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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Chapitre XXV. Influence de la Révolution républicaine sur les Grecs. - Les Biens

Première partie — Révolutions anciennes. introduction

Chapitre XXV. Influence de la Révolution républicaine sur les Grecs. - Les Biens

Essai sur les révolutions · 3 min de lecture · p. 106–107 · chapitre 31 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les Grecs et les Français, dans une tranquillité profonde, vivaient soumis à des rois qu'une longue suite d'années leur avait appris à respecter. Soudain un vertige de liberté les saisit. Ces monarques, hier encore l'objet de leur amour, ils les précipitent à coups de poignard de leurs trônes. La fièvre se communique. On dénonce guerre éternelle contre les tyrans. Quel que soit le peuple qui veuille se défaire de ses maîtres, il peut compter sur les régicides. La propagande se répand de proche en proche. Bientôt il ne reste pas un seul prince dans la Grèce 1, et les Français de notre âge jurent de briser tous les sceptres (a).

L'Asie prend les armes en faveur d'un tyran banni 2: l'Europe entière se lève pour replacer un roi légitime sur le trône : des provinces de la Grèce 3, de la France⁴ se joignent aux armes étrangères : et l'Asie, et l'Europe, et les provinces soulevées viennent se briser contre une masse d'enthousiastes, qu'elles semblaient devoir écraser. A l'hymne de Castor 5, à celle des Marseillais, les républicains s'avancent à la mort. Des prodiges s'achèvent au cri de Vive la liberté! et la Grèce et la France comptent Marathon, Salamine, Platée, Fleurus, Weissembourg, Lodi⁶.

Alors ce fut le siècle des merveilles. Également ingrats et capricieux, les Athéniens jettent dans les fers, bannissent ou empoisonnent leurs généraux 7; les Français forcent les leurs à l'émigration ou les massacrent &. Et ne croyez pas que les succès s'en affaiblissent : le premier homme, pris au hasard, se trouve un génie. Les talents sortent de la terre. Les Thémistocle succèdent

1 Excepté chez les Macédoniens, que le reste des Grecs regardait comme barbares. Alexandre (non le Grand) fut obligé de prouver qu'il était originaire d'Argos, pour être admis aux jeux olympiques.

(a) Voilà encore un de ces passages qui prouvent combien ceux qui prétendaient m'opposer cet ouvrage avaient raison de ne pas vouloir qu'on l'imprimât tout en-

2 HERODOT., lib. V, cap. XCVI. - 3 Id., lib. VI, cap. CXII. - 4 TURREAU, Guerre de la Vendée. - 5 PLUT., in Lyc. - 6 On verra tout ceci en détail à la guerre Médique. - T HEROD., lib. VI, cap. CXXXVI; PLUT., in Themist. - 8 Dumouriez, Custine. aux Miltiade, les Aristide aux Thémistocle, les Cimon aux Aristide1 : les Dumouriez remplacent les Luckner, les Custine les Dumouriez, les Jourdan les Custine, les Pichegru les Jourdan, etc.

1 Plusieurs auteurs donnent le nombre aux noms propres ; je préfère de les laisser indéclinables. ↩

Ainsi, l'effet immédiat de la révolution sur les Grecs et sur les Français fut : haine implacable à la royauté, valeur indomptable dans les combats, constance à toute épreuve dans l'adversité. Mais ceux-là, encore pleins de morale, n'ayant passé de la monarchie à la république que par de longues années d'épreuves, durent recevoir de leur révolution des avantages que ceux-ci ne peuvent espérer de la leura. Les âmes des premiers s'ouvrirent délicieusement aux attraits de la vertu. Là, l'esprit de liberté épura l'âge qui lui donna naissance et éleva les générations suivantes à des hauteurs que les autres peuples n'ont pu atteindre. Là, on combattait pour une couronne de laurier2; là on mourait pour obéir aux saintes lois de la patrie ; là, l'illustre candidat rejeté se réjouissait que son pays eût trois cents citoyens meilleurs que lui⁴; là, le grand homme injustement condamné écrivait son nom sur la coquille 5, ou buvait la ciguë; là enfin, la vertu était adorée; mais malheureusement les mystères de son culte furent dérobés avec soin du reste des hommes.

(a) Ce ton est trop affirmatif ; j'étais trop près des événements pour les bien juger : toutes les plaies de la révolution étaient saignantes ; on n'apercevait pas encore dans un amas de ruines ce qui était détruit pour toujours, et ce qui pouvait se réédifier. Je ne faisais pas assez d'attention à la révolution complète qui s'était opérée dans les esprits; et, ne voyant toujours que l'espèce de liberté républicaine des anciens, je trouvais dans les mœurs de mon temps un obstacle insurmontable à cette liberté. Trente années d'observation et d'expérience m'ont fait découvrir et énoncer cette autre vérité, qui, j'ose le dire, deviendra fondamentale en politique, savoir : qu'il y a une liberté, fille des lumières. C'est aux rois à décider s'ils veulent que cette liberté soit monarchique ou républicaine : cela dépend de la sagesse ou de l'imprudence de leurs conseils. (N. ED.) ↩

2 PLUT., in Cim., p. 483. • PLUT., in Lyc. - 5 PLUT., in Aristid. - 6 PLAT., in Phod. ↩