Livre quatrième
Chateaubriand et Joubert
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
dans les « Mémoires de Mme de Chastenay ». t. II, chap. vi. « Ce fut dans l'hiver de 1809 que nous fîmes connaissance avec M. de Chateaubriand. Je l'avais vu une fois, deux ou trois ans auparavant [1806], mais la manière dont notre connaissance s'était faite ne pouvait pas alors amener beaucoup de suite. Mme de Coislin, selon le désir que je lui en avais témoigné, m'avait engagée à dîner chez elle avec l'auteur du Génie du Christianisme. Elle avait réuni, avec M. de Chateaubriand et ma famille, deux ou trois mauvais musiciens, qui ne devaient pas avoir plus d'esprit que de talent. J'arrivai seule ; on ne m'annonça pas, mais Mme de Coislin, avec bien plus d'emphase que d'art, dit à M. de Chateaubriand que j'étais un auteur et qu'il n'avait qu'à faire des frais d'esprit pour moi. Je crois que, sur ce mot, il me prit en grippe, et moi, je me promis de garder le silence. On nous mit à table l'un près de l'autre ; nous mangeâmes, et ne dimes rien. Pourtant, comme un diner est bien long sans parler, je hasardai de dire combien René m'avait inspiré d'intérêt. - « René, reprit M. de Chateaubriand, c'est un véritable imbécile, » Tout fut fini, et, à peine hors de table, l'auteur de René avait fui la maison. J'appris, peu de jours après, qu'il avait eu regret de son maussade caprice, et des amis communs prirent soin d'augmenter le regret obligeant. J'en fus assez flattée, mais le voyage de Jérusalem suspendit toute nouvelle rencontre. Ma belle-sœur, plus curieuse que je ne l'étais devenue à cette époque, pria M. Frisell de lui ménager l'occasion de voir Mme de Chateaubriand, et de lui donner, en qualité d'ami commun, un déjeuner avec elle. Mme de Chateaubriand répondit, sur cette invitation, qu'elle n'était sûrement point la dupe des jolies dames qui voulaient si positivement faire connaissance avec elle, mais comme, ajoutait-elle, elle y trouvait son compte, elle s'y prêtait avec plaisir. Le déjeuner fut arrangé. M. de Chateaubriand promit d'y venir avec sa femme ; mon frère, M. Tur lot furent priés, ainsi que moi. Henriette était la reine de la fête et l'on y avait admis M. Clausel de Coussergues, ami des invités et que l'on disait un homme d'esprit et très dévot. Cette fois positivement je m'étais bien promis de ne plus m'occuper du tout de M. de Chateaubriand. Il mangeait cependant d'un si bon appétit qu'à un certain moment je ne pus m'empêcher de rire ; il rit aussi. On parla de voyages, et, tout de suite, je contai les miens. Leur importance divertit l'homme qui avait parcouru le monde, du Meschacebé au Jourdain, et, prenant enfin la parole, il nous fit le récit presque entier de ce beau voyage qu'il venait de faire en Grèce et en Palestine, en revenant par l'Egypte et le royaume de Grenade, dont il a consacré le souvenir par l'histoire d'Aben-Ahmet ou le Dernier des Abencérages.
« Nous apprîmes ce jour-là, de la bouche du voyageur même, tout ce que son Itinéraire a présenté de plus saillant. Il parlait avec feu, avec simplicité. On reconnaissait en lui une bonhomie charmante, une franche gaieté, et, on peut bien le dire, le plus brillant esprit.
« Cette matinée nous lia tous presque étroitement, et, depuis ce jour, sans l'avoir beaucoup cultivée, j'ai trouvé en toute rencontre les témoignages d'une bienveillance aimable de la part de M. de Chateaubriand...
« Nos relations avec M. de Chateaubriand nous conduisirent à la Vallée ou Val-de-Loup, petite propriété qu'il avait achetée et ornée près de Sceaux. Je ne sais plus précisément si ce fut en 1809 que nous y allâmes ; mais il est sûr que ma belle-sœur et moi y avons été reçues plus d'une fois. Là j'ai vu la bouteille qui contenait de l'eau du Nil, une autre qui renfermait l'eau du Jourdain ; j'ai touché quelques pierres, ramassées à Athènes, quelques fragments de plâtre détachés des ornements de l'Alhambra. Dans un joli jardin, sauvage quoique arrangé, dans un petit pavillon où les chants de Cymodocée furent dictés avec tant de charme, où les mœurs agrestes des Gaules furent peintes avec tant d'énergie, je puis assurer que ces objets prêtaient à l'intérêt et non au ridicule.
« Mme de Chateaubriand était Bretonne, pleine d'esprit, et d'une vivacité d'autant plus remarquable que sa santé était plus débile.
« Une fois vinrent à la Vallée M. et Mme Joubert, amis de la maison et de M. de Fontanes. J'ai dit de M. Joubert, qu'en lui tout était âme, et que cette âme, qui semblait n'avoir rencontré un corps que par hasard, en ressortait de tous côtés et ne s'en arrangeait qu'à peu près. M. Joubert était tout cela et tout esprit, parce qu'il était tout âme. Essentiellement bon, original sans s'en douter, parce qu'il vivait étranger au monde et confiné dans le soin de la plus frêle santé, sa femme l'aimait trop pour qu'il fût égoïste; il ne l'était pas, et j'ai toujours considéré comme une chose salutaire d'être aimé tendrement.
« Je me rappelle que le jour où M. et Mme Joubert vinrent à la Vallée et nous y trouvèrent, MM. Joubert et de Chateaubriand se jetèrent dans le plus charmant vague du monde. Ils peignaient le bonheur, l'indépendance précieuse qu'on goûterait sur une barque errant à la surface des ondes, sous la voûte immense du ciel; tous deux croyaient s'y abandonner au rêve indéfini de la contemplation. Henriette et moi, nous allions essayer de les réveiller sur le rivage, quand Mme Joubert, avec simplicité, demanda comment ils comptaient vivre, et s'ils ne reviendraient pas au port pour y chercher du pain. Ce trait de bon sens nous parut matériel; notre imagination froissée s'élança vite dans l'espace ; nous nous joignîmes avec enthousiasme au bonheur fantastique dont l'inanité nous frappait quelques minutes auparavant.
« J'ai revu quelquefois M. Joubert qui m'a toujours montré une affection douce et flatteuse..
« Cet aimable et excellent homme s'était fait une loi d'exposer toujours sa pensée au conseil de l'Université, mais sans la prétention d'être toujours suivi : « Ce ne serait plus de la franchise, disait-il, ce serait de la tyrannie que de vouloir être approuvé toujours, quand jamais on ne tait son avis ».. M. de Fontanes a consacre a M. Joubert, son ami, les vers les plus charmants et les mieux mérités. Je juge du sentiment qui les lui a dictés par le plaisir que je trouve moi-même à tracer ces lignes qui me rappellent M. Joubert et son suffrage, et, plus que tout, son amitié. »
IV