Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre XLVI. Les trois Ages de la Scythie et de la Suisse². - Premier Age : la Scythie heu-
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
2 Je vais présenter au lecteur l'âge sauvage, pastoral-agricole, philosophique et corrompu, et lui donner ainsi, sans sortir du sujet, l'index de toutes les sociétés, et le tableau raccourci, mais complet, de l'histoire de l'homme.
reuse et sauvage.
Les heureux Scythes, que les Grecs appelaient Barbares, habitaient ces régions septentrionales qui s'étendent à l'est de l'Europe et à l'ouest de l'Asie. Un roi, ou plutôt un père, guidait la peuplade errante. Ses enfants le suivaient plutôt par amour que par devoir. N'ayant que leur simplicité pour justice, pour lois que leurs bonnes mœurs, ils trouvaient en lui un arbitre pendant la paix, et un chef durant la guerre3. Et qu'auraient gagné les monarques voisins à attaquer une nation qui méprisait l'or et la vie4? Darius fut assez insensé pour le faire. Il reçut de ses ennemis le symbole énergique, présage de sa ruine5. Il les envoya défier au combat par une vaine forfanterie : - « Viens attaquer les tombeaux de nos pères, » lui répondirent ces hommes pauvres et vertueux6. C'eût été une digne proie pour un tyran.
3 JUST., lib. XI, cap. II; HEROD., lib. IV; STRAB., lib. VII; ARRIAN., lib. IV. - ↩
4 JUST., lib. XI. ↩
5 HEROD., lib. IV, cap. CXXXI. Une souris, une grenouille et cinq lèches. ↩
6 HEROD., lib. IV, cap. CANVI-CXXVII. ↩
Libre comme l'oiseau de ses déserts, le Scythe, reposé à l'ombrage de la vallée, voyait se jouer autour de lui sa jeune famille et ses nombreux troupeaux. Le miel des rochers, le lait de ses chèvres, suffisaient aux nécessités de sa vie1; l'amitié, aux besoins de son cœur2. Lorsque les collines prochaines avaient donné toutes leurs herbes à ses brebis, monté sur son chariot couvert de peaux, avec son épouse et ses enfants, il émigrait à travers les bois3 au rivage de quelque fleuve ignoré, où la fraîcheur des gazons et la beauté des solitudes l'invitaient à se fixer de nouveau.
1 JUST., lib. II, cap. II. ↩
2 LUCIAN., in Toxari, p. 51. ↩
3 HORAT., lib. III, Od. XXIV. ¼ Un des grands lacs du Canada. ↩
Quelle félicité devait goûter ce peuple aimé du ciel ! A l'homme primitif sont réservées mille délices. Le dôme des forêts, le vallon écarté qui remplit l'âme de silence et de méditation, la mer se brisant au soir sur des grèves lointaines, les derniers rayons du soleil couchant sur la cime des rochers, tout est pour lui spectacle et jouissance. Ainsi je l'ai vu sous les érables de l'Erié 4, ce favori de la nature š qui sent beaucoup et pense peu, qui n'a d'autre raison que ses besoins, et qui arrive au résultat de la philosophie, comme l'enfant, entre les jeux et le sommeil. Assis insouciant, les jambes croisées, à la porte de sa hutte, il laisse s'écouler ses jours sans les compter. L'arrivée des oiseaux passagers de l'automne, qui s'abattent à l'entrée de la nuit sur le lac, ne lui annonce point la fuite des années, et la chute des feuilles de la forêt ne l'avertit que du retour des frimas. Heureux jusqu'au fond de l'âme, on ne découvre point sur le front de l'Indien, comme sur le nôtre, une expression inquiète et agitée. Il porte seulement avec lui cette légère affection de mélancolie qui s'engendre de l'excès du bonheur, et qui n'est peut-être que le pressentiment de son incertitude. Quelquefois, par cet instinct de tristesse particulier à son cœur, vous le surprendrez plongé dans la rêverie, les yeux attachés sur le courant d'une onde, sur une touffe de gazon agitée par le vent, ou sur les nuages qui volent fugitifs par-dessus sa tête, et qu'on a comparés quelque part aux illusions de la vie : au sortir de ces absences de lui-même, je l'ai souvent observé jetant un regard attendri et reconnaissant vers le ciel, comme s'il eût cherché ce je ne sais quoi inconnu qui prend pitié du pauvre Sauvage.
5 Je supplée ici par la peinture du sauvage mental* de l'Amérique ce qui manque dans Justin, Hérodote, Strabon, Horace, etc , à l'histoire des Scythes. Les peuples naturels, i quelques différences près, se ressemblent ; qui en a vu un a vu tous les autres.
* Qu'est-ce que cela veut dire ? (N. ÉD.) ↩
Bons Scythes, que n'existâtes-vous de nos jours ! J'aurais été chercher parmi vous un abri contre la tempête. Loin des querelles insensées des hommes, ma vie se fût écoulée dans tout le calme de vos déserts ; et mes cendres, peut-être honorées de vos larmes, eussent trouvé sous vos ombrages solitaires le paisible tombeau que leur refusera la terre de la patriea.
(a) Ce chapitre est presque tout entier dans René, dans Atala et dans quelques paragraphes du Génie du Christianisme. (N. ED.) ↩