Seconde partie
Chapitre XL. La Réformation
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
C'est une grande époque dans l'Europe moderne que celle de la réformation. Dès que les hommes commencent à douter en religion ils doutent en politique. Quiconque ose rechercher les fondements de son culte, ne tarde pas à s'enquérir des principes de son gouvernement. Quand l'esprit demande à être libre, le corps aussi veut l'être : c'est une conséquence naturellea.
(a) J'expose ici dans quatre lignes deux ou trois vérités sur lesquelles on a élevé depuis de gros ouvrages remplis de déclamations contre les libertés publiques. Il n'y a point de mal à s'enquérir des principes de son gouvernement pour s'y attacher quand ils sont bons, pour les réformer quand ils sont mauvais ; je ne vois aucune raison de mettre un bandeau sur les yeux des hommes afin de les faire marcher droit. Je sais bien, il est vrai, que celui qui prétend guider les hommes a un grand intérêt à leur laisser ce bandeau, parce qu'il peut alors les conduire où il veut et comme il veut. Le christianisme, de son côté, ne craint pas plus la lumière que la liberté ne la craint : plus on l'examinera, plus on le trouvera digne d'admiration et d'amour. Il n'est pas bien d'ailleurs de vouloir faire de la religion et de la politique une cause commune ; il s'ensuivrait que quand un peuple est esclave il faudrait qu'il le restât éternellement, dans la peur de toucher aux choses saintes. Ce serait faire un tort immense à la foi que de l'associer aux injustices du despotisme. ↩
Erasme avait préparé le chemin à Luther ; Luther ouvrit la voie à Calvin ; celui-ci, à mille autres. L'influence politique de la réformation se trouvera dans les révolutions qui me restent à décrire. En la considérant seulement ici sous le rapport religieux, on peut remarquer que les diverses sectes qu'elle engendra produisirent sur le christianisme le même effet que les écoles philosophiques de la Grèce sur le polythéisme : elles affaiblirent tout le système sacerdotal. L'arbre, partagé en rameaux, ne poussa plus vigoureusement sa tige unique, et devint ainsi plus aisé à couper branche à branche.
Je ne puis quitter l'article de la réformation sans faire une réflexion de plus. Pourquoi toutes ces scènes de carnage? La Ligue1 où l'on vit, comme de nos jours, les Français traîner les entrailles fumantes de leurs victimes ; dévorer leurs cœurs encore palpitants,
1 Esprit de la Ligue. On trouve dans les Lettres de Pasquier deux passages intéressants sur les malheurs que les révolutions ont causés à la France, et surtout à la capitale de ce royaume. Je les citerai tous les deux. Le premier a rapport aux guerres civiles du temps de Charles VI. Pasquier, après avoir parlé de la population et de la richesse de Paris sous Charles V, ajoute : « Pendant que furieusement nostre ville s'amusa de soustenir le party bourguignon, elle deuint sans y penser toute déserte, et commencèrent ces grands hostels de Flandres, Artois, Bourbon, Bourgongne, Nesles, et plusieurs autres, seruir de nids à corneilles, au lieu où au precedent c'estoient receptacles de princes, ducs, marquis et comtes. l'ay leu dans vn liure escrit à la main, en forme de papier iournal, que de ce temps-là il y auoit vn loup qui tous les mois passoit au trauers de la ville, lequel ils appelloyent le Cour faut, estant le peuple tant accoustumé de le voir, qu'il n'en faisoit que rire. Chose qui se faisoit, ou pour les massacres qui se commettoient dans Paris, et pour les cadaures qui y pouuoient estre (n'y ayant animal qui ait le flair si subtil comme le loup), ou parce que la ville estoit lors grandement deshabitee. Quoy que soit s'estant sur les troubles du Bourguignon et Orleannois entre la guerre de l'Anglois et du François, il faut tenir pour chose très-certaine que la ville de Paris vint en grande souffrette, veu qu'en l'histoire mesdisante du roy Louys xj, nous trouuons que pour la repeupler, il voulut faire comme Romulus auoit fait autrefois dans Rome, et donner toute impunité de mesfaits precedens, et rappel de ban à tous ceux qui s'y voudroient habituer. Mais plus grande demonstration ne pouuez-vous auoir de ceste pauureté et solitude, que l'ordonnance qui se trouue aux vieux registres du Chastellet, par laquelle il estoit permis de mettre en criées les lieux vagues de la ville; et si pendant les six sepmaines il ne se trouuoit nul propriétaire qui s'y opposast, le lieu demeuroit à celui qui se le faisoit adiuger. Aussi quand nous lisons dans nos vieux filtres et enseignements, quelques maisons et heritages tant en la ville qu'es champs, vendus à non prix, tant s'en faut que ce soit vn argument de la félicité de ce temps-là, qu'au contraire c'est une demonstration très-certaine du malheur qui estoit lors en règne, par la longue suite des troubles. » (T. 1,1. X, p. 655.) Si dans une histoire de la révolution actuelle, on traduisait mot à mot en français le morceau suivant du même auteur, personne ne se douterait qu'il s'agit de la Ligue. « Il y a long-temps que ie ronge ie ne scay quelle humeur mélancholique dans moi, qu'il faut maintenant que je vomisse en vostre sein. le crain, ie croy, ie voi présentement la fin de nostre republique. Nous ne pouuons denier que n'ayons vn grand roi ; toutes fois si Dieu ne l'aduise d'vn œil de pitié, il est sur le poinct ou - de perdre sa Couronne, ou de voir son Royaume tout renuersé. - Le vray subside dont le prince doit faire fonds, est de la bienueillance de ses subiects. La plus grande partie de ceux qui ont esté près du Roy, ont estimé n'auoir plus beau magazin pour s'accroistre, qu'en lui fournissant mémoires à la ruine du pauure peuple, c'est à-dire à la ruine de lui-même : dignes certes, ces malheureux ministres, d'vne puni tion plus horrible, que celuy qu'on tire à quatre cheuaux, pour auoir voulu attenter contre la Maiesté de son Prince. D'autant qu'en conseruant leur grandeur par ces damnables inuentions, ils ont mis leur maistre en tel desarroy que nous le voyons maintenant... ↩
« Dieu doua nostre Roy de plusieurs grandes benedictions, qui luy sont particulières : mais comme il est né homme, aussi ne peut-il estre accomply de tant de bonnes parties, qu'il n'ait des imperfections. Y a-t-il aucun Seigneur (ie n'en excepteray vn) de ceux qui ont eu part en ses bonnes graces, qui ait, ie ne diray point résisté (ce mot seroit mal mis en œuvre contre un Roy), mais qui ne se soit estudié de fauorizer en toutes choses ses opinions, ores qu'elles se fouruoyassent à l'œil, du chemin de la raison? On le voyoit naturellement enclin à une libéralité. C'estoit vne inclination qu'il tenoit de la Royne sa mere ; vertu vrayment royale, quand elle ne se desborde à la foule et oppression des subjects : qui est celuy qui par ses importunitez extraordinaires n'en ait abuzé?... Le malheur veut que nul de ses principaux officiers, qui estoient près de luy, ne la controolle. Voilà comment vn grand et beau prince se laissant en premier lieu emporter par ses volontez, puis vaincu pour les importunitez des siens, enfin non secouru de ceux qui pour la nécessité de leurs cnarges y deuoient auoir l'œil, il n'a pas esté malaisé de voir toutes nos affaires tomber au desordre et confusion telle que nous voyons aujourd'hui.
Sur ce pied a esté bastie la ruine de notre France; premièrement par ie ne scay quelle malheureuse inuention de contents (qui ont rendu tous les gens de bien malcontents), lesquels ne pouuans à la longue fournir aux libéralitez extraordinaires du Roy, ont eu recours à une infinité de meschants edicts, non pour subuenir aux nécessitez publiques, ains pour en faire dons, voire au milieu des troubles, à vns et autres. Et pour leur faire sortir effect, on a forcé les Seigneurs des Cours Souueraines de les passer, tantost par la présence du Roy, tantost des Princes du sang : libéralité qui ne s'estoit iamais pratiquée en autre republique que la nostre. Et si l'argent n'y estoit prompt, pour suppléer à ce deffaut, la malignité du temps produisit vne vermine de gens, que nous appellasmes par vn nouveau mot partisans, qui auançoient la moitié ou tiers du denier, pour auoir le tout. Race vrayement de vipères, qui ont fait mourir la France, leur mere, aussi tost qu'ils furent esclos.
On adiousta à tout cela pour chef-d'œuvre de nostre malheur, vn esloignement des Princes et des grands Seigneurs, et auancement des moindres près du Roy. le vous racompte tout cecy en gros. Car si l'auoy entrepris de vous particularizer en detail, et par le menu comme toutes ces choses se sont passées, l'encre me deffaudroit plustot que la matière. Mais quel fruit a produit tout ce mesnage ? Vne oppression de tous les subiects, une pauureté par tout le royaume, vn mescontentement general des grands, vne haine presque de tout le peuple encontre son Roy. Et puis au bout de tout cela, que pouuions-nous attendre autre chose que ce meschef, qui nous est ces iours passez aduenu?... Tant de novalitez mises sus à la foule des pauures subiects sans subiect, estoient autant de malignes humeurs ramassées au corps denostre republique ; lesquelles ne nous promettoient autre chose, que ce grand esclat de scandale, que nous auons veu dans Paris. C'estoit vn pus, c'estoit une boue qui couvoit dans nous, à laquelle le médecin supernaturel a voulu donner vent, lors que nul de nous n'y pensoit. Le Roy mesme l'a fort bien recogneu; quand soudain après estre arriué à Chartres, pour donner quelquel ordre à ce mal, il a reuoqué trente malheureux edicts et encores promis par autres lettres patentes, de n'user plus de contents. Pleut à Dieu que deux mois auparavant il les eust reuoquez de son seul instinct, affin que ceux que ie voy contre luy vlcerez eussent estimé luy deuoir totalement ceste grâce, et non au scandale aduenu. Mais c'est vn mal commun à leurs chairs encore tièdes ; et, fouillant dans les sépulcres, couvrir le sol de la patrie des carcasses à moitié consumées de leurs pères ? Pourquoi ces troubles des Pays-Bas, où le duc d'Albe joua le premier acte de la tragédie de Robespierre 1? les massacres des paysans d'Allemagne, les guerres civiles d'Ecosse 2, la révolution de Cromwell, durant laquelle des malheureux, entassés dans les cales humides des vaisseaux, périssaient empoisonnés les uns par les autres ? Pourquoi, dis-je, ces abominables spectacles ? parce qu'un moine s'avisa de trouver mauvais que le pape n'eût pas donné à son ordre, plutôt qu'à un autre, la commission de vendre des indulgences en Allemagne. Pleurons sur le genre humain (a).