Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre XVIII. Caractère des Athéniens et des Français
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Quels peuples furent jamais plus aimables dans le monde ancien et moderne, que les nations brillantes de l'Attique et de la France? L'étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que des cœurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux capitales du goût et des beaux-arts, semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C'est là qu'assis à des banquets1, vous les entendrez se lancer de fines railleries2, rire avec grâce de leurs maîtres3; parler à la fois de politique et d'amour, de l'existence de Dieu et du succès de la comédie nouvelle4, et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d'Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, des femmes et des fleurs5.
1 ASCHIN., in Ctes. ; VOLT., Contes et Me'l. ↩
2 PLUT., de Præcep. reip. ger. , Caract. de La Bruy. ↩
3 PLUT., in Pericl.; Satir. Ménipp. ; Noels de la Cour, etc. ↩
4 PLUT., Conviv. ; XENOPH., ib. ; PLUT., Sept. Sapient. Conviv. ; J.J., Confess. et N. Hél. ↩
5 ANACR., Od. ; VOLT., Corresp. gén. ↩
Mais où court tout ce peuple furieux? d'où viennent ces cris de rage dans les uns, et de désespoir dans les autres ? Quelles sont ces victimes égorgées sur l'autel des Euménides6? Quel cœur ces monstres à la bouche teinte de sang ont-ils dévoré7??... Ce n'est rien : ce sont ces Epicuriens que vous avez vus danser à la fête1, et qui, ce soir, assisteront tranquillement aux farces de Thespis2, ou aux ballets de l'Opéra.
6 THUCYD. ↩
7 M. de Belzunce et plusieurs autres. J'ai vu moi-même un de ces cannibales assez proprement vêtu, ayant pendu à sa boutonnière un morceau du cœur de l'infortuné Flesselles. Deux traits que j'ai entendu citer à un témoin oculaire méritent d'être connus pour effrayer les hommes. Ce citoyen passait dans les rues de Paris dans les journées des 2 et 3 septembre ; il vit une petite fille pleurant auprès d'un chariot plein de corps, où celui de son père, qui venait d'être massacré, avait été jeté. Un monstre, portant l'uniforme national, qui escortait cette digne pompe des factions, passe aussitôt sa baïonnette dans la poitrine de cette enfant ; et pour me servir de l'expression énergique du narrateur, la place aussi tranquillement qu'on aurait fuit une botte de paille sur une pile de morts, côté de son père. Le second trait, peut-être encore plus horrible, développe le caractère de ce peuple, à qui l'on prétend donner un gouvernement républicain. Le même citoyen rencontra d'autres tombereaux, je crois vers la porte Saint-Martin ; une troupe de femmes étaient montées parmi ces lambeaux de chair, et, à cheval sur les cadavres des hommes (je me sers encore des mots du rapporteur), cherchaient avec des rires affreux à assouvir la plus monstrueuse des lubricités. Les réflexions ne serviraient de rien ici. Je dirai seulement que le témoin de cette exécrable dépravation de la nature humaine est un ancien militaire, connu par ses lumières, son courage et son intégrité*. Hérodote raconte que les Grecs auxiliaires à la solde du roi d'Egypte contre Cambyse, ayant été trahis par leur général qui déserta à l'ennemi, saisirent ses enfants, les égorgèrent, et en burent le sang à la vue des deux armées. Je dirai dans la suite les raisons pour lesquelles je semble m'appesantir sur ces détails. ↩
1 THEOPHR., Charact., cap. XV. ↩
2 Thespis est l'inventeur de la tragédie ; mais la grossièreté de ces premiers essais du drame peut être justement qualifiée de farce. ↩
A la fois orateurs, peintres, architectes, sculpteurs, amateurs de l'existence3, pleins de douceur et d'humanité4, du commerce le plus enchanteur dans la vie5, la nature a créé ces peuples pour sommeiller dans les délices de la société et de la paix. Tout à coup la trompette guerrière se fait entendre ; soudain toute cette nation de femmes lève la tête. Se précipitant du milieu de leurs jeux, échappés aux voluptés et aux bras des courtisanes , voyez ces jeunes gens, sans tentes, sans lits, sans nourriture, s'avancer en riant7 contre ces innombrables armées de vieux soldats, et les chasser devant eux comme des troupeaux de brebis obéissantes8.
* J'espère pourtant qu'il a été trompé. (N. ÉD.) ↩
3 On sait l'attachement des Grecs à la vie. Homère n'a point craint de la faire regretter à Achille même. Avant la révolution je ne connaissais point de peuple qui mourût plus gaîment sur le champ de bataille que les Français, ni de plus mauvaise grâce dans leur lit. La cause en était dans leur religion. ↩
4 PLUT., in Pelop. ; id., in Demosth. ; Siècle de Louis XIV; Duclos, Consid. sur les mœurs. ↩
5 PLUT., de Præcep. reip. ger. ; LAVATER, Physion. ; SMOLL., Voyage en France. & HEROD., lib. VIII, cap. XXVIII ; VOLT., Henr. et Zaïre. ↩
7 DIOD., lib. IX ; VOLT., Henr. et Zaïre ; Mémoires du général Dumouriez. ↩
8 HEROD., lib. IX, cap. LXX ; Mémoires du général Dumouriez ; Campagnes de Pichegru. Léonidas, prêt à attaquer les Perses aux Thermopyles, disait à ses soldats : « Nous souperons ce soir chez Pluton. » Et ils poussaient des cris de joie. Dans les dernières campagnes, un soldat français, étant en sentinelle perdue, a l'avant-bras gauche emporté d'un coup de canon ; il continue de charger sous son moignon, criant aux Autrichiens, en prenant des cartouches dans sa giberne : « Citoyens, j'en ai encore. » ↩
Les cours qui gouvernent sont pleines de gaieté et de pompe '. Qu'importent leurs vices? Qu'ils dissipent leurs jours au milieu des orages, ceux-là qui aspirent à de plus hautes destinées; pour nous, chantons 2, rions aujourd'hui. Passagers inconnus, embarqués sur le fleuve du temps, glissons sans bruit dans la vie. La meilleure constitution n'est pas la plus libre, mais celle qui nous laisse de plus doux loisirs 3... O Ciel ! pourquoi tous ces citoyens condamnés à la ciguë ou à la guillotine? ces trônes déserts et ensanglantés⁴? ces troupes de bannis, fuyant sur tous les chemins de la patrie 5? - Comment! ne savez-vous pas que ce sont des tyrans qui voulaient retenir un peuple fier et indépendant dans la servitude?
Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l'adversité, nés pour tous les arts, civilisés jusqu'à l'excès durant le calme de l'État, grossiers et sauvages dans leurs troubles politiques, flottants comme un vaisseau sans lest au gré de leurs passions impétueuses, à présent dans les cieux, le moment d'après dans l'abîme, enthousiastes et du bien et du mal, faisant le premier sans en exiger de reconnaissance, le second sans en sentir de remords, ne se rappelant ni leurs crimes, ni leurs vertus, amants pusillanimes de la vie durant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles, vains, railleurs, ambitieux, novateurs, méprisant tout ce qui n'est pas eux, individuellement les plus aimables des hommes, en corps les plus détestables de tous ; charmants dans leur propre pays, insupportables chez l'étranger &, tour à tour plus doux, plus innocents
Voltaire a peint admirablement ce caractère des Français :
C'est ici que l'on dort sans lit, Que l'on prend ses repas par terre Je vois, et j'entends l'atmosphère Qui s'embrase et qui retentit De cent décharges de tonnerre :
Et dans ces horreurs de la guerre Le Français chante, boit et rit.
Bellone va réduire en cendres Les courtines de Philipsbourg, Par quatre-vingt mille Alexandres Payés à quatre sous par jour.
Je les vois, prodiguant leur vie, Chercher ces combats meurtriers, Couverts de fange et de lauriers, Et pleins d'honneur et de folie.
O nation brillante et vaine Illustres fous ! peuple charmant, Que la gloire à son char entraîne!
Il est beau d'affronter gaîment Le trépas et le prince Eugène.
Le prince Eugène était de moins dans cette guerre-ci 1 ATHEN., lib. XII, cap. VIII ; Louis XIV, sa Cour et le Régent.
2 ANACR., Od. ; Vie privée Louis XV et du duc de Richelieu.
3 ATHEN., lib. IV ; HEROD., lib. 1, c. LXII ; Recueils de poésies, de romans, etc. * PLAT., in Hipparch. ; HEROD., lib. V ; Conspiration de L. P. d'Orléans et de Max. Robespierre. - 5 HEROD., lib. V.
6 Voyez tous les auteurs cités aux pages précédentes. Les seuls traits nouveaux que que la brebis qu'on égorge, et plus féroces que le tigre qui déchire les entrailles de sa victime : tels furent les Athéniens d'autrefois, et tels sont les Français d'aujourd'hui.
Au reste, loin de moi la pensée de chercher à diffamer le caractère des Français. Chaque peuple a son vice national, et si mes compatriotes sont cruels, ils rachètent ce grand défaut par mille
j'aie ajoutés ici sont ceux qui commencent au mot vains et finissent un mot étranger. Ce malheureux esprit de raillerie, et cette excellente opinion de nous-mêmes, qui nous font tourner les coutumes des autres nations en ridicule, en même temps que nous prétendons ramener tout à nos usages, ont été bien funestes aux Athéniens et aux Français. Les premiers s'attirèrent, par ce défaut, la haine de la Grèce, la guerre du Peloponèse, et mille troubles ; et c'est ce qui a valu aux seconds la même haine du reste de l'Europe, et les a fait chasser plus d'une fois de leurs conquêtes. Il est assez curieux de remarquer, sur les anciennes médailles d'Athènes, ce caractère général de la nation imprimé sur des fronts particuliers. On retrouve aussi le même trait parmi mes compatriotes. Il n'y a personne qui n'ait rencontré en France dans la société de ces hommes dont les yeux pétillent d'ironie, qui vous répondent à peine en souriant, et affectent les airs de la plus haute supériorité. Combien ils doivent paraître haïssables au modeste étranger qu'ils insultent ainsi de leurs regards ! Ce qu'il y a de déplorable, c'est que ces mêmes hommes ne portent que trop souvent sur leur figure la marque indélébile de la médiocrité. Ils seraient bien punis s'ils se doutaient seulement de la pitié qu'ils vous font, ou s'ils pouvaient lire dans le fond de votre âme l'humiliant « Comme je te vois ! comme je te mesure ! »
L'art de la physionomie offre d'excellentes études à qui voudrait s'y livrer. Notre siècle raisonneur a trop dédaigné cette source inépuisable d'instructions. Toute l'antiquité a cru à la vérité de cette science, et Lavater l'a portée de nos jours à une perfection inconnue. La vérité est que la plupart des hommes la rejettent parce qu'ils s'en trouveraient mal. Nous pourrions du moins porter son flambeau dans l'histoire. Je m'en suis servi souvent avec succès dans cette partie. Quelquefois aussi je me suis plu à descendre dans le cœur de mes contemporains. J'aime à aller m'asseoir, pour ces espèces d'observations, dans quelque coin obscur d'une promenade publique, d'où je considère furtivement les personnes qui passent autour de moi. Ici, sur un front à demi ridé, dans ces yeux couverts d'un nuage, sur cette bouche uu peu entr'ouverte, je lis les chagrins cachés de cet homme qui essaie de sourire à la société ; là, je vois sur la lèvre inférieure de cet autre, sur les deux rides descendantes des narines, le mépris et la connaissance des hommes percer à travers le masque de la politesse ; un troisième me montre les restes d'une sensibilité native étouffée à force d'avoir été déçue, et maintenant recouverte par une indifférence systématique. Dans la classe la plus hasse du peuple on rencontre quelquefois des figures étonnantes. Il y a quelque temps qu'au bas de Hay-Market, vis-à-vis le café d'Orange, je m'arrêtai à écouter un de ces Allemands qui tournent des orgues à cylindre. Je n'eus pas plutôt jeté les yeux sur cet étranger que je fus frappé de son air grand et énergique, en même temps que le vice se montrait de toutes parts sur sa physionomie. Il joua un air devant notre groupe, puis se détourna froidement, en nous jetant un regard du plus souverain mépris, comme s'il nous avait dit : « Je vous connais, race d'hommes ; vous me prenez pour votre dupe, je n'attendais rien de vous. » Il est possible que ce malheureux fût né avec des qualités supérieures ; jeté par la destinée dans un rang au-qualités estimables. Ils sont généreux, braves, pères indulgents, amis fidèles ; je leur donne d'autant plus volontiers ces éloges, qu'ils m'ont plus persécuté (a).