Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre II. Première révolution. - Les républiques grecques. - Si le contrat social des publi-
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
cistes est la convention primitive des gouvernements.
Les républiques de la Grèce, considérées comme les premiers gouvernements populaires parmi les hommes1, offrent un objet bien intéressant à la philosophie. Si les causes de leur établissement nous avaient été transmises par l'histoire, nous eussions pu obtenir la solution de ce fameux problème en politique; savoir : quelle est la convention originale de la société?
1 Ceci n'est pas d'une exactitude rigoureuse. La république des Juifs commence à la sortie de ce peuple d'Egypte, l'an 1491 avant notre ère, et Tyr fut fondée l'an 1252 de la même chronologie. (Genes.; JoSEPH., Antiq., lib. VIII, c. II.) ↩
Jean-Jacques prononce et rapporte l'acte ainsi : « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale; et nous recevons en corps chaque membre, comme partie indivisible du tout2. »
2 Contrat soc., liv. 1, C. VI. ↩
Pour faire un tel raisonnement ne faut-il pas supposer une société déjà préexistante? Sera-ce le sauvage, vagabond dans ses déserts, à qui le mien et le tien sont inconnus, qui passera tout à coup de la liberté naturelle à la liberté civile, sorte de liberté purement abstraite, et qui suppose de nécessité, toutes les idées antérieures de propriété, de justice conventionnelle, de force comparée du tout à la partie, etc. Il se trouve donc un état civil intermédiaire, entre l'état de nature et celui dont parle Jean-Jacques. Le contrat qu'il suppose n'est done pas l'original.
Mais quel est, dira-t-on, ce contrat primitif? C'est ici la grande difficulté.
Que si on reçoit, pour un moment, celui de Rousseau comme authentique, du moins est-il certain que ce pacte fondamental remonte au delà des sociétés dont nous nous formions quelque idée, puisque pas une des hordes sauvages qu'on a rencontrées sur le globe n'existait sous un gouvernement populaire. Or, de ces deux choses l'une :
Ou il faut admettre, avec Platon1, que le gouvernement monarchique, établi sur l'image d'une famille, est le seul qui soit naturel; que conséquemment le contrat social ne peut être que d'une date subséquente ;
Ou que, s'il est original, Les peuples, presque aussitôt fatigués de leur souveraineté, s'en sont déchargés sur un citoyen courageux ou sage.
D'ici cette immense question :
Comment du gouvernement primitif, en le supposant monarchique, les hommes sont-ils parvenus à concevoir le phénomène d'une liberté autre que celle de la nature?
Ou si l'on veut dire que la constitution primitive ait été républicaine :
Par quels degrés l'esprit humain, après des siècles d'observation, après l'expérience des maux qui résultent de tout gouvernement (a), a-t-il retrouvé la constitution naturelle, depuis si longtemps mise en oubli (b)?
1 PLAT., lib. III, de Leg., p. 680. ↩
(a) On a fait grand bruit de cette phrase, qui, si elle signifie quelque chose, veut dire seulement qu'il y a des vices dans toutes les institutions humaines. Ce n'est d'ailleurs qu'une boutade empruntée au doute de Montaigne ou à l'humeur de
(b) Ce chapitre suffirait seul pour prouver ce que j'ai avancé dans une des préfaces de cette édition complète de mes œuvres, savoir : que j'ai écrit sur la politique dans ma première jeunesse avec un goût aussi vif que sur des sujets d'imagination. Ce n'est donc pas, comme on a feint de le croire, la restauration qui m'a fait passer de la littérature à la politique.
On reconnaît encore ici les deux caractères qui distinguent ma politique : elle est toujours de bonne foi, et toujours monarchique, bien que favorable à la liberté. Malgré l'admiration que je professais alors pour J. J. Rousseau, je combats vigoureusement le système de son Contrat social, et l'on va voir bientôt que cela me mène à conclure contre les républiques en faveur de la monarchie constitutionnelle. Il est plaisant qu'on ait voulu faire de moi dans ces derniers temps un républicain, parce que j'ai dit que si l'on n'adoptait pas franchement la monarchie représentative, on irait se perdre dans la république ; vérité qui me paraît démontrée jusqu'à l'évidence. Le despotisme militaire pourrait peut-être subsister un moment, mais sa durée est impossible dans l'état actuel de nos mœurs. Si l'armée est nombreuse, elle
J'invite les lecteurs à méditer ce grand sujet. Le traiter ici serait faire un ouvrage sur un ouvrage, et je n'écris que des essais. Dans les causes du renversement de la monarchie en Grèce, peu de choses conduisent à l'éclaircissement de ces vérités.
L'Age de la monarchie en Grèce.
On ne peut jeter les yeux sur les premiers temps de la Grèce sans frémir. Si l'âge d'or coula dans l'Argolide, sous les pasteurs Inachus et Phoronée; si Cécrops donna des lois pures à l'Attique ; si Cadmus introduisit les lettres dans la Béotie ; ces jours de bonheur fuirent avec tant de rapidité, qu'ils ont passé pour un songe chez la postérité malheureuse.
Les Muses ont souvent fait retentir la scène des noms tragiques des Agamemnon, des Œdipe et des Thésée 1. Qui de nous ne s'est attendri aux chefs-d'œuvre des Crébillon (a) et des Racine? A la peinture de ces fameux malheurs de rois, nous versions des larmes jadis, comme à des fables : témoins de la catastrophe de Louis XVI et de sa famille, nous pourrons maintenant y pleurer comme à des vérités (b).
Des massacres 2, des enlèvements 3, des incendies 4; des peuples entiers forcés à l'émigration par leur misère 5 ; d'autres se levant en masse pour envahir leurs voisins⁶ ; des rois sans autorité 7, des grands factieux &, des nations barbares 9 : tel est le tableau que nous
a tous les sentiments de la nation; si elle est faible, la population la domine et l'entraîne. N'est pas d'ailleurs despote militaire qui veut ; on ne le devient qu'à force de combats et de conquêtes : pour établir l'esclavage chez un peuple, il faut à ce peuple de la gloire ou des malheurs. Encore une fois, abandonnez la monarchie constitutionnelle, et vous tombez de force dans la république. (N. ÉD.)
1 Eschyle, Sophocle, Euripide.
(a) Crébillon est ici singulièrement associé à Racine : ce sont jugements de college.
(b) Dans cet Essai, où je devais être athée et républicain, on me trouve presque à chaque page religieux, monarchique et fidèle à mes princes légitimes. (N. ÉD.)
2 PLUT., in Thes. - 3 HOM., Iliad. - « Ibid., lib. IX. - 5 HEROD., lib. I, cap. CXLV; STRAB., lib. XIII, p. 582 ; PAUSAN., lib. VII, cap. II, p. 524. - 6 PAUSAN., lib. II, Cap. XIII; THUCYD., 1.1, p. 2. - 7 PLUT., in Thes. ; DIOD., lib. IV, p. 266. - 8 PAU-SAN., cap. II, p. 7. - 9 ÆLIAN., Var. Hist., lib. III, cap. XXXVII.
présente la Grèce monarchie. Tout à coup, sans qu'on en voie de raisons apparentes, des républiques se forment de toutes parts. D'où vient cette transition soudaine? Est-ce l'opinion qui, comme un torrent, renverse subitement le trône? Sont-ce des tyrans qui ont mérité leur sort à force de crimes? Non. Ici on abolit la royauté par estime pour cette royauté même, « nul homme, disent les Athéniens, n'étant digne de succéder à Codrus1 : » là c'est un prince héritier de la couronne, qui établit lui-même la constitution populaire2.
1 MEURs., de Regib. Athen., lib. III, cap. XI. - Ils reconnurent pour roi Jupiter.- ↩
2 PLUT., in Lyc. ↩
Cette révolution singulière, différente dans ses principes de toutes celles que nous connaissons, a été l'écueil de la plupart des écrivains qui ont voulu en rechercher les causesa. Mably, effleurant rapidement le sujet, se jette aussitôt dans les constitutions républicaines3, sans nous apprendre le secret qui fit trouver ces constitutions. Tâchons, malgré l'obscurité de l'histoire, de faire quelques décou vertes dans ce champ nouveau de politique.
(a) Je soulève certainement ici une question nouvelle ; mais je promets avec témérité une solution que je ne donnerai pas. (N. ÉD.) ↩
3 Observat. sur l'Hist. de la Grèce p. 1 à 20- 4 PAUSAN., lib. II, cap. XIII et XVIII; VELL. PATERC, lib. 1, cap. 11 ↩