Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre XXXVIII. Les Celtes
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Par delà les Pyrénées habitait un peuple nombreux, connu sous le nom de Celte, dont la puissance s'étendait sur la Bretagne, les Gaules et la Germanie. Uni de mœurs et de langage, il ne lui manquait que de se gouverner en unité, pour enchaîner le reste du monde.
Le tableau des nations barbares offre je ne sais quoi de romantique qui nous attire. Nous aimons qu'on nous retrace des usages différents des nôtres, surtout si les siècles y ont imprimé cette grandeur qui règne dans les choses antiques, comme ces colonnes qui paraissent plus belles lorsque la mousse des temps s'y est attachée. Plein d'une horreur religieuse, avec le Gaulois à la chevelure bouclée, aux larges bracha, à la tunique courte et serrée par la ceinture de cuir, on se plaît à assister dans un bois de vieux chênes, autour d'une grande pierre, aux mystères redoutables de Teutatès. La jeune fille, à l'air sauvage et aux yeux bleus, est auprès : ses pieds sont nus, une longue robe la dessine; le manteau de canevas se suspend à ses épaules; sa tête s'enveloppe du kerchef, dont les extrémités, ramenées autour de son sein et passant sous ses bras, flottent au loin derrière elle. Le Druide, sur le Cromleach, se tient au milieu, en blanc sagum, un couteau d'or à la main, portant au cou une chaîne et aux bras des bracelets de même métal : il brûle avec des mots magiques quelques feuilles du gui sacré, cueilli le sixième jour du mois, tandis que les Eubages préparent dans la claie d'osier la victime humaine, et que les Bardes, touchant faiblement leurs harpes, chantent à demi-voix dans l'éloignement Odin, Thor, Tuisco, et Hela1a.
1 Vid. CÆS., de Bell. Gall. ; TACIT., de Mor. Germ. ; LUCAN.; STRAB. ; HENRY'S Hist. of Engl.; View of the dress of the People of Engl.; PUFFEND., de Druid.; PELLOU-TIER, Lettre sur les Celtes ; OSSIAN'S Poems. ; les deux Eddu. ↩
(a) Voyez le livre des Gaules, et Velléda, dans les Martyrs; mais à quoi bon tout cela dans l'Essai ? (N. ÉD.) ↩
Le grand corps des Celtes se divisait en une multitude de petits Etats, gouvernés par des Iarles, ou chefs militaires. La partie politique et civile était abandonnée aux Druides2.
2 CES., de Bell. Gall., lib. VI, cap. XIII; TACIT., de Mor. Germ., cap. VII. ↩
Cet ordre célèbre semble avoir existé de toute antiquité, et quelques auteurs même en ont fait la source d'où découlèrent les sectes sacerdotales de l'Orient3. Il se partageait en trois branches : les Druides, dépositaires de la sagesse et de l'autorité; les Bardes, rémunérateurs des actions des héros, les Eubages, veillant à l'ordre des sacrifices4. Ces prêtres enseignaient l'immortalité de l'âme5, la récompense des vertus, le châtiment des vices6, et un terme de la nature fixé pour un général bonheur7. Plusieurs nations ont cru dans ce dernier dogme, qui tire sa source de nos misères. L'espérance peut nous faire oublier nos maux, mais comme une liqueur enivrante qui nous tue.
3 LAERT., lib. I. ↩
4 DIOD. SIC., lib. V, p. 308 ; STRAB., lib. IV. ↩
5 CÆS., de Bell. Gall., cap. XIV; VAL. MAX., lib. II, cap. VI. ↩
6 Les deux Edda; SEMUNDUS, Snorro, trad. lat. ↩
7 SÆMUNDUS, Snorro, trad. lat. ; STRAB., lib. IV, p. 302. - $ L'an de Rome 165. ↩
Ce n'est pas ici le lieu de nous étendre sur les mœurs, les lumières, les coutumes des nations barbares, elles fourniront ailleurs un chapitre intéressant. A présent notre description formerait un anachronisme, ce que nous savons d'elles étant postérieur au règne de Xerxès. Nous devons seulement montrer que les révolutions de la Grèce étendirent leur influence jusque sur ces peuples sauvages.
Une colonie phocéenne, pleine de l'amour de la liberté qu'elle ne pouvait conserver sur les rivages de l'Asie, chercha l'indépendance sous un ciel plus propice, et fonda dans les Gaules⁸ l'antique Marseille. Bientôt les lumières et le langage de ces étrangers se répandirent parmi les Druides9. Il serait impossible de suivre dans l'obscurité de l'histoire les conséquences de ces innovations, mais elles durent être considérables; nous savons que souvent la moindre altération dans le costume d'un peuple suffit seule pour le dénaturer.
9 STRAB., lib. IV, p. 181. L'auteur cité prétend que les Gaulois furent instruits dans les lettres par les Marseillais. Du temps de Jules-César, les premiers se servaient des caractères grecs dans leurs écrits. (Bell. Gall., lib. VI, cap. xI!.) ↩
Sans recourir aux conjectures, l'établissement des Phocéens dans les Gaules devint une des causes secondaires de l'esclavage de ces derniers. Fidèles alliés des Romains, les Marseillais ouvraient une porte aux armées des Césars, et une retraite assurée en cas de revers1. Leur connaissance du pays, leur courage, leurs lumières, tout tournait au désavantage des peuples Galliques2. C'est ainsi que les hommes sont ordonnés les uns aux autres. Les fils de leurs destinées viennent aboutir dans la main de Dieu; l'un ne saurait être tiré sans que tous les autres soient mus. Je finirai cet article par une remarque.
1 LIV., lib. XXI. ↩
2 Comme au passage d'Annibal dans les Gaules. (Voyez TITE-LIVE, à l'endroit cité.) L'attachement de la république de Marseille pour les Romains, les différents services qu'elle leur rendit, tout cela est trop connu pour exiger plus de détails. (Voy. LIV., CÆS., POLYB., etc.) ↩
Les Marseillais, différents d'origine des autres peuples de la France, ont aussi un caractère à eux. Ils semblent avoir conservé le génie factieux de leurs fondateurs, leur courage bouillant et éphémère, leur enthousiasme de liberté. On nie maintenant le pouvoir du sang, parce que les principes du jour s'y opposent, mais il est certain que les races d'hommes se perpétuent comme les races d'animauxa. C'est pourquoi les anciens légistateurs voulaient qu'on n'élevât que des enfants forts et robustes, comme on prend soin de ne nourrir que des coursiers belliqueux.
(a) Cela est vrai; mais aussi ces races s'appauvrissent, s'usent, et dégénèrent comme les races d'animaux. (N. ÉD.) ↩