Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre IV. Causes de la subversion du gouvernement royal chez les Grecs. - Elles différent
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
totalement de celles de la révolution française.
La première raison qu'on entrevoit de la chute de la monarchie en Grèce se tire des révolutions qui désolèrent si longtemps ce beau pays. Depuis la prise de Troie, jusqu'à l'extinction de la royauté à Athènes, et même longtemps après, un bouleversement général changea la face de la contrée. Dans ce chaos de choses nouvelles, l'ordre des successions au trône fut violé 4; les rois perdirent peu à peu leur puissance, et les peuples l'idée d'un gouvernement légal. Toutes les humeurs du corps politique, allumées par la fièvre des révolutions, se trouvaient à ce plus haut point d'énergie, d'où sortent les formes premières et les grandes pensées : le moindre choc dans l'état était alors plus que suffisant pour renverser de frêles monarchies, qui pouvaient à peine porter ce nom.
Nous trouvons dans l'esprit des riches une autre cause non moins frappante de la subversion du gouvernement royal en Grèce. Ceux-ci, profitant de la confusion générale pour usurper l'autorité, semaient les factions autour des trônes où ils aspiraient1. C'est un trait commun à toutes les révolutions dans le sens républicain, qu'elles ont rarement commencé par le peuplea. Ce sont toujours les nobles qui, en proportion de leur force et de leurs richesses, ont attaqué les premiers la puissance souveraine : soit que le cœur hu- . main s'ouvre plus aisément à l'envie dans les grands que dans les petits, ou qu'il soit plus corrompu dans la première classe que dans la dernière, ou que le partage du pouvoir ne serve qu'à en irriter la soif; soit enfin que le sort se plaise à aveugler les victimes qu'il a une fois marquées. Qu'arrive-t-il lorsque l'ambition des grands est parvenue à renverser le trône? Que le peuple, opprimé par ses nouveaux maîtres, se repent bientôt d'avoir assis une multitude de tyrans à la place d'un roi légitime. Sans égard au prétendu patriotisme dont ces hommes s'étaient couverts, il finit par chasser la faction honteuse; et l'État, selon sa position morale, se change en république ou retourne à la monarchieb.
1 DIOD., lib. IV ; PAUSAN., lib. IX, cap. V. ↩
(a) Observation digne de l'histoire ; mais, pour être logique, après m'être servi de l'adverbe rarement, il ne fallait pas dire, Ce sont toujours les nobles ; il fallait dire, Ce sont presque toujours les nobles. Je fais d'ailleurs le procès de l'aristocratie avec trop de rigueur. Pourquoi l'aristocratie est-elle disposée à mettre des obstacles au pouvoir d'un seul? C'est que son principe naturel est la liberté, comme le principe naturel de la démocratie est l'égalité. Aussi voyons-nous que les rois qui aspirent au despotisme détestent l'aristocratie, et qu'ils recherchent la faveur populaire, laquelle ils sont sûrs d'obtenir en sacrifiant les riches et les nobles au principe de l'égalité. Si l'aristocratie a souvent attaqué la puissance souveraine, c'est encore plus souvent la démocratie qui a livré la liberté à cette puissance. Mais remarquez qu'aussitôt que le monarque est parvenu au despotisme par le peuple, il ne veut plus du peuple et retourne à l'aristocratie qu'il a proscrite ; car, si le peuple est bon pour faire usurper la tyrannie, il ne vaut rien pour la maintenir. (N. ÉD.) ↩
(b) Ceci est imprimé en 1797 : la prédiction s'est vérifiée pour la France. (N. Eb.) ↩
Une troisième source de la constitution populaire chez les Grecs mérite surtout d'être connue, parce qu'elle découle essentiellement de la politique, et qu'elle n'a pas encore, du moins que je sache, été découverte par les publicistes ; je veux dire, l'accroissement du pouvoir des Amphictyons. Cette assemblée fédérative, instituée par le troisième roi d'Athènes1, étendit peu à peu son autorité sur toute la Grèce2. Or, par le principe, il ne peut y avoir deux souverains dans un État. Une monarchie n'est plus, là où il y a une convention souveraine en unité. Que si l'on dit que le conseil amphictyonique n'avait que le droit de proposition, et ressemblait, dans ses rapports, aux diètes d'Allemagne, c'est faute d'avoir remarqué que,
1 On ignore le temps précis de l'institution de cette assemblée, et l'on varie égale ment sur le nom de son auteur : les uns, tels que Pausanias, le nommant Amphictyon, les autres, tels que Strabon, Acrisius. En suivant l'opinion commune, l'époque en remonterait vers le quinzième siècle avant notre ère. ↩
2 ÆscHIN., de fais. Leg. - ↩
Ce n'étaient pas les envoyés des princes qui composaient l'assemblée, mais les députés des peuples3;
3 ID., ibid. STRAB., P. 413. ↩
Qu'une telle convention était propre à faire naître aux nations qu'elle représentait l'idée des formes républicaines ;
Enfin, que les Amphictyons, favorisés de l'opinion publique, de-, vaient, tôt ou tard, par cet ambitieux esprit de corps, naturel à toute société particulière, s'arroger des droits hors de leur institution ; et que conséquemment les monarchies devaient aussi cesser tôt ou tard4.
4 Dans les jugements que le corps amphictyonique prononçait contre tel ou tel peuple, il avait le droit d'armer toute la Grèce au soutien de son décret, et de séparer le peuple condamné de la communion du temple. Comment une faible monarchie aurait-elle pu résister à ce colosse de puissance populaire, secondé du fanatisme religieux* ? (DIOD., lib. XVI; PLUT., in Themist.) ↩
* J'attribue trop de pouvoir au conseil amphictyonique; mais j'aurais dû remarquer qu'il renfermait dans sa constitution fédérale le premier germe de la république représentative. (N. ÉD.) ↩
Mais la grande et générale raison de l'établissement des républiques en Grèce, est qu'en effet ces républiques ne furent jamais de vraies monarchiesa; je m'expliquerai par la suite sur cet important sujet5.
(a) Cette phrase est obscure. Qu'est-ce que des républiques qui ne furent jamais de vraies monarchies ? Le fond de la pensée est ceci : les monarchies primitives de Rome et de la Grèce ne furent point de véritables monarchies dans le sens absolu du mot : pour se transformer en républiques, ces monarchies n'eurent pas besoin de changer leurs institutions: il leur suffit d'abolir le pouvoir royal. (N. ED.) ↩
5 A la révolution de Brutus. ↩
Telles furent les causes éloignées et immédiates qui contribuèrent au développement de cette grande révolution. Mais, puisque l'histoire nous a laissé ignorer par quelle étonnante suite d'idées les hommes, vivant de tous temps sous des monarchies, trouvèrent les principes républicains, disons que quelques oppressions réelles, beaucoup d'imaginaires, la lassitude des choses anciennes et l'amour des nouvelles, des chances et des hasards, par qui tout arrivea, enfin cette nécessité qu'on appelle la force des choses, produisirent les républiques, sans qu'on sût d'abord distinctement ce que c'était : et, l'effet ayant dans la suite fait analyser la cause, les philosophes se hâtèrent d'écrire des principes.
(a) Me voilà bien matérialiste : attendons quelques pages. (N. ED.) ↩
Au reste, il serait superflu de faire remarquer aux lecteurs que les sources d'où coula la révolution républicaine en Grèce n'ont rien, ou presque rien de commun, avec celles de la dernière révolution en France. Nous allons passer maintenant aux conséquences de la première. Je ne m'attacherai, comme tous les autres écrivains, qu'à l'histoire de Sparte et d'Athènes. Les annales des autres petites villes sont trop peu connues pour intéresser.