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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Chapitre XXVIII. L'Egypte

Première partie — Révolutions anciennes. introduction

Chapitre XXVIII. L'Egypte

Essai sur les révolutions · 6 min de lecture · p. 110–112 · chapitre 34 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Au moment du renversement de la tyrannie à Athènes, l'Egypte n'était plus qu'une province de la Perse. Ainsi elle fut exposée, comme le reste de l'État dont elle formait un des membres, à toute l'influence de la révolution grecque. Elle se trouvera donc comprise en général dans ce que je dirai de l'empire de Cyrus. Nous examinerons seulement ici quelques circonstances qui lui sont particulières.

De temps immémorial les Égyptiens avaient été soumis à un gouvernement théocratique1. Ainsi que les nations de l'Inde, dont ils tiraient vraisemblablement leur originea, ils étaient divisés en trois classes inférieures, de laboureurs, de pasteurs et d'artisans2. Chaque homme était obligé de suivre, dans l'ordre où le sort l'avait jeté, la profession de ses pères, sans pouvoir changer d'études selon son génie ou les temps. Que dis-je? ce n'eût pas été assez. Dans ce pays d'esclavage, l'esprit humain devait gémir sous des chaînes encore plus pesantes : l'artiste ne pouvait suivre qu'une ligne de ses études, et le médecin, qu'une branche de son art3.

1 DIOD., lib. 1, p. 63. ↩

(a) Cela n'est pas clair. (N. ED.) ↩

2 DIOD., lib. I, p. 67. ↩

3 HERODOT., lib II, cap. LXXXIV. ↩

Mais, en redoublant les liens de l'ignorance autour du peuple, ses chefs avaient aussi multiplié ceux de la morale. Ils savaient qu'il est inutile de donner des entraves au génie pour éviter les révolutions, si on ne gourmande en même temps les vices, qui conduisent au même but par un autre chemin. Le respect des rois et de la religion4, l'amour de la justice5, la vertu de la reconnaissance6, formaient le code de la société chez les Égyptiens; et s'ils étaient les plus superstitieux des hommes, ils en étaient aussi les plus innocents.

4 HÉRODOT., lib. II, cap. XXXVII. ↩

5 DIOD., lib. 1, p. 10. On connait la coutume des Égyptiens du jugement après la mort, qui s'étendait jusque sur les rois. Un autre usage non moins extraordinaire était celui par lequel un débiteur engageait le corps de son père à son créancier. Ces lois sublimes sont trop fortes pour nos petites nations modernes : elles nous étonnent, elles nous confondent; nous les admirons, mais nous ne les entendons plus, parce qu'il nous manque la vertu qui en faisait le secret. ↩

6 HERODOT., lib. II. ↩

L'Egypte, de tous les temps, avait fait un commerce considérable avec les Indes. Ses vaisseaux allaient, par les mers de l'Arabie et de la Perse, chercher les épices, l'ivoire et les soies de ces régions lointaines. Ils s'avançaient jusqu'à la Taprobane, la Ceylan des modernes. Sur cette côte les Chinois et les nations situées au delà du cap Comaria1 apportaient leurs marchandises à l'époque du retour périodique des flottes égyptiennes, et recevaient en échange l'or de l'Occident2.

1 Comorin. ↩

2 ROBERTSON's Disquisition, etc., concern. Ancient India, sect. 1. ↩

Mais tandis que le peuple était livré, par système, aux plus affreuses ténèbres, les lumières se trouvaient réunies dans la classe des prêtres. Ils reconnaissaient les deux principes de l'universa ; la matière3 et l'esprit4. Ils appelaient la première Athor, et la seconde Cneph 5. Celui-ci, par l'énergie de sa volonté, avait séparé les éléments confondus, produit tous les corps, tous les effets, en agissant sur la masse inerte6. Le mouvement, la chaleur, la vie répandue sur la nature leur fit imaginer une infinité de moyens, où ils voyaient une multitude d'actions. Ils crurent que des émanations du grand Ètre flottaient dans les espaces, et animaient les diverses parties de l'univers7. Ils tenaient l'âme immortelle; et Hérodote prétend que ce furent eux qui enseignèrent les premiers ce dogme fondamental de toute moralité8b. Ils adressaient cette prière au ciel dans leurs pompes funèbres: « Soleil! et vous, puissances qui dispensez la vie aux hommes ! recevez-moi, et accordez-moi une demeure parmi les dieux immortels9. » D'autres sectes des prêtres enseignaient la doctrine de la transmigration des âmes10.

(a) Il n'y a point deux principes dans l'univers, ou il faudrait admettre l'éternité de la matière, ce qui détruirait toute véritable idée de Dieu. (N. Ev.) ↩

3 JABLONSK., Panth. Ægypt., lib. I, cap. 1. ↩

4 PLUT., Isis, Osiris. - $ JABLONSK., bid; EUSEB., lib. III, cap. XI. ↩

6 PLUT., Isis, Osiris. ↩

7 JABLONSK, lib. 11, сар. 1, п. ↩

8 Lib. II, сар. сххи. ↩

(b) Me voilà bien éloigné du matérialisme. (N. ÉD.) ↩

9 PORPHYR., de Abstinent., lib. IV. ↩

La physique, considérée dans tous les rapports de l'astronomie, la géométrie, la médecine, la chimie, etc., étaient cultivées par les prêtres égyptiens11 avec un succès inconnu aux autres peuples, et surtout aux Grecs au moment de leur révolution. La science sublime des gouvernements leur était aussi révélée. Pythagore, Thalès, Lycurgue, Solon, sortis de leur école, prouvent également cette vérité.

10 HERODOT., lib. II, cap. CXXIII. ↩

11 HERODOT., lib. II, Cap. CAXII; DIOD., lib. I; STRAB., lib. VII; JABLONSK., Panth. Ægyptiorum. ↩

Les Égyptiens comptèrent des auteurs célèbres : les deux Hermès, le premier, inventeur1, le second, restaurateur des arts2, Sérapis qui enseigna à guérir les maux de ses semblables3. Leurs livres ont péri dans les révolutions des empires, mais leurs noms sont conservés parmi ceux des bienfaiteurs des hommes. Si l'on en croit les alchimistes, la transmutation des métaux fut connue des savants d'Egypte4.

1 ÆLIAN, Hist., lib. AIV, cap. XXXIV. ↩

2 HEROD., lib. II. cap. LXXXII. ↩

3 PLIN., lib. II, cap. XIII. ↩

4 L'Égypte dévoilée. ↩

Au reste, c'est dans ce pays, dont tout amant des lettres ne doit prononcer le nom qu'avec respect, que nous trouvons les premières bibliothèques. Comme si la nature eût destiné cette contrée à devenir la source des lumières, elle y avait fait croître exprès le papyrus5 pour y fixer les découvertes fugitives du génie. Malheureusement les signes mystérieux dans lesquels les prêtres enveloppaient leurs études ont privé l'univers d'une foule de connaissances précieuses. J'ai un doute à proposer aux savants. Les Égyptiens étaient vraisemblablement Indiens d'origine : la langue philosophique du premier peuple n'était-elle point la même que la langue hanscrite des derniers6? Celle-ci est maintenant entendue, ne serait-il point possible d'expliquer l'autre par son moyena?

5 PLIN., lib. XIII, cap. xI. ↩

6 On devrait écrire sanscrit, qui est la vraie prononciation. ↩

(a) J'adoptais trop absolument l'opinion des savants, qui font les Egyptiens originaires de l'Inde. Les progrès étonnants que M. Champollion a faits dans l'explication des hiéroglyphes n'ont point jusqu'à présent établi qu'il existât de rapport entre le sanscrit et la langue savante des Egyptiens. (N. ÉD.) T DIOD., lib. 1, p. 78; STRAB., Geog., lib. XVII, p. 1142. - & JAMBLICH., in Vit. Pyth. ↩

En rangeant sous sa puissance les diverses nations disséminées sur les bords du Nil, Cambyses favorisa la propagation des arts. Jusqu'alors les Égyptiens, jaloux des étrangers 7, ne les admettaient qu'avec la plus grande répugnance à leurs mystères 8. Lorsqu'ils furent devenus sujets de la Perse, l'entrée de leur pays s'ouvrit alors aux amants de la philosophie. C'est de ce coin du monde que l'aurore des sciences commença à poindre sur notre horizon ; et l'on vit bientôt les lumières s'avancer de l'Égypte vers l'Occident, comme l'astre radieux qui nous vient des mêmes rivages.