Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre XIX. De l'état des lumières en Grèce au moment de la Révolution républicaine. -
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Siècle de Lycurgue.
Lorsque je parlerai des lumières dans cet Essai, je ne m'attacherai principalement qu'à la partie morale et politique. Ce qui regarde les arts n'est pas, à proprement parler, de mon sujet : cependant j'en toucherai quelque chose, selon l'influence qu'ils auront eue sur les hommes dont j'écrirai alors l'histoire.
En commençant nos recherches au siècle de Lycurgue et les finissant à celui de Solon, nous voyons d'abord paraître Homère et Hésiode. Je n'entretiendrai point le lecteur de ces deux fameux poëtes. Qui n'a lu l'Iliade et l'Odyssée? qui ne connaît les Travaux et les Jours, la Théogonie, le Bouclier d'Hercule ? Homère a donné Virgile à l'antique Italie, et le Tasse à la nouvelle, le Camoëns au Portugal, Ercilla à l'Espagne, Milton à l'Angleterre, Voltaire à la France, Klopstock à l'Allemagne : il n'a pas besoin de mes éloges.
Pour nous le côté intéressant des poëmes de ce sublime génie, est leur action sur la liberté de la Grèce. Lycurgue les apporta à
dessous de son génie, il peut avoir souffert de longues infortunes, être devenu vicieux par misère ; et la même vigueur d'âme qui l'aurait conduit aux premières vertus en a peut-être fait un scélérat :
Some mute inglorious Milton hère may rest,
Some village Hampden, etc.
Où seraient les Pichegru, les Jourdan, les Buonaparte, sans la révolution ? Mais je crains d'en avoir trop dit *.
(a) J'ai transporté quelque chose de ce portrait des Français dans le Génie du Christianisme, en parlant de la manière d'écrire l'histoire. Il y a dans tous ces chapitres des incorrections que les hommes qui savent leur langue apercevront, et qu'il m'a semblé inutile de relever ; je n'en finirais pas. (N. ÉD.)
* Voici maintenant du Lavater et des promenades romanesques. Heureusement elles ne sont qu'en notes. Mais il est curieux de rencontrer le nom de Buonaparte, jeté en passant, dans une note, avec ceux de quelques autres généraux. Tout émigré que j'étais, j'avais une admiration involontaire pour cette même gloire qui me fermait les portes de ma patrie. (N. ED.) - Sparte1 et voulut que ses compatriotes y puisassent cet enthousiasme guerrier qui met les peuples à l'abri de la servitude étrangère. Solon fit des lois expresses en faveur de ce même Homère2? qui, comme historien, ne s'offre pas sous des rapports moins précieux. Aux seuls Athéniens il donne le nom de peuple, aux Scythes l'appellation des plus justes des hommes3, et souvent caractérise ainsi par un seul trait la politique et la morale de l'antiquité.
1 PLUT., in Lyc. ↩
2 LAERT., in Solon. ↩
3 Il., lib. IV. ↩
Les ouvrages d'Hésiode sont pleins des plus excellentes maximes. Le poëte ne voyait pas les hommes sous des couleurs riantes. Il respire cette mélancolie antique qui semble être le partage des grands génies. On sait que Virgile a puisé dans les Travaux et les Jours, l'idée de ses Géorgiques4. C'est de la belle description de l'Age d'or5 qu'il a tiré ce morceau ravissant :
4 Georg., lib. II, V. 176. ↩
5 HESIOD., Oper. et Dies. - & STRAB., lib. X, p. 482. ↩
O fortunatos nimium, sua si bona norint,
Agricolas !
L'influence d'Hésiode sur son siècle dut être considérable, dans un temps où l'art d'écrire en prose était à peine connu. Ses poésies tendaient à ramener les hommes à la nature ; et la morale, revêtue du charme des vers, a toujours un effet certain.
Thales de Crète, poëte et législateur, dont nous ne connaissons plus que le nom, fut le précurseur des lois à Lacédémone . Il consentit par amitié pour Lycurgue à se rendre à Sparte et à préparer, par la douceur de ses chants et la pureté de ses dogmes, les esprits à la révolution. Ces grands hommes savaient qu'il ne faut pas précipiter tout à coup les peuples dans les extrêmes, si l'on veut que les réformes soient durables. Il n'est point de révolution là où elle n'est pas opérée dans le cœur : on peut détourner un moment par force le cours des idées ; mais, si la source dont elles découlent n'est changée, elles reprendront bientôt leur pente ordinairea.
(a) Observation fort juste ; et par la même raison, lorsqu'une révolution est opérée dans le cœur, c'est-à-dire dans les idées, dans les mœurs des hommes, rien ne peut empêcher ce fleuve de répandre ses eaux telles qu'elles sont à leur source. (N. ED.) ↩
Ainsi les philosophes de l'antiquité adoucissaient les traits de la sagesse, en lui prêtant les grâces des Muses. Parmi les modernes, les Anglais ont eu l'honneur d'avoir appliqué les premiers la poésie à des sujets utiles aux hommes. Quant à nous, nous avons été préparés aux bonnes mœurs par la Pucelle et d'autres ouvrages que je n'ose nommera.
(a) Cela est vrai ; aussi ne jouirons nous pas de cette liberté, fille des mœurs, qui appartient à l'enfance des peuples ; mais nous pouvons avoir cette liberté, fille des lumières, qui naît dans l'âge mûr des nations. Quand j'écrivais l'Essai, je n'entendais encore bien que le système des républiques anciennes ; je n'avais pas fait assez d'attention à la découverte de la république représentative, qui, n'étant qu'une monarchie constitutionnelle sans roi, peut exister avec les arts, les richesses et la civilisation la plus avancée. La monarchie constitutionnelle avec un monarque est, selon moi, très-préférable à cette monarchie sans monarque ; mais il faut savoir adopter franchement la première si l'on ne veut être entraîné dans la seconde. (N. ÉD.) ↩