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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Préface édition de 1826

Préface édition de 1826

Essai sur les révolutions · 22 min de lecture · p. 6–13 · chapitre 2 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Voici l'ouvrage que, depuis longtemps, j'avais promis de réimprimer: promesse que des âmes charitables avaient regardée comme un moyen de gagner du temps et d'imposer silence à mes ennemis, bien résolu que j'étais intérieurement, disait-on, de ne jamais tenir ma parole. Avant de porter un jugement sur l'Essai, commençons par faire l'histoire de cet ouvrage.

J'avais traversé l'Atlantique avec le dessein d'entreprendre un voyage dans l'intérieur du Canada, pour découvrir, s'il était possible, le passage au nord-ouest du continent américaina. Par le plus grand hasard, j'appris, au milieu de mes courses, la fuite de Louis XVI, l'arrestation de ce monarque à Varennes, et la retraite au delà de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, de presque tout le corps des officiers français d'infanterie et de cavalerie.

(a) J'ai dit cela cent fois dans mes ouvrages, et notamment dans l'Essai. ↩

Louis XVI n'était plus qu'un prisonnier entre les mains d'une faction ; le drapeau de la monarchie avait été transporté par les princes de l'autre côté de la frontière : je n'approuvais point l'émigration en principe, mais je crus qu'il était de mon honneur d'en partager l'imprudence, puisque cette imprudence avait des dangers. Je pensai que, portant l'uniforme français, je ne devais pas me promener dans les forêts du Nouveau-Monde, quand mes camarades allaient se battreb.

(b) Je servais dans le régiment de Navarre, infanterie, avec rang de capitaine de cavalerie : c'était un abus de ce temps; j'avais obtenu les honneurs de la cour; or, comme on ne pouvait monter dans les carrosses du Roi que l'on n'eût au moins le grade de capitaine, il avait fallu, par une fiction, qu'un sous-lieutenant d'infanterie devînt un capitaine de cavalerie. ↩

J'abandonnai donc, quoiqu'à regret, mes projets, qui n'étaient pas eux-mêmes sans périls. Je revins en France ; j'émigrai avec mon frère, et je fis la campagne de 1792.

Atteint, dans la retraite, de cette dyssenterie qu'on appelait la maladie des Prussiens, une affreuse petite vérole vint compliquer mes maux. On me crut mort ; on m'abandonna dans un fossé où, donnant encore quelques signes de vie, je fus secouru par la compassion des gens du prince de Ligne, qui me jetèrent dans un fourgon. Ils me mirent à terre sous les remparts de Namur, et je traversai la ville en me trainant sur les mains de porte en porte. Repris par d'autres fourgons, je retrouvai à Bruxelles mon frère qui rentrait en France, pour monter sur l'échafaud : on osait à peine panser une blessure que j'avais à la cuisse, à cause de la contagion de ma double maladie.

Je voulais cependant dans cet état me rendre à Jersey, afin de rejoindre les royalistes de la Bretagne. Au prix d'un peu d'argent que j'empruntai, je me fis porter à Ostende : j'y rencontrai plusieurs Bretons mes compatriotes et mes compagnons d'armes, qui avaient formé le même projet que moi. Nous nolisâmes une petite barque pour Jersey, et l'on nous entassa dans la cale de cette barque. Le gros temps, le défaut d'air et d'espace, le mouvement de la mer, achevèrent d'épuiser mes forces ; le vent et la marée nous obligèrent de relâcher à Guernesey.

Comme j'étais près d'expirer, on me descendit à terre, et on m'assit contre un mur, le visage tourné vers le soleil, pour rendre le dernier soupir. La femme d'un marinier vint à passer ; elle eut pitié de moi; elle appela son mari qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglais, me transporta dans une maison de pêcheurs, où je fus mis dans un bon lit : c'est vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie. Le lendemain on me rembarqua sur le sloop d'Ostende ; quand nous ancrâmes à Jersey j'étais dans un complet délire. Je fus recueilli par mon'oncle maternel, le comte de Bédée, et je demeurai plusieurs mois entre la vie et la mort.

Au printemps de 1793, me croyant assez fort pour reprendre les armes, je passai en Angleterre, où j'espérais trouver une direction des Princes; mais ma santé, au lieu de se rétablir, continua de décliner : ma poitrine s'entreprit ; je respirais avec peine. D'habiles médecins consultés me déclarèrent que je traînerais ainsi quelques mois, peut-être même une ou deux années, mais que je devais renoncer à toute fatigue et ne pas compter sur une longue carrière.

Que faire de ce temps de grâce qu'on m'accordait? Hors d'état de tenir l'épée pour le Roi, je pris la plume. C'est donc sous le coup d'un arrêt de mort, et pour ainsi dire entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit l'Essai historique. Ce n'était pas tout de connaître la borne rapprochée de ma vie, j'avais de plus à supporter la détresse de l'émigration : je travaillais le jour à des traductions, mais ce travail ne suffisait pas a mon existence, et l'on peut voir, dans la première préface d'Atala, à quel point j'ai souffert, même sous ce rapport. Ces sacrifices, au reste, portaient en eux leur récompense : j'accomplissais les devoirs de la fidélité envers mes princes; d'autant plus heureux dans l'accomplissement de ces devoirs, que je ne me faisais aucune illusion, comme on le remarquera dans l'Essai, sur les fautes du parti auquel je m'étais dévoué.

Ces détails étaient nécessaires pour expliquer un passage de la Notice placée à la tête de l'Essai, et cet autre passage de l'Essai même. « Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets d'un œil tranquille. L'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées. » J'étais encore obligé de raconter ces faits personnels, pour qu'ils servissent d'excuse au ton de misanthropie répandu dans l'Essai : l'amertume de certaines réflexions n'étonnera plus. Un écrivain qui croyait toucher au terme de la vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n'avait pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde. Il faut lui pardonner de s'être abandonné quelquefois aux préjugés du malheur, car le malheur a ses injustices, comme le bonheur a sa dureté et ses ingratitudes. En se plaçant donc dans la position où j'étais lorsque je composai l'Essai, un lecteur impartial me passera bien des choses.

Cet ouvrage, si peu répandu en France, ne fut pas cependant tout à fait ignoré en Angleterre et en Allemagne; il fut même question de le traduire dans ces deux pays, ainsi qu'on l'apprend par la Notice : ces traductions commencées n'ont point paru. Le libraire de Boffe, éditeur de l'Essai, en Angleterre, avait aussi résolu d'en donner une édition en France : les circonstances du temps firent avorter ce projet. Quelques exemplaires de l'édition de Londres parvinrent à Paris. Je les avais adressés à MM. de La Harpe, Ginguené et de Sales, que j'avais connus avant mon émigration. Voici ce que m'écrivait à ce sujet un neveu du poëte Lemière :

Paris, ce 15 juillet 1797.

« D'après vos instructions, j'ai fait remettre, par N. Say, directeur de la Décadephilosophique et littéraire, à M. Ginguené, propriétaire lui-même de ce journal, la lettre et l'exemplaire qui lui étaient destinés. J'ai été moi-même chez M. de La Harpe : il m'a parfaitement reçu, a été vivement affecté à la lecture de votre lettre, et m'a promis de rendre compte de l'ouvrage avec tout l'intérêt et toute l'attention dont l'auteur lui-même paraissait digne ; mais, sur la demande que je lui ai faite d'une lettre pour vous, il m'a répondu que, pour des raisons particulières, il ne pouvait écrire dans l'étranger.

« M. de Sales a été enchanté de votre ouvrage; il me charge de toutes ses civilités pour vous. Le Républicain françaisa n'a pas été moins satisfait du livre, et il en a fait un éloge complet. Plusieurs gens de lettres ont dit que c'était un très-bon supplément à l'Anacharsis; enfin, à quelques critiques près qui tombent sur quelques citations peut-être oiseuses, et sur un ou deux rappiocheinents qui ont paru forcés, votre Essai a eu le plus grand succès. »

(a) Journal du temps. ↩

Malgré ce grand succès dont on flattait ma vanité d'auteur, il est certain que si l'Essai fut un moment connu en France, il fut presque aussitôt oublié.

La mort de ma mère fixa mes opinions religieuses, Je commençai à écrire, en expiation de l'Essai, le Génie du Christianisme. Rentré en France en 1800, je publiai ce dernier ouvrage, et je plaçai dans la préface la confession suivante : « Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessite d'une religion, et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais ; mais j'aime mieux me condamner ; je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs.

« Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda les derniers vœux de ma mère : quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé : je suis devenu chrétien : je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur : j'ai pleuré et j'ai cru. »

Ce n'était point là une histoire inventée pour me mettre à l'abri du reproche de variations, quand l'Essai parviendrait à la connaissance du public. J'ai conservé la lettre de ma sœur.

Madame de Farcy, après avoir été connue à Paris par son talent pour la poésie, avait renoncé aux Muses ; devenue une véritable sainte, ses austérités l'ont conduite au tombeau : j'en puis parler ainsi, car le philanthrope abbé Carron a écrit et publié la vie de ma sœur. Voici ce qu'elle me mandait dans la lettre que la préface du Génie du Christianisme a mentionnée.

Saint-Servan, 1er juillet 1798.

« Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères : je t'annonce à regret ce coup funes'e (ici quelques détails de famille). • quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non-seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire ; et si le ciel touché de nos vœux permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous manques, et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort. »

Voilà la lettre qui me ramena à la foi par la piété filiale.

Tout alla bien pendant quelques années : mon second ouvrage avait réussi au delà de mes espérances. N'ayant jamais manqué de sincérité, n'ayant jamais parlé que d'après ma conscience, n'ayant jamais raconté de moi que des choses vraies, je me croyais en sûreté par les aveux mêmes de la préface du Génie du Christianisme; et l'Essai était également oublié de moi et du public.

Mais Buonaparte, qui s'était brouillé avec la cour de Rome, ne favorisait plus les idées religieuses : le Génie du Christianisme avait fait trop de bruit, et commençait a l'importuner. L'affaire de l'Institut survint ; une querelle littéraire s'alluma, et l'on déterra l'Essai. La police de ce temps-là fut charmée de la découverte; et, comme elle n'était pas arrivée à la perfection de la police de ce temps-ci, comme elle se piquait sottement d'une espèce d'impartialité, elle permit à des gens de lettres de me prêter leur secours. Toutefois, elle ne voulait pas, comme je le dirai à l'instant, que ma défense se changeât en triomphe; ce qui était bien naturel de sa part.

Je ne nommerai point l'adversaire qui me jeta le gant le premier, parce qu'au moment de la restauration, lorsqu'on exhuma de nouveau l'Essai, il me prévint loyalement des libelles qui allaient paraître, afin que j'avisasse au moyen de les faire supprimer. N'ayant rien à cacher et ami sincère de la liberté de la presse, je ne fis aucune démarche : je trouvai très-bon qu'on écrivit contre moi tout ce qu'on croyait devoir écrire.

Un jeune homme, appelé Damaze de Raymond, qui fut tué en duel quelque temps après, se fit mon champion sous l'Empire, et la censure laissa paraître son écrit; mais le gouvernement fut moins facile, quand, pour toute réponse à des extraits de l'Essai, je lui demandai la permission de réimprimer l'ouvrage entier. Voici ma lettre au général baron de Pommereul, conseiller d'état, directeur général de l'imprimerie et de la librairie :

« On s'est permis de publier des morceaux d'un ouvrage dont je suis l'auteur. Je juge d'après « cela que vous ne verrez aucun inconvénient à laisser paraître l'ouvrage tout entier.

« Je vous demande donc, monsieur le baron, l'autorisation nécessaire pour mettre sous presse chez Le Normant, mon ouvrage intitulé Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. Je n'y changerai pas un seul mot; j'y ajouterai pour toute préface celle du Génie du Christianisme.

« J'ai l'honneur d'être, etc.»

Paris, ce 17 novembre 1812.

Dès le lendemain, M. de Pommereul me répondit la lettre suivante, écrite tout entière de sa main. En ce temps d'usurpation, on se piquait de politesse, même avec un homme en disgrâce, même avec un émigré. M. de Pommereul refuse la permission que je lui demande ; mais comparez le ton de sa lettre avec celui des lettres qui sortent aujourd'hui des bureaux d'un directeur général, ou même d'un ministre.

Paris, ce 18 novembre 1812.

A Monsieur de Chateaubriand

« Je mettrai mardi prochain, Monsieur, votre demande sous les yeux du ministre de l'intérieur; mais votre ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent, et s'il devait paraître aujourd'hui pour la première fois, je doute que ce pût être avec l'assentiment de l'autorité. On vous attaque sur cette production : nous ne ressemblons point aux journalistes, qui admettent l'attaque et repoussent la défense, et la vôtre ne trouvera, pour paraître, aucun obstacle à la direction de la librairie. J'aurai soin, Monsieur, de vous informer de la décision du ministre sur votre demande de réimpression. Agréez, je vous prie, Monsieur, la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

« Signé baron DE POMMEREUL. »

Le 24 novembre, je reçus de M. Pommereul cette autre lettre :

Paris, le 24 novembre 1812.

A Monsieur de Chateaubriand

« J'ai mis aujourd'hui, Monsieur, sous les yeux du ministre de l'intérieur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 17 courant, et la réponse que je vous ai faite le 18. Son excellence a décidé que l'ouvrage que vous demandez à réimprimer, puisqu'il n'a point été publié en France, doit être assujetti aux formalités prescrites par les décrets impériaux concernant la librairie. En conséquence, Monsieur, vous devez, vous ou votre imprimeur, faire à la direction générale de l'imprimerie la déclaration de vouloir l'imprimer, et y déposer en même temps l'édition dont vous demandez la réimpression, afin qu'elle puisse passer à la censure.

« Agréez, Monsieur, etc.

« Signé baron DE POMMEREUL. »

M. de Pommereul reconnaît dans sa première lettre que mon ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent (l'Empire), et que s'il devait paraître aujourd'hui (sous Buonaparte) pour la première fois, il doute que ce pût être avec l'assentiment de l'autorité. Quelle justification de l'Essai !

Dans sa seconde lettre, M. le directeur de la librairie m'ordonne de me soumettre à la censure si je veux réimprimer mon ouvrage. Il était clair que la censure m'aurait enlevé ce que je disais en éloge de Louis XVI, des Bourbons, de l vieille monarchie, et toutes mes réclamations en faveur de la liberté ; il était clair que l'Essai, ainsi dépouillé de ce qui servait de contre-poids à ses erreurs, se serait réduit à un extrait à peu près semblable à ceux dont je me plaignais. Force était donc à moi de renoncer à le réimprimer, puisqu'il aurait fallu le livrer aux mutilations de la censure.

Après tout, le gouvernement impérial avait grandement raison : l'Essai n'était, ni sous le rapport des libertés publiques, ni sous celui de la monarchie légitime, un livre qu'on pût publier sous le despotisme et l'usurpation. La police se donnait un air d'impartialité, en laissant dire quelque chose en ma faveur, et riait secrètement de m'empêcher de faire la seule chose qui pût réellement me défendre.

Enfin le roi fut rendu à ses peuples : je parus jouir d'abord de la faveur que l'on croit, mal à propos, devoir suivre des services qui souvent ne méritent pas la peine qu'on y pense ; mais enfin, en proclamant le retour de la légitimité, j'avais contribué à entraîner l'opinion publique, par conséquent j'avais choqué des passions et blessé des intérêts : je devais donc avoir des ennemis. Pour m'enlever l'influence qu'on craignait de me voir prendre sur un gouvernement religieux, on crut expédient de réchauffer la vieille querelle de l'Essai. On annonça avec bruit un Châteaubriantana, une brochure du Sacerdoce, etc. C'étaient toujours des compilations de l'Essaia. Il y avait dans ces nouvelles poursuites quelque chose qui n'était guère plus généreux que dans les premières ; j'étais en disgrâce sous le roi, comme je l'étais sous Buonaparte, au moment où ces courageux critiques se déchaînaient contre moi. Pourquoi m'ont-ils laissé tranquille lorsque j'étais ministre ? C'était là une belle occasion de montrer leur indépendance.

(a) Je ne sais ni les titres, ni le nombre de toutes ces brochures; je n'en ai jamais lu que ce que j'en ai vu par hasard dans les journaux; mais il y avait encore : Esprit, maximes et principes de M. de Chateaubriand, Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire, M. de la Maison-Terne, les Persécuteurs, etc., et deux ou trois journaux ministériels pour la presse périodique. ↩

Je n'ai répondu à ces personnes bienveillantes que par cette note de la préface de mes Mélanges de politique :

« Si je n'ai jamais varié dans mes principes politiques, je n'ai pas toujours embrassé le christianisme dans tous ses rapports, d'une manière aussi complète que je le fais aujourd'hui. Dans ma première jeunesse, à une époque où la génération était nourrie de la lecture de Voltaire et de J. J. Rousseau, je me suis cru un petit philosophe, etj'ai fait un mauvais livre. Ce livre, je l'ai condamné aussi durement que personne dans la préface du Génie du Christianisme. Il est bizarre qu'on ait voulu me faire un crime d'avoir été un esprit fort à vingt ans et un chrétien à quarante. A-t-on jamais reproché à un homme de s'être corrigé ? L'écrivain vraiment coupable est celui qui ayant bien commencé finit mal, et non pas celui qui ayant mal commencé finit bien. Quoi qu'il en soit, si je pouvais anéantir l'Essai historique, je le ferais, parce qu'il renferme, sous le rapport de la religion, des pages qui peuvent blesser quelques points de discipline; mais puisque je ne puis l'anéantir; puisqu'on en extrait tous les jours un peu de poison, sans donner le contre-poison qui se trouve à grandes doses dans le même ouvrage ; puisqu'on l'a réimprimé par fragments, je suis bien aise d'annoncer à mes ennemis que je vais le faire réimprimer tout entier. Je n'y changerai pas un mot ; j'ajouterai seulement des notes en marge.

« Je prédis à ceux qui ont voulu transformer l'Essai historique en quelque chose d'épouvantable, qu'ils seront très-fâchés de cette publication : elle sera tout entière en ma faveur (car je n'attache de véritable importance qu'à mon caractère) ; mon amour-propre seul en souffrira. Littérairement parlant, ce livre est détestable et parfaitement ridicule ; c'est un chaos où se rencontrent les Jacobins et les Spartiates, la Marseillaise et les Chants de Tyrtée, un Voyage aux Açores et le Périple d'Hannon, l'Éloge de Jésus-Christ et la Critique des Moines, les Vers Dorés de Pythagore et les Fables de M. de Nivernois, Louis XVI, Agis, Charles Ler, des Promenades solitaires, des Vues de la nature, du Malheur, de la Mélancolie, du Suicide, de la Politique, un petit commencement d'Atala, Robespierre, la Convention, et des Discussions sur Zénon, Epicure et Aristote : le tout en style sauvage et boursoufléa, plein de fautes de langue, d'idiotismes étrangers et de barbarismes. Mais on y trouvera aussi un jeune homme exalté plutôt qu'abattu par le malheur, et dont le cœur est tout à son roi, à l'honneur et à la patrie. »

(a) Qu'il me soit permis d'être juste envers moi comme envers tout le monde : cette critique du style de l'Essai est outrée. C'est un jugement que j'avais prononcé, ab irato, sur l'ouvrage avant de l'avoir relu. Ou va voir bientôt que j'ai modifié ce jugement, et que je l'ai rendu, je crois, plus impartial. ↩

C'est cet engagement solennel de publier moi-même l'Essai que je viens remplir aujourd'hui.

Telle est l'histoire complète de cet ouvrage, de son origine, de la position où j'étais en l'écrivant, et des tracasseries qu'il m'a suscitées. Il faut maintenant examiner l'ouvrage en lui-même et les critiques de mes Aristarques.

Qu'ai-je prétendu prouver dans l'Essai ? qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et qu'on retrouve dans les révolutions anciennes et modernes, les personnages et les principaux traits de la révolution française.

On sent combien cette idée, poussée trop loin, a dû produire de rapprochements forcés, ridicules ou bizarres.

Je commençai à écrire l'Essai en 1794, et il parut en 1797. Souvent il fallait effacer la nuit le tableau que j'avais esquissé le jour : les événements couraient plus vite que ma plume ; il survenait une révolution qui mettait toutes mes comparaisons en défaut : j'écrivais sur un vaisseau pendant une tempête, et je prétendais peindre comme des objets fixes les rives fugitives qui passaient et s'abîmaient le long du bord ! Jeune et malheureux, mes opinions n'étaient arrêtées sur rien ; je ne savais que penser en littérature, en philosophie, en morale, en religion. Je n'étais décidé qu'en matière politique : sur ce seul point je n'ai jamais varié.

L'éducation chrétienne que j'avais reçue avait laissé des traces profondes dans mon cœur, mais ma tête était troublée par les livres que j'avais lus, les sociétés que j'avais fréquentées. Je ressemblais à presque tous leshommes de cette époque : j'étais né de mon siècle.

Si l'on m'a trouvé une imagination vive dans un âge plus mûr, qu'on juge de ce qu'elle devait être dans ma première jeunesse, lorsque demi-sauvage, sans patrie, sans famille, sans fortune, sans amis, je ne connaissais la société que par les maux dont elle m'avait frappé.

Avant d'imprimer des extraits de l'Essai, on colporta l'ouvrage entier mystérieusement, en répandant des bruits étranges. Pourquoi se donnait-on tant de peine ? Loin d'enfouir l'Essai, je l'exposais au grand jour et je le prêtais à quiconque le voulait lire. On prétendait que j'en rachetais partout les exemplaires au plus haut prixb. Et où aurais-je trouvé les trésors que ces rachats m'auraient supposés ? J'avais voulu réimprimer l'Essai sous Buonaparte, comme on vient de le voir : je n'en faisais donc pas un secret.

(b) On vint un jour me proposer de racheter à une vente un exemplaire de l'Essai pour 300 fr. Je répondis que j'en avais deux exemplaires que je donnerais pour cent sous. ↩

Quoi qu'il en soit, les mains officieuses qui firent d'abord circuler l'Essai historique, perdirent leur travail: on s'aperçut que l'ouvrage lu de suite produisait un effet contraire à celui qu'on en espérait. Il fallut en venir au parti moins loyal, mais plus sûr, de ne le donner que par lambeaux, c'est-à-dire d'en montrer le mal, et d'en cacher le bien.

On résolut d'ouvrir l'attaque du côté religieux, d'opposer quelques pages de l'Essai à quelques pages du Génie du Christianisme; mais une chose déconcertait ce plan : c'était la préface du dernier ouvrage. Que pouvait-on opposer à un homme qui s'était condamné lui-même avec tant de franchise ?

Arrête par cette préface, il vint alors en pensée de détruire l'autorité de mes aveux au moyen d'une calomnie : on sema le bruit que ma mère était morte avant la publication de l'Essai, et qu'ainsi la préface du Génie du Christianisme reposait sur une fable.

Ceux qui disaient ces choses étaient-ils mes amis, mes proches ? avaient-ils vécu avec moi à Londres, reçu mes lettres, pénétré mes secrets? pouvaient-ils, par leur témoignage, déterminer l'instant où j'avais répandu des pleurs ? S'ils étaient étrangers à toute ma vie ; s'ils avaient ignoré mon existence jusqu'au jour où le public la leur avait révélée ; s'ils étaient en France, lorsque je languissais dans la terre de l'exil, comment osaient-ils fonder une lâche accusation sur un fait qu'ils ne pouvaient ni savoir, ni prouver? Ah ! loin de moi la pensée que des hommes qui prétendaient fixer l'époque de mes malheurs, avaient des raisons particulières de la connaître !

J'ai cité le texte même de la lettre de ma sœur que j'ai entre les mains. Cette lettre est du 1er juillet 1798. Voici un autre document dont on ne niera pas l'authenticité :

« Extrait du registre. des décès de la ville de Saint-Servan, 1er arrondissement du département d'Ile-et-Vilaine, pour l'an VI de la république, f° 35 r, où est écrit ce qui suit :

« Le douze prairial an VI de la république française, devant moi Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de Saint-Servan, élu officier public le 4 floréal dernier, sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier, majeurs d'âge, et demeurant séparément en cette commune ; lesquels m'ont déclaré que Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée, née en la commune de Bourseuil, le 7 avril mil sept cent vingt-six, fille de feu Ange-Annibal de Bédée, et de Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile de la citoyenne Gouyon, situé à la Ballue, en cette commune, ce jour à une heure après midi : d'après cette déclaration, dont je me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte, que Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré ne le savoir faire, de ce interpelle.

« F'ait en la maison commune, lesdits jour et an, signé Jean Baslé et Bourdasse. Certifié conforme au registre par nous maire de Saint-Servan, ce 31 octobre 1812, signé Tresvaux-Reselaye, adjoint.

« Vu pour légalisation de la signature du sieur Tresvaux-Reselaye, adjoint, par nous juge du tribunal civil séant à Saint-Malo (le président empêché.) A Saint-Malo, le trente-un octobre 1812, signé Robioua. »

(a) Je prie le lecteur de remarquer mon exactitude. J'avais dit dans la préface du Génie du Christianisme, en 1802, que ma mère, après avoir été jetée dans les cachots et vu périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. La voici qui meurt dans une campagne isolée où deux ouvriers, dont l'un ne sait pas écrire, témoignent seuls de sa mort. ↩

La date de la mort de madame de Chateaubriand est du 12 prairial an VI de la république, c'est-à-dire du 31 mai 1198. La publication de l'Essai est des premiers mois de 1797 ; elle avait dû même avoir lieu plus tôt, comme on le voit par le Prospectus, qui l'annonçait pour la fin de 1796a. Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l'extrait mortuaire de sa mère !

(a) Voyez ce Prospectus, à la suite de cette préface. ↩