre du penseur et du moraliste est belle, d'une beauté qui séduit par le premier sourire et retient par de fortes vertus. Bonne autant que belle. Comment n'en serait il pas ainsi, puisqu'elle est pleine de lui? Mais, pour voir cela, une lecture superficielle ne suffit pas. Le penseur voile et cache l'homme ; il l'étreint sous la concision des formules. Au lieu que, dans la Correspondance, l'homme se découvre et se livre à chaque instant; il s'épanche, esprit et cœur, par instinct et par habitude, avec plaisir, avec délices.

On est sous le charme. Parfois même une sorte d'illusion se produit; on se croirait l'ami, l'heureux destinataire, tant est parfaite l'ouverture de cœur et d'âme, tant le cœur est noble, tant l'âme est belle.

Ayant lu et relu cette correspondance, j'ai subi le charme et partagé l'illusion. Le charme croissait à chaque nouvelle lecture, l'illusion renaissait, mais pour s'évanouir presque aussitôt.

Comment se croire l'ami, quand on vous fait de perpétuels mystères ? Comment s'imaginer qu'on est le vrai correspondant, quand les lettres vous arrivent criblées de coupures ?

C'est le cas, avec les lettres de Joubert. Pourquoi des suppressions, dans une œuvre ou tout est sagesse souriante, haute philosophie, distinction, esprit, amabilité, où rien de mal, rien de laid, jamais, ni ne s'étale, ni ne se cache?

Joubert est de ces immortels que l'on aime. On voudrait, le plus avant possible, entrer dans sa double vie intérieure et extérieure; ce qui l'intéressa à un titre quelconque nous intéresserait aussi.

Serait-ce qu'on se proposa d'irriter à jamais la curiosité du lecteur ? Quelles convenances, désormais, peuvent bien s'opposer à la publication intégrale, et, par exemple, pourquoi ne pas donner dans son intégrité la lettre à Mme de Beaumont du 12 octobre 1803? Après plus de quatre-vingts ans! Or, pour deux ou trois lettres où s'avouent des suppressions, combien d'autres se présentent comme entières, où la mutilation se devine '?

Je n'admets pas que la vie réelle, pratique, la vie vécue et non seulement rêvée, ait laissé si peu de traces dans la correspondance de Joubert. Puisque ce n'est pas une correspondance fabriquée en vue du public, puisque c'est un vrai commerce, un échange sincère entre amis (la chose est évidente), il faut qu'on ait taillé, retranché, sacrifié le détail familier. On n'aura voulu présenter au lecteur que le rare et l'exquis. Mauvais calcul, du moins à cette heure, et le succès étant acquis : car le détail familier aurait établi un contraste favorable avec le rare et l'exquis ; il aurait détendu la manière de l'auteur, et reposé notre attention.

A cette absence de toute particularité pratique, je soupçonnais le choix et le calcul. Le soupçon est devenu certitude à l'apparition du charmant volume, les Correspondants de Joubert. Il s'y rencontre, là, le pratique, le réel, le vécu, comme il est naturel dans une correspondance entre amis ; parfois même, tel fut l'unique motif, et tel est le fond unique de ces lettres.

Rapprochons-en les réponses de Joubert. Eh quoi ! elles ne répondent pas ou presque pas ; elles passent à côté ou montent aux nues. Si ce sont des réponses, on ne s'en aperçoit qu'à la date.

Avec ce système de suppressions, on a infligé à la Correspondance un caractère de subjectivisme permanent et d'idéal à outrance. Il serait bon de l'atténuer dans la mesure du vrai, c'est-à-dire en lui restituant le coin pratique et réel.

J'ai l'air de m'avancer beaucoup. Qu'on se rassure : au lieu d'avoir à reculer, j'irai plus avant, et je serai suivi.

Des preuves? Mais d'abord, si hardies qu'elles puissent paraître, les affirmations ci-dessus sont de celles qui se suffisent ; elles ont un caractère d'évidence. Et toutefois, je vais apporter des preuves.

Des lettres autographes de Joubert me sont venues, comme d'elles-mêmes, grâce à Mme de Chateaubriand1. Bon nombre sont inédites, et d'un intérêt extrême. Parmi celles qui ne sont inédites qu'en partie, se trouvent les plus anciennes et les plus charmantes épîtres à Fontanes. Je vais les transcrire de l'original ; après, 'viendront les rapprochements et les réflexions.

(1) Madame de Chateaubriand, d'après ses mémoires et sa correspondance; in-octavo de 400 pages, avec un portrait. Féret, Bordeaux épuise). ↩

Au préalable, il est nécessaire de relire dans les Correspondants de Joubert la lettre qui les avait provoquées et qui n'était elle-même qu'une réponse.

Fontanes écrivait à Joubert :

« Paris, 2 octobre 1794.

« Votre jeune frère est plus heureux que nous ; il va vous voir dans le monde magique où vous êtes émigré pour votre bonheur ; il est chargé de vous dire combien nous vous aimons tous, et quel désir j'ai en particulier de votre société et de vos conversations.

« Cependant, quelque plaisir que j'eusse à vous embrasser, je n'ose vous inviter au voyage de Paris; ceux qui n'ont pas des montagnes de papier ou de l'or en rouleau, qui ne sont pas représentants, marchands ou voleurs de grand chemin, n'y peuvent plus vivre. J'ai cru dès longtemps que le mal avait atteint son dernier période, mais il redouble de jour en jour, et nous approchons du temps où il faudra cinquante mille francs pour dîner, comme en Amérique. Le vin de Paris est détestable et fort cher. Savez-vous que j'achète la viande trois francs dix sous ? Je m'imagine que tout est un peu moins cher à Villeneuve. En conséquence, j'attends de votre amitié et je vous supplie, au nom de ma femme, de vouloir bien m'acheter dans vos cantons quarante ou cinquante livres de beurre fondu, des œufs en quantité raisonnable, quelques pots de raisiné pour l'hiver, quelques bouteilles de liqueur d'Auxerre ; de plus, ne pouvez-vous nous envoyer des petits pains comme ceux que vous mangez? Ils seraient excellents pour la soupe, parce qu'ils ont beaucoup de croûte. Je ne vous fixe pas le nombre de livres ; plus il vous sera possible de m'en envoyer, et plus vous serez aimable.

« Je finis en vous embrassant. Mettez-moi en famille entre Mme Joubert et votre enfant ; la mienne vous fera, je l'espère, une petite visite incessamment ; elle ira demander à déjeuner à votre petit bonhomme. Bonjour ! Ma femme vous dit mille choses, ainsi que ma belle-mère. Bonjour encore ! FONTANES.

« P. S. - Et des pommes de terre ! des pommes de terre ! achetez-m'en quelques boisseaux par pitié, ou retenez-les du moins. »

On le voit : la lettre de Fontanes n'était pas du poète au philosophe, mais du père de famille à l'ami dévoué; celui-ci était prié de rendre des services de ménage.

Ouvrez maintenant le premier volume de Joubert, à la page 16. Vous avez sous les yeux la réponse. Eh quoi ! sauf quelques lignes relatives aux petits pains, rien qui réponde, rien qui se rapporte au vin, au beurre, aux liqueurs d'Auxerre, à la soupe, non plus qu'aux pommes de terre. On attendait tout cela de son obligeance. On lui demandait ces choses de première nécessité, en le suppliant, et par pitié. Et Fontanes, trop justement inquiet des chères santés que la privation avait déjà peut-être altérées, n'aurait eu d'autre satisfaction que de lire les théories - délicieuses, il est vrai - de l'ami Joubert sur son cerveau et sur son étoile ? N'est-ce pas une réponse insuffisante, invraisemblable, impossible ? Ce n'est pas une réponse, parce que ce n'est pas toute la réponse. On a joué du ciseau. - Et encore les petits pains n'ont-ils échappé à la mutilation que protégés par la forme toute littéraire qui les revêt et les dore. Et même, ils n'ont été respectés qu'en partie. Où Joubert avait écrit : « Mon intention, au surplus, est d'empêcher, autant que mes forces et mon pouvoir peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez de la soupe », il y a, dans l'imprimé, « autant que mes forces peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez mauvais usage ».

Un peu plus bas, dans l'original : « Les liqueurs chaudes du déjeuner où l'on dit que ces pains conservent un mélange de tendreur et de fermeté qui les rend exquis », tandis que les Œuvres portent : « Où l'on dit que ces pains sont exquis. » A la fin de l'alinéa, on lit dans l'autographe : « Ces gâteaux que je vous fais un peu valoir pour leur donner de la valeur. » Ces deux lignes ont été supprimées.

Dans le vrai, Joubert avait répondu ; pas assez tôt - sans qu'il y eût de sa faute - pour prévenir une lettre de deuil, pour n'avoir pas à offrir des condoléances !

Voici sa réponse :

« Vous avez sans doute déjà vu mon jeune frère, et il vous aura remis les pelotons que vous me demandez. Il aura pu vous dire aussi combien nous avons été sensibles à la perte de votre pauvre enfant. Nous nous étions amusés à faire, pour la recevoir, de petits préparatifs dignes de son âge : ces soins d'un moment ont été cruellement trompés. Ils nous avaient donné avec elle une espèce de liaison et de société qui a fort augmenté nos regrets.

« Votre femme et vous êtes jeunes et bien portants. Celui qui console, le temps, ne vous manquera pas. Employez-le promptement à réparer le vide que cette affreuse petite vérole a sitôt fait dans votre famille. Ces êtres d'un jour1 ne doivent pas être pleurés longuement comme des hommes ; mais les larmes qu'ils font couler sont amères. Je le sens quand je songe surtout que votre malheur peut à chaque instant devenir le mien. Je vous remercie d'y avoir songé. Je ne doute pas qu'en cas pareil, vous ne fussiez prêt à partager mes sentiments comme je partage les vôtres ; les consolations sont un secours que l'on se prête et dont tôt ou tard chaque homme a besoin à son tour. Je m'adresserai à vous avec confiance quand le jour de ce besoin viendra.

(1) Sainte-Beuve se trompe sur la date de cette lettre, quand il écrit : « Lorsque, revenu de sa proscription de Fructidor, Fontanes fut réinstallé en France, nous retrouvons M. Joubert en correspondance avec lui. Il se [le] console, en sage tendre, de la mort d'un jeune enfant : « Ces êtres d'un jour, etc. » La lettre est du 3 novembre [1794]. ↩

« Je vous écris bien rarement, et pas du tout. C'est que vos diables de lettres me fournissent toujours traiter des matières qui excitent dans mon esprit une si grande activité que je suis las et tout recru de la fatigue de penser quand il est temps de vous répondre. Je prends le parti de me taire et de vous oublier tout net pour reprendre un peu de vigueur.

« Ma santé n'en a point du tout. J'ai le cœur, les poumons, le foie et tous les organes de la vie fort sains. Je vis avec une régularité et une sagesse dont l'inutilité m'ennuye excessivement. Je ne perds rien, et rien ne me répare. Mon esprit me maîtrise assez souvent, à la vérité, et la faiblesse de mon corps le rend tout à fait intraitable ; mais souvent aussi, après l'avoir désarçonné, je me couche sur ma litière, je me mets dans mon écurie et je vis des mois entiers en bête sans en être plus délassé. Vous voyez que mon existence ne ressemble pas tout à fait à la béatitude et aux ravissements où vous me supposez plongé. J'en ai quelquefois cependant; et, si mes pensées s'inscrivaient toutes seules sur les arbres que je rencontre, à proportion qu'elles se forment et que je passe, vous trouveriez en venant les déchiffrer dans ce pays-ci après ma mort, que je vécus, par ci par la, plus Platon que Platon lui-même, Platone Platonior. Je crois que cela même prouve que je me sépare du monde et que je deviens pur esprit. En tout cas, si je tiens trop pea à la vie1 par ces liens gros et solides, la santé et les appétits, dont je fais un cas infini (quoique assez rigide en morale2, jusques à mon dernier moment, je tiendrai à tous ceux que j'aime par le désir de leur bonheur qui ne pourra s'éteindre en moi qu'avec la pensée et le souffle. Comptez-y bien pour votre part. Tout ceci au reste est mon secret ; ne m'en parlez point dans vos lettres. Je veux épargner à ceux qui m'aiment autour de moi des peurs qui seraient un grand mal : il ne faut tout dire qu'aux hommes (lorsque l'on parle de ses maux.)

(1) « Terre » raturé, et remplacé par vie. ↩

(2) Je lis sous la rature « quoique rigide en ma morale ». ↩

« Je vous ai envoyé quatre douzaines de petits pains. C'est à mon grand regret tout ce que j'ai pu. Mon intention au surplus est d'empêcher, autant que mes forces et mon pouvoir peuvent s'étendre, que vous n'en fassiez de la soupe, et je vous défends à vous-même, par toute l'autorité que votre complaisance peut me donner sur vous, d'en employer plus d'un ou deux, en manière d'essai, à votre usage personnel3. Avec la capacité d'estomac dont mon frère m'a assuré que vous étiez toujours doué et dont je vous félicite de tout mon cœur, vous auriez bientôt absorbé toute la pacotille, si on vous permettait d'en faire usage à votre faim, dans les liqueurs chaudes du déjeuner où l'on dit que ces pains durs conservent un mélange de tendreur et de fermeté qui les rend exquis. Laissez-en donc au moins quarante-six pour le chocolat de vos dames. C'est à leur intention que je les ai fait faire par un boulanger allemand, le seul habitant du pays qui s'y entende et qu'il n'est possible de déterminer à allumer son four qu'une ou deux fois par an dans les circonstances où nous sommes. J'associe à vos dames M. l'abbé de Vitry, leur digne ami et mon ancien correspondant, à qui je voudrais pouvoir procurer, ainsi qu'à elles, tous les petits plaisirs possibles. Quant à vous et à vos pareils, je vous exclus absolument de toute part à ces gâteaux, que je vous fais un peu valoir pour leur donner de la valeur.

(3) Par distraction, Joubert a écrit : « de n'en employer qu'un on deux... » ↩

« Mon frère partage avec vous tous ses beurres. J'ai dit à Hyver que je lui donnerais à votre intention tout l'argent qu'il demanderait. Je n'achète point de pommes de terre dans ce pays-ci, parce qu'il n'y en a pas même assez pour en faire goûter à tous les pauvres gens qui en voudraient bien. Il y a pour les autres légumes secs la même pénurie et le même embarras. Les liqueurs qu'on boit à Auxerre y viennent d'ailleurs quand elles sont bonnes. Quant aux filles de ces cantons, quand vous aurez des vaches à paître et de grandes cours à balayer, je vous en enverrai une ou deux; jusque-là vous n'en aurez pas même l'ombre, car il n'y en a pas une seule qui sût verser du chocolat.

« Je vous ai rendu compte, je crois, de toutes vos commissions.

« Il me reste à vous dire sur les livres et sur les styles une chose que j'ai toujours oubliée. Achetez et lisez les livres faits par les vieillards qui ont su y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge. J'en connais quatre ou cinq où cela est fort remarquable. D'abord le vieil Homère, mais je ne parle pas de lui. Je ne dis rien non plus du vieil Eschyle. Vous les connaissez amplement en leur qualité de poètes. Mais procurez-vous un peu Varron, Marculphi For-- mulœ (ce Marculphe était un vieux moine, comme il le dit dans sa préface, dont vous pourrez vous contenter); Cornaro, De la Vie sobre. J'en connais, je crois, encore un ou deux, mais je n'ai pas le temps de m'en souvenir. Feuilletez ceux que je vous nomme, et vous me direz si vous ne découvrez pas visiblement, dans leurs mots et dans leurs pensées, des esprits verts quoique ridés, des voix sonores1 et cassées, l'autorité des cheveux blancs, enfin des têtes de vieillards. Les amateurs de tableaux en mettent toujours dans leurs cabinets; il faut qu'un connaisseur en livres en mette dans sa bibliothèque.

(1) Je lis « augustes », sous la rature. ↩

« J'ai froid et je vais me chauffer. Portez-vous bien, et dites bien à Mme de Cathelin et à votre femme que je les ai toujours honorées et aimées et que je les aimerai et honorerai toujours.

«ö novembre2. »

(2) Original autographe. ↩

Ces deux dernières lignes ne se retrouvent plus dans les Ouvres; mais, en guise de compensation, on a mis à cette même place un alinéa emprunté à la lettre suivante.

La lettre qu'on vient de lire ne suffit pas à Joubert. Une autre du « 3 frimaire an Ille » (24 novembre 1794) la vint compléter ; lettre d'ami serviable, dévoué, pratique. Le début en est consacré aux soins de la vie matérielle. C'est déjà déclarer qu'il est inédit.

A Louis Fontanes, citoyen, rue de lo Sourdière, n° 96,

à Paris.

« Votre vin est parti et vous l'aurez reçu peut-être quand vous recevrez cette lettre.

« Il n'aurait pas été prudent de vous l'envoyer en bouteilles, parce que le verre est fragile; c'est là, comme vous voyez, une raison prise de l'essence des choses. Il en est une autre qui tient aux circonstances et qui n'est pas d'un moindre poids : on n'aurait pas trouvé dans tout le pays cent cinquante bouteilles à acheter, et on nous les aurait certainement vendues beaucoup plus cher qu'à Paris.

« Vous recevrez donc deux feuillettes en nature, bien pleines et bien conditionnées. Vous les mettrez dans une cave, et quand vous aurez laissé le vin s'épurer par un long repos, vous le mettrez dans vos propres bouteilles. On en trouve assez où vous êtes.

« Il n'y a rien à payer aux conducteurs ; mon frère a satisfait à tout, frais de garde et frais de transport, etc.

« Le vendeur dit ce vin bien bon. Savez-vous que vous avez gagné 150 ou 160 livres sur votre muid en l'achetant il y a trois mois? Elie1 a pris, par commission, pour 1.400 livres de vin nouveau et très médiocre à 360 livres le muid rendu à Paris. Dans huit jours, le même vin vaudra plus de 400 livres. Les demandes sont tellement multipliées que ce n'est que par grâce qu'Hyver se détermine à vendre, même au plus haut prix, à ceux dont il n'est pas le fournisseur depuis dix ans. Voyez ce que vous avez à faire dans cet état de choses, et s'il ne serait pas nécessaire de vous approvisionner sans délai soit ici soit ailleurs pour l'année prochaine.

(1) Frère de Joubert. Elie Joubert fut médecin de la Grande-Duchesse Elisa, sœur de Napoléon, - amie de Fontanes et de Chateaubriand (Mme Bacciochi). ↩

« Je vous vois où vous êtes avec grand plaisir. Le temps permet aux gens de bien de vivre partout où ils veulent. La terre et le ciel sont changés. Heureux ceux qui, toujours les mêmes, sont sortis purs de tant de crimes et sains de tant d'affreux périls ! - Vive à jamais la liberté !

« Conseillez à votre femme d'aller à Lyon afin qu'elle vienne nous voir. Quant à vous, il vous faudra en temps et lieu hasarder un petit voyage ici pour passer dix jours avec moi. Il me paraît fort nécessaire que nous nous donnions le loisir de renouveler connaisance, car il me semble que nous nous sommes un peu oubliés.

« Je mêlerai volontiers mes pensées avec les vôtres lorsque nous pourrons converser ; mais pour rien écrire qui ait le sens commun, c'est à quoi vous ne devez aucunement vous attendre. J'aime le papier blanc plus que jamais, et je ne veux plus me donner la peine d'exprimer avec soin que des choses dignes d'être écrites sur de la soie ou sur l'airain. Je suis ménager de mon encre, mais je parle tant que l'on veut. Je me suis prescrit cependant deux ou trois petites rêveries dont la continuité m'épuise. Vous verrez que quelque beau jour, j'expirerai au milieu d'une belle phrase et plein d'une belle pensée. Cela est d'autant plus probable que, depuis quelque temps, je ne travaille à exprimer que des choses inexprimables.

« Je m'occupais ces jours derniers à imaginer nettement comment était fait mon cerveau. Voici comment je le conçois. Il est sûrement composé de la substance la plus pure et a de hauts enfoncements; mais ils ne sont pas tous égaux. Il n'est point du tout propre à toutes sortes d'idées. Il ne l'est point aux longs travaux.

« Si la moelle en est exquise, l'enveloppe n'en est pas forte. La quantité en est petite, et ses ligaments l'ont uni aux plus mauvais muscles du monde. Cela me rend le goût très difficile, et la fatigue insupportable. Cela me rend en même temps opiniâtre dans le travail, car je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui me charme. Mon âme chasse aux papillons. Et cette chasse me tuera. Je ne puis ni rester oisif ni suffire à mes mouvements. Il en résulte (pour me juger en beau) que je ne suis propre qu'à la perfection. Du moins elle me dédommage lorsque je puis y parvenir. Et d'ailleurs elle me repose en m'interdisant une foule d'entreprises, car peu d'ouvrages et de matières sont susceptibles de l'admettre. La perfection m'est analogue, car elle exige la lenteur autant que la vivacité. Elle permet qu'on recommence et rend les pauses nécessaires. Je veux, vous dis-je, être parfait. Il n'y a que cela qui me seye et qui puisse me contenter. Je vais donc me faire une sphère un peu céleste et fort paisible, où tout me plaise et me rappelle, et de qui la capacité, ainsi que la température, se trouve exactement conforme à la nature et l'étendue de mon pauvre petit cerveau. Je prétends ne plus rien écrire que dans l'idiome de ce lieu. J'y veux donner à mes pensées plus de pureté que d'éclat, sans pourtant bannir les couleurs ; car mon esprit en est ami. Quant à ce que l'on nomme force, vigueur, nerf, énergie, élan, je prétends ne plus m'en servir que pour monter dans mon étoile; c'est là que je résiderai, quand je voudrai prendre mon vol ; et lorsque j'en redescendrai pour converser avec les hommes, pied à pied et de gré à gré, je ne prendrai jamais la peine de savoir ce que je dirai, comme je fais en ce moment, où je vous souhaite le bonjour.

« 3 frimaire an I||=. »

« P. S. - Posez-moi aux pieds de Madame de C. [Cathelin] et placez-moi dans les bras du Cen V. [citoyen Vitry | que j'honore de tout mon cœur. Je vous remercie de ce que vous me proposez, mais je ne veux rien de tout cela à aucun titre. Ce n'est pas que ce genre de travail ne pût me plaire et peut-être ne me convînt ; mais pas encore, pas encore; il me faut une longue paix. - Qui vous a dit, à propos, que j'avais pesté contre vous ? Il n'en est rien, je vous assure, et vous l'avez imaginé. - J'ai pensé, depuis que je vous ai quitté, à ce petit Lachaize dont vous m'avez parlé. Si le drôle m'a cité, c'était contre sa conscience, je vous assure, mais voici d'où cela nous vient. Il était lié à Cabanis, Cabanis à G-r-t [Garat] ; ces deux-là avaient peur de vous et en parlaient comme d'un homme redoutable; ils ne se sont pas corrigés, comme je vois d'après un fait que m'a dit Laffonds1 et dont je lui ai ordonné de vous faire part malgré lui. Ce fait, vous n'en userez pas, car vous n'êtes pas assez sage pour cela; mais aussi vous l'êtes assez pour n'en pas abuser et il faut que vous le sachiez. C'est un rien qui peut vous servir. - Quant au Lachaize et à un sien cousin nommé Serres qui tenaient les mêmes propos sortis de la même boutique, non à moi, mais au petit juge2, ils reçurent de ma part une réfutation par ce dernier, il y a dix [jours?] et depuis, je ne les ai vus qu'une fois ; jamais ils ne m'ont parlé de votre personne que pour m'entendre parler de votre talent. Si Chaize a jamais invoqué mon témoignage, c'est qu'il comptait assez sur celui des deux susnommés pour être persuadé que ma conscience vous pendait lorsque ma bouche vous louait. Il faut savoir d'où vient le vent et j'ai voulu vous en instruire3. »

(1) Laffond-Joubert, « le jeune frère ». ↩

(2) Au jeune frère Laffond, depuis conseiller à la Cour. ↩

(3) Original autographe, ↩

Voilà qui est répondre, correspondre, commercer. En retour de ses deux petites lettres, Fontanes en reçut deux, très longues, où il y a de tout, de l'esprit, de la confidence, une philosophie douce et tendre mêlée de poétiques fantaisies, de l'idéal sans exclusion du réel, le réel conduisant à l'idéal, le plus naturellement du monde.

Lorsque Joubert prenait l'envolée vers son étoile, il en avait le droit, ayant le droit d'écrire :

« Je vous ai rendu compte, je crois, de toutes vos commissions. »

Ces commissions de vin, de feuillettes, de bouteilles, ces détails de ménage pouvaient-ils intéresser l'élite que les éditeurs conviaient ? Fi donc! Aussi a-t-on supprimé toutes ces choses. Il faut le regretter. Qu'on ait maintenu les spéculations de Joubert relatives à son cerveau et à son étoile, cela se conçoit à merveille ; car c'est mieux que du Joubert et du meilleur Joubert, c'est Joubert en personne, tantôt se repliant sur lui-même et s'analysant dans un demi-rêve, tantôt échappant aux terrestres entraves et se livrant à des ascensions idéales.

Mais, le dirai-je? ainsi dégagés des réalités de la vie, ces beaux passages feraient de Joubert un égoïste au premier chef, sourd à la voix des autres, ne cessant de s'occuper et d'occuper de lui, tandis que, dans ses lettres non mutilées, il est l'homme que connaissait à fond Chateaubriand et qu'il définissait d'un trait de génie « un égoïste... qui ne s'occupait que des autres ». Tout l'homme est renfermé dans cette courte formule.

De plus, on s'explique désormais cette étoile et ce qu'il dit de son cerveau. C'est la réponse, extrêmement spirituelle et originale, mais réponse, aux instances de Fontanes qui le voulait mêler au journalisme d'alors, et lui reprochait implicitement de vivre plus haut que terre « dans un monde enchanté »›. Fontanes comprit et admira : « Vous m'avez écrit, avec l'imagination épurée de Montaigne, une page charmante sur votre cerveau... Vous avez bien fait de vous retirer du monde visible. » Et bientôt, le 2 mars 1795 : « ... Restez toujours dans votre planète enchantée. La terre n'est pas encore habitable. › Le a quelque chose de fantasque, d'un peu bizarre, si l'on veut i qu'y trouvait l'auteur des Portraits Littéraires, cesse de paraitre tel, après la restitution que je viens d'opérer.

Avec infiniment d'esprit et de grâce, il opposait un non formel aux propositions de Fontanes et donnait les raisons de son refus1.

(1) M. Edmond Biré, qui venait de lire, dans une Revue, ces premières pages du présent volume, m'écrivait le 12 janvier 1895 : « Oui, certes, c'est bien du nouveau que vous nous donnez sur Joubert, et du meilleur, et du plus exquis. Quelle merveille que cette lettre du ö novembre 179¾! Mais elle n'a toute sa valeur qu'à la condition d'être entière, complète, et de comprendre les beurres, et les liqueurs, et la soupe, et les pommes de terre. Ajoutez que, pour les historiens, c'est un signe du temps et un document précieux que cette correspondance de Fontanes et de Joubert, où l'on voit comment l'on vivait en l'an de grâce 1794. Je sais bien que tout le monde n'est pas comme moi, mais enfin, ces petits faits, ces menus détails m'enchantent et me ravissent... » ↩

Les autographes mis à ma disposition furent confiés à Sainte-Beuve alors qu'il préparait son premier article sur Joubert. C'était à la fin de l'année 1838. Les passages qu'il se proposait de citer dans son étude, il les avait marqués au crayon ; quelques-uns sont marqués d'un double trait, sans doute parce qu'ils lui paraissaient avoir une importance majeure. Ces coups de crayon, je les retrouve aux marges et je compare les citations du grand critique avec le texte original. Elles sont d'une scrupuleuse fidélité. C'est là que Sainte-Beuve a recueilli ce mot, introuvable dans la correspondance imprimée de Joubert : « Pas encore », disait-il quand on le pressait d'écrire ; « pas encore; il me faut une longue paix. » Et cet autre, également introuvable ailleurs que dans les Portraits littéraires, et fort curieux sous la plume de Joubert - à cette date : « Vive à jamais la liberté ! »

Sainte-Beuve ajoutait, au milieu de ses citations : « Comme ceci est inédit, je ne crains pas de transcrire : c'est un régal que de telles pages. M. Joubert continue de s'analyser lui-même avec une sorte de délices qui sent son voisin bordelais du xvie siècle, le discoureur des Essais. » Suit la citation du cerveau, elle-même suivie de plusieurs autres. Après la dernière, où il est question des vieillards, le maître critique s'écrie avec admiration: « Que vous en semble ? Montaigne dirait-il mieux ? Vraie pensée de Socrate touchée à la Rembrandt. »

Sainte-Beuve choisissait, parce que, en pareil cas, citer, c'est forcément choisir. Et encore, il a tant emprunté à ces lettres, qu'il semble ne s'être dessaisi du reste qu'à regret. - Plusieurs de ses citations appartiennent aux passages supprimés par d'autres, et jugés indignes de venir au jour.

C'est maintenant affaire aux délicats et aux curieux de rapprocher les deux textes et d'apprécier les suppressions et substitutions que rectifie le texte intégral. Je me bornerai à quelques remarques plus importantes :

Joubert « aimait fort les parenthèses ; il voulait même les remettre en honneur ». Telle est sa déclaration dans une lettre - la dernière - datée du 16 août 1823. Il est vrai : la date se rapproche de la fin ; mais ce goût remontait au début. Il y en avait, des parenthèses, dans les lettres de sa jeunesse. Nous venons d'en rencontrer dans les lettres de 1794. Sainte-Beuve, en transcrivant maint passage, les avait exactement reproduites. Joubert et Sainte-Beuve avaient des points d'affinité. Deux vrais causeurs : l'un, « plus ménager de son encre, parlait tant qu'on voulait » ; l'autre, plus ami de la plume, écrivait avec une verve intarissable1. Mais que la causerie fût écrite ou parlée, l'un et l'autre en possédaient trop le sens pour n'y pas vouloir des parenthèses, pour n'en pas regretter l'abandon presque général. Joubert surtout, épris de l'intime et de l'antique. Or, des lettres publiées, ses chères parenthèses sont impitoyablement bannies. Leur exil ne sera pas éternel.

(1) « Je suis bien muet avec vous, c'est que je suis bien bavard avec le public. » Lettre de Sainte-Beuve, du 29 février 1862. ↩

Vieilles formes et tournures du vieux temps, vieux mots et vieille orthographe, vieux proverbes aussi, il les aimait d'instinct, celui qui, n'ayant pas encore quarante ans, parlait si bien de la vieillesse. Ce coin d'originalité, ce trait de physionomie ne lui a pas été assez maintenu dans les Œuvres. On aurait dû se rappeler sa maxime et l'appliquer à son style : & « En littérature, il faut remonter aux sources, parce qu'on oppose ainsi l'antiquité à la mode, et que, d'ailleurs, en trouvant dans sa propre langue cette pointe d'étrangeté qui pique et réveille le goût, on la parle mieux et avec plus de plaisir. Quant aux inconvénients, ils sont nuls. Des défauts vieillis et abolis ont perdu tout leur maléfice : on n'a plus rien à redouter de la contagion. » Un vieux mot charmant se rencontrait dans sa lettre du 5 novembre 1794, et vous-même en aurez été frappé, piqué, grâce à sa « pointe d'étrangeté » ; c'est le mot tendreur. Supprimé, ce mot, comme les parenthèses ; et, avec lui, et à cause de lui, toute la phrase.

Joubert écrit : « Il n'y a que cela qui me seye. » On n'a pas voulu du mot seye - employé par Saint-Simon et par d'autres. On a corrigé ainsi : « Cela seul me sied. ›› Sainte-Beuve, moins inexact, dans une citation, a remplacé le vieux mot original, par celui-ci, plus actuel : « Il n'y a que cela qui me siée. »

En revanche on a corrigé : « Je crois que cela prouve » par ceci ; « je trouve que cela démontre » sans prendre garde que le verbe trouver figure trois lignes plus haut. Pas grand mal, sans doute, à cette répétition ; encore est-il qu'elle ne vient pas de Joubert.

Je dirai plus loin pourquoi telles suppressions et substitutions des mots en apparence les plus indifférents, et qui n'altéreraient pas d'une manière sensible le style d'autres auteurs, ont une spéciale importance avec Joubert. Ne parlons ici que des changements qui atteignent la pensée - et l'éteignent. Par le fait d'une transcription fautive, certains mots sont devenus obscurs, énigmatiques, lesquels, dans leur rédaction vraie étaient simples et rayonnants. Joubert avait écrit : «Je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui me charme : mon âme chasse aux papillons. » Quoi de plus clair, et de plus caractéristique? « Ce qui me charme » est marqué très lisiblement au-dessus d'une rature sous laquelle je déchiffre : « ce que je cherche », et complète fort bien la pensée. Au lieu du texte authentique, on trouve dans la Correspondance, et même dans Sainte-Beuve : « Je ne puis me reposer que quand j'atteins ce qui m'échappe. » Si cette version a du sens, elle le doit au préjugé favorable; en soi, le mot est quintessencié, la pensée n'est pas juste. Joubert chasse, non plus aux papillons, mais à l'insaisissable, à l'impossible, à ce qui fuit éternellement. Il y contracte un air chimérique qui, dans cette mesure, n'est pas du tout le sien.

Également, dans la première phrase du passage relatif à son cerveau, on a mis un mot à la place du mot choisi par Joubert, celui-ci absolument préférable. Voici le mot authentique: « Je m'occupais ces jours derniers à imaginer comment était fait mon cerveau. » Imaginer1 traduit le « songe2 du sage éveillé », la fantaisie curieuse et poétique, le caprice mêlé de vérité. On a corrigé : « Je m'occupais à examiner comment était fait mon cerveau. »

(1) « Entre l'esprit et l'âme, il y a l'imagination, faculté naïve et riante qui participe de l'un et de l'autre. » (Pensées de Joubert, p. 50-51.) ↩

(2) P. 269. ↩

L'infériorité du second texte saute aux yeux ; il sent son étude et jure avec la pensée. Il s'agit bien d'examen, d'observation rigoureuse. - « Imagination ! » Poésie !

Puisqu'on ne voulait offrir au public rien que d'exquis, au moins fallait-il transcrire avec une exactitude absolue et ne pas gâter les morceaux de choix. Ce devoir n'a même pas été rempli dans sa pleine rigueur.

Or, il était plus rigoureux avec Joubert qu'avec tout autre écrivain. Nous verrons bientôt pourquoi.