Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Chapitre XXXVII. Conversion des Barbares

Seconde partie

Chapitre XXXVII. Conversion des Barbares

Essai sur les révolutions · 4 min de lecture · p. 338–340 · chapitre 107 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Si le christianisme avait trouvé dans les malheurs des hommes une cause de ses premiers succès, cette cause agit dans sa plus grande force au moment de l'invasion des Barbares. Un bouleversement général de propriétés et de libertés eut lieu en même temps dans tout le monde connu. On écrasait les hommes comme des insectes : lorsque les Vandales ne pouvaient prendre une ville, ils massacraient leurs prisonniers ; et, abandonnant leurs cadavres à l'ardeur du soleil autour de la cité assiégée, ils y communiquaient la peste1.

1 ROBERTSON, Hist. of Charles V, Vol. I. ↩

Toute autorité étant donc dissoute au civil, les prêtres seuls pouvaient protéger les peuples. Ce qui restait encore d'habitants attachés à l'ancien culte, se rangea sous la bannière du christianisme. Si jamais la religion a paru grande, c'est lorsque, sans autre force que la vertu, elle opposa son front auguste à la fureur des Barbares, et, les subjuguant d'un regard, les contraignit de dépouiller à ses pieds leur férocité nativea.

(a) Mais, en vérité, n'est-ce pas là le Génie du Christianisme tout pur, et ne suis-je pas, dans ces paragraphes, l'apologiste plutôt que le détracteur de la religion? ↩

On conçoit aisément comment des Sauvages sortis de leurs forêts, n'ayant aucun préjugé religieux antérieur à déraciner, se soumirent à la première théologie que le hasard leur offrit. L'imagination est une faculté active, à la fois écho et miroir de la nature qui l'environne : celle de l'homme des bois, frappée du spectacle des déserts, des cavernes, des torrents, des montagnes, se remplit de murmures, de fantômes, de grandeur. Présentez-lui alors des objets intellectuels, elle les saisira avidement, surtout s'ils sont incompréhensibles, car la mort de l'imagination, c'est la connaissance de la vérité.

D'autres raisons facilitaient encore la conversion des Barbares au christianisme. A mesure qu'ils émigraient vers le sud, en quittant les régions sombres et tempétueuses du septentrion, ils perdaient l'idée de leur culte paternel, inhérent au climat qu'ils habitaient. Un ciel rasséréné ne leur montrait plus dans les nuages les âmes des héros décédés; ils ne traversaient plus, à la pâle lueur de la lune, des bruyères désertes, des vallées solitaires, où l'on entendait derrière soi les pas légers des fantômes ; des ombres irritées ne saisissaient plus la cime des pins dans leur course ; le météore ne reposait plus entre les rameaux du cerf, au bord du torrent bleuâtre ; le brouillard du soir avait cessé d'envelopper les tours; la bouffée de la nuit de siffler dans les salles abandonnées du guerrier; le vent du désert, de soupirer dans l'herbe flétrie, et autour des quatre pierres moussues de la tombe1 : enfin la religion de ces peuples s'était dissipée avec les orages, les nues et les vapeurs du Nord2.

1 Les Deux Edda; MALLET, Introd. à l'Hist. du Dan.; OSSIAN. ↩

2 Si je cite Ossian avec d'autres auteurs, c'est que je suis, avec le docteur Blair en Angleterre, M. Goethe en Allemagne et plusieurs autres, un de ces esprits crédules auxquels les plaisanteries de Johnson n'ont pu persuader qu'il n'y eût pas quelque chose de vrai dans les ouvrages du Barde écossais. Que Johnson, lorsqu'on lui demandait s'il connaissait beaucoup d'hommes capables d'écrire de pareils poëmes, ait répondu : « Oui, plusieurs hommes, plusieurs femmes, plusieurs enfants, » le mot est gai, mais ne prouve rien. Il me paraît singulier que. dans cette dispute célèbre, on ait oublie de citer la collection du ministre Smith, qui cote le celte continuellement au bas des pages, et propose une édition de l'original des poëmes d'Ossian, par souscription. On trouve dans cette collection de Smith un chant sur la mort de Gaul, où il y a des choses extrêmement touchantes; particulièrement Gaul expirant de besoin sur un rivage désert, et nourri du lait de son épouse*. ↩

* Je ne suis plus convaincu de l'authenticité des poëmes d'Ossian; au lieu de croire aujourd'hui que le celte d'Ossian a été traduit en anglais par Macpherson, je crois, au contraire, que l'anglais de Macpherson a été traduit en celte par les bons Écossais amoureux de la gloire de leur pays. {N. ЁD.) ↩

D'ailleurs le nouveau culte qu'on leur offrait n'était pas si étranger aux dogmes de leurs pères qu'on l'a généralement cru. Si Jéhova créa Adam et Ève, Odin aussi avait formé de limon le brave Askus, et la belle Emla; Henœrus leur donna la raison ; et Lœdur, versant dans leurs veines les flots d'un sang pur, ouvrit leurs yeux à la vie3.

3 BARTHOLIN, Antiq. Dan. Askum et Emlam, omni conatu destitutos, Animam nec possidebant, rationem nec habebant, Nec sanguinem, nec sermonem, nec faciem venustam : Animam dédit Odinus ; rationem dédit Henœrus ; Lœdur sanguinem addidit, et faciem venustam. ↩

Enfin les rois barbares, déjà politiques, embrassèrent le christianisme pour obtenir des empires ; et les hommes, ayant changé de mœurs, de langage, de religion, ayant perdu jusqu'au souvenir du passé, crurent être nouvellement créés sur la terre1.

1 DANIEL, Hist. de France ; GRÉG. DE TOURS., liV. I; HUME'S Hist. of Engl.; HENRY'S, ih., etc. ↩