Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre XLIX. Troisième Age : la Scythie et la Suisse corrompues. - Influence de la Révolution
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Grecque sur la première, de la Révolution française sur la seconde.
Ainsi la Scythie vit naître dans son sein des hommes qui, se croyant meilleurs que le reste de leurs semblables, se mirent à moraliser aux dépens du bonheur de leurs compatriotes. La révolution républicaine de la Grèce, en déterminant le penchant de ces génies inquiets, agit puissamment, par leur ressort, sur la destinée des nations nomades. Enflés du vain savoir puisé dans les écoles d'Athènes, les Abaris, les Anacharsis, rapportèrent dans leur pays une foule d'opinions et d'institutions étrangères, avec lesquelles ils corrompirent les coutumes nationales. Il n'est point de petit changement, même en bien, chez un peuple : pour dénaturer tels Sauvages, il suffit d'introduire chez eux la roue du potier1.
1 LAERT. ; SUIDAS, Anach.; STRAB., lib. VII. ↩
Anacharsis paya ses innovations de sa vie2; mais le levain qu'il avait jeté continua de fermenter après lui. Les Scythes, dégoûtés de leur innocence, burent le poison de la vie civile3. Longtemps celle-ci paraît amère à l'homme libre des bois ; mais l'habitude ne la lui a pas plus tôt rendue supportable, qu'elle se tourne pour lui en une passion enivrante; le venin coule jusqu'à ses os; un univers étrange, peuplé de fantômes, s'offre à sa tête troublée : simplicité, justice, vérité, bonheur, tout disparaît4.
2 Il fut tué par son frère d'un coup de flèche à la chasse. ↩
3 STRAB., lib. VII, p. 331. ↩
4 Id., ib. ↩
Le torrent des maux de la société ne se précipita pas chez les Scythes par une seule issue. Ces nations guerrières et pastorales trafiquaient de leur sang avec les puissances voisines1, trop lâches ou trop faibles pour défendre elles-mêmes leur territoire. Athènes entretenait une garde scythe2, de même que les rois de France se sont longtemps entourés de braves paysans de la Suisse3. Ce fut le sort des anciens habitants du Danube et de ceux de l'Helvétie de se distinguer au temps de l'innocence par les mêmes qualités, la fidélité et la simplesse4; et par les mêmes vices au jour de la corruption, l'amour du vin et la soif de l'or5. Ces deux peuples combattirent à la solde des monarques pour des querelles autres que celles de la patrie. Neutres dans les grandes révolutions des États qui les environnaient, ils s'enrichirent des malheurs d'autrui, et fondèrent une banque sur les calamités humaines. Soumis en tout à la même fatalité, ils durent la perte de leurs mœurs aux peuples, ancien et moderne, qui ont eu le plus de ressemblance, les Athéniens et les Français. A la fois objet de l'estime et des railleries de ces nations satiriques6, le montagnard des Alpes et le pasteur de l'Ister apprirent à rougir de leur simplicité dans Paris et dans Athènes. Bientôt il ne resta plus rien de leur antique vertu brisée sur l'écueil des révolutions. La tradition seule s'en élève encore dans l'histoire, comme on aperçoit les mâts d'un vaisseau qui a fait naufragea.
1 On trouve souvent, dans les anciens historiens, les Scythes servant à la solde des Perses. (Vid. HEROD. et XENOPa.) Louis XI fut le premier souverain à stipendier les cantons. (Voy. Mémoires de Phil. de Com.) ↩
2 SUIDAS, Toxar. ↩
3 Les Suisses ont été égorgés deux fois, et à peu près dans les mêmes circonstances, en défendant les rois de France contre ce peuple qui, disait-on, chérissait tant ses maîtres : la première, à la journée des Barricades, du temps de la Ligue; la seconde, de notre propre temps. Davila (Istor. del Guerre civili di Francia, t. III, p. 282) rapporte ainsi le premier meurtre des Suisses. « Poichè fù sbarrata e fortificata la città - passando per ogni parte parola, con altissime e ferocissime voci, che si taglia a pezzi la soldatesca straniera, furono assaliti gli Svizzeri, nel cimiterio degl' Innocenti, ove serrât, e quasi per così dire imprigionati, non poterono far difesa di sorte alcuna, ma essendo nel primo impeto restati trenta sei morti ; gli altri si arresero senza contesa. Furono dal popolo con jattanza, e con violenza grandissima svaligiati. Furono espugnate, nel medesimo tempo, tutte le altre guardie del castelletto, etc. » On s'imagine voir la journée du 10 août. ↩
4 JUSTIN., lib. XI, cap. XI; PHILIP. DE COM., ib., de Rep. Helv., lib. 1. ↩
5 STRAB., ib. ; ATHEN., lib. XI, cap. VII, p. 427 ; Dict. de la Suisse. On connaît les proverbes populaires d'Athènes et de Paris : Boire comme un Scythe, boire comme un Suisse. ↩
6 On jouait les Scythes sur le théâtre d'Athènes, comme on joue les Suisses sur ceux de Paris, pour leur prononciation étrangère du grec, du français. Le grec n'étant plus une langue vivante, le sel des plaisanteries d'Aristophane est perdu pour nous. Je doute que ce misérable genre de comique fût d'un meilleur goût que la scène du Suisse dans Pourceaugnac. ↩
(a) Ces trois chapitres, sur les trois âges de la Scythie et de la Suisse, sont la surabondance d'un esprit qui se plaît au tableau de la nature : ils ne sont pas plus dans le sujet de l'Essai que les trois quarts de l'ouvrage. J'étais alors, comme Rousseau, grand partisan de l'état sauvage, et j'en voulais à l'état social. Je me suis raccommodé avec les hommes, et je pense aujourd'hui, avec un autre philosophe du dix-huitième siècle, que le superflu est une chose assez nécessaire. Il y a encore dans ces chapitres des pensées, des images, des expressions même, que j'ai transportées depuis dans mes autres ouvrages. (N. ED.) ↩