Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre LXV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Campagne de la 4me année de la 14me Olympiade1 (480 Av. J. C.) - Campagne de 1793. - Consternation à Athènes et à Paris. - Bataille de Salamine. - Bataille de Maubeuge.
1 Les jeux olympiques se célébrant dans l'été, il en résultait qu'une campagne occupait chez les Grecs la fin d'une année civile et le commencement de l'autre; par exemple, les trois derniers mois de la quatrième année de la soixante-quatorzième olympiade et les trois premiers de la soixante-quinzième, ainsi de suite. Je n'en marque qu'une pour abréger. ↩
Tout étant disposé pour l'invasion préméditée, Xerxès lève son camp et s'avance vers l'Attique, suivi de ses innombrables cohortes2. - Cobourg, généralissime des forces combinées, marche de même sur la France. Dans les armées florissantes de la Perse et de l'Autriche on voyait briller également une foule de princesa. Les Alexandre, les Artémise, les rois de Cilicie, de Tyr, de Sidon3; - les York, les Orange, les Saxe. Bien différentes étaient les troupes opposées. Des citoyens obscurs, dont les noms mêmes avaient été jusqu'alors ignorés, commandaient d'autres citoyens pauvres et leurs égauxb. Je ne ferai point le portrait de Thémistocle et d'Aristide, qui sauvèrent alors la Grèce. Si j'avais eu des hommes à leur opposer dans mon siècle, je n'eusse pas écrit cet Essai.
2 Il avait passé l'Hellespont au commencement du printemps de l'an 480 avant J. C. Il séjourna un peu plus d'un mois à Doriscus. Ainsi il put recommencer sa marche vers la fin de mai. ↩
(a) Je poursuis toujours mon dénombrement avec un sang-froid imperturbable; je découvrirai bientôt l'invincible Timonel, de Carcassonne, etc. ↩
3 HEROD., lib. VIII, cap. LXVIII. ↩
(b) Bien : hors de mon système je retrouve la raison. (N. ÉD.) ↩
Tout céda à la première impulsion des forces combinées. Les Thermopyles, Thèbes, Platée, Thespies, tombèrent devant les Perses4 ; - Valenciennes, Condé, le Quesnoi, devant les Autrichiens. Pour les premiers, il ne restait plus qu'à marcher sur l'Attique ; - pour les seconds, qu'à se jeter dans l'intérieur de la France.
4 HEROD., lib. VII, cap. CCXXV; lib. VIII, cap. L. ↩
Le trouble, la consternation, le désespoir qui régnaient alors à Athènes et à Paris, ne sauraient se peindre. Les frontières forcées, les étrangers prêts à pénétrer dans le cœur de l'état, des soulèvements dans plusieurs provinces, tout paraissait inévitablement perdu. Pour comble de maux, une division fatale d'opinions parmi les patriotes, achevait d'éteindre jusqu'au moindre rayon d'espérance. La mort d'Hippias à Marathon1, - la prise de Valenciennes, au nom de l'empereur, ne laissait plus aux royalistes de la Grèce et de la France des moyens de douter des intentions des puissances coalisées. Tous les citoyens tombaient donc d'accord de la défense, mais personne ne s'entendait sur le mode. Les Lacédémoniens opinaient à se renfermer dans le Péloponèse2; un parti des Athéniens voulait qu'on défendît la cité3 ; un autre, qu'on mît toutes ses forces dans la marine 4. L'ambition des particuliers venait à la traverse. Des hommes sans talents prétendaient à des places auxquelles les plus grands génies suffisaient à peine ãa ; Thémistocle écarta ses rivaux, détermina les citoyens à se porter sur leurs galères , et la patrie fut sauvée. - En France, les avis étaient encore plus partagés. Chaque tête enfantait un projet et s'efforçait de le faire adopter aux autres. Ceux-ci ne voyaient de salut que dans les places fortifiées ; ceux-là parlaient de se retirer dans l'intérieur. Un plus grand nombre voulait que la république se précipitât en masse sur les alliés. Ce dernier plan parut le meilleur, et son adoption ramena la victoire.
1 HEROD., lib. VI, cap. CXIV. ↩
2 Id., lib. VIII, cap. XL; ISOCRAT., p. 166. - ↩
3 HEROD., lib. VII, cap. CALIII; PLUT., in Cim. 4 HEROD., lib. VII; PLUT., in Themist. - § PLUT., in Themist. ↩
(a) C'est ce qui arrive dans tous les temps, jusqu'au moment où le génie qui doit tout dominer paraisse. (N. ED.) & PLUT., in Themist. - 1 HEROD., lib. VII, cap. CCX. ↩
Cependant les diversités de sentiments, non moins fatales à leurs causes, frappaient les armées conquérantes d'imbécillité et de faiblesse. Xerxès, épouvanté du combat des Thermopyles, flottait incertain de la conduite qu'il devait tenir 7. Il apprenait qu'une partie de la Grèce était assise tranquillement aux jeux olympiques8, tandis qu'il ravageait leur contrée, et il ne savait qu'en croire9. Dans son conseil, le roi de Sidon se déclarait en faveur d'une attaque immédiate sur les galères athéniennes 1°. Artémise, au contraire, représentait qu'en tirant la guerre en longueur, les ennemis étaient infailliblement perdus ' - Parmi les Autrichiens et leurs alliés, plusieurs maintenaient qu'il fallait s'emparer des villes frontières ; le duc d'York se rangeait de l'avis de marcher sur la capitale. Le sentiment de la reine d'Halicarnasse2, - celui du prince anglais furent rejetés et les opinions contraires adoptées. Ainsi, par cette destinée qui dispose des empires, des diverses mesures en délibération, les Grecs et les Français choisirent celles qui pouvaient seules les sauver; les Perses et les Autrichiens, celles qui devaient nécessairement les perdrea.
8 Comme les Français aux fêtes de leur capitale, tandis que le prince de Cobours prenait Valenciennes. Ceci ne détruit point ce que j'ai dit plus haut, et est fondé sur la vérité de l'histoire. C'était le caractère des Grecs (comme c'est celui des Français) : plongés le matin dans le plus grand trouble, à six heures du soir à la foire, et désespérés de nouveau en en sortant. ↩
9 HEROD., lib. VIII, cap. XXVI.- 1° HEROD., lib. VIII, cap. LXVIII. ↩
2 Id., ib. ↩
(a) Malgré le duc d'York et la reine d'Halicarnasse, la réflexion n'est pas indigne de l'histoire. (N. ÉD.) ↩
Aussitôt Xerxès se prépare à la célèbre action de Salamine. - Cobourg divise ses forces, bloque Maubeuge et envoie les Anglais attaquer Dunkerque. Il se passait alors, sur la flotte réunie des Grecs, de ces grandes choses qui peignent les siècles, et qu'on ne retrouve qu'a des intervalles considérables dans l'histoire. La division s'était mise entre les généraux. Les Spartiates, toujours obstinés dans leurs projets, voulaient abandonner le détroit de Salamine, et se retirer sur les côtes du Péloponèse3. A cette mesure qui eût perdu la patrie, Thémistocle s'opposait de tous ses efforts. Le général s'emportant lève la canne sur l'Athénien : « Frappe, mais écoute, » lui crie le grand homme4, et sa magnanimité ramène Eurybiade à son opinion.
3 HEROD., lib. VIII, cap. LVI. ↩
4 PLUT., in Themist. ↩
C'était la veille de la bataille de Salamineb. La nuit était obscure. Les cœurs, sur la petite flotte des Grecs, agités par tout ce qu'il y a de cher aux hommes, la liberté, l'amour, l'amitié, la patrie, palpitaient sous un poids d'inquiétudes, de désirs, de craintes, d'espérances. Aucun œil ne se ferma dans cette nuit critique, et chacun veillait en silence les feux des galères ennemies. Tout à coup on entend le sillage d'un vaisseau qui se glisse dans le calme des ténèbres. Il aborde à Salamine ; un homme se présente à Thémistocle : « Savez-vous, lui dit-il, que vous êtes enveloppé, et que les Perses font'le tour de l'île pour vous fermer le passage?» - «Je le sais, répond le général athénien, cela s'exécute par mon avis1.» Aristide admira Thémistocle : celui-ci avait reconnu le plus juste des Grecs.
1 HEROD., lib. VIII, cap. LXVIII. ↩
(b) Je puis dire aujourd'hui de Salamine ce que je disais en 1796 de Lexington : J'ai vu les champs de Salamine. Qu'on me pardonne de citer ici un passage de l'Itinéraire : « Vers les cinq heures du soir, nous arrivâmes à une plaine environnée de montagnes au nord, au couchant et au levant. Un bras de mer long et étroit baigne cette plaine au midi, et forme comme la corde de l'arc des montagnes ; l'autre côté de ce bras de mer est bordé par les rivages d'une île élevée; l'extrémité orientale de cette île s'approche d'un des promontoires du continent : on remarque entre ces deux points un étroit passage. Je résolus de m'arrêter à un village bâti sur une colline qui terminait au couchant, près de la mer, le cercle des montagnes dont j'ai parlé. « On distinguait dans la plaine les restes d'un aqueduc, et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d'une moisson nouvellement coupée ; nous descendîmes de cheval au pied du monticule, et nous grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l'hospitalité. « Tandis que j'étais à la porte, recommandant je ne sais quoi à Joseph, je vis venir un Grec qui me salua en italien. Il me conta tout de suite son histoire : il était d'Athènes ; il s'occupait à faire du goudron avec les pins des monts Géraniens ; il était l'ami de M. Fauvel, et certainement je verrais M. Fauvel. Je répondis que je portais des lettres à M. Fauvel. Je fus charmé de rencontrer cet homme, dans l'espoir de tirer de lui quelques renseignements sur les ruines dont j'étais ↩
1 PLUT., in Themist., in Aristid. Les Grecs étant prêts à se retirer, Thémistocle en fit donner avis à Xerxès, qui s'empressa de bloquer les passages par où la flotte ennemie eût pu s'échapper. Ainsi les Grecs se virent obligés de combattre dans ce lieu favorable, ce qui leur procura la victoire. Aristide, en passant à Salamine, s'aperçut du mouvement que faisaient les galères persanes pour envelopper celles d'Eurybiade, et, ignorant le stratagème de Thémistocle, il donna avis du danger à celui-ci.
La veille de l'attaque du camp des Autrichiens, par Jourdan, devant Maubeuge, fut un jour de crainte et d'anxiété. Jusque-la, les alliés victorieux n'avaient trouvé aucun obstacle, et les troupes françaises découragées ne rendaient presque plus de combat; cependant le salut de la France tenait à celui de la forteresse assiégée. Cette place tombée entraînait la prise de plusieurs autres; et les alliés, réunissant les forces qu'ils avaient eu l'imprudence de diviser, pénétraient sans opposition dans l'intérieur du pays. Il fallait donc saisir le moment, et faire un dernier effort pour arracher la patrie des mains des étrangers, ou s'ensevelir sous ses ruines.
Jourdan, le général français chargé de cette importante expédienvironné, et sur les lieux où je me trouvais. Je savais bien quels étaient ces lieux ; mais un Athénien qui connaissait M. Fauvel devait être un excellent cicérone. Je le priai doue de m'expliquer un peu ce que je voyais, et de m'orienter dans le pays. Il mit la main sur son cœur, à la façon des Turcs, et s'inclina humblement : « J'ai entendu souvent, me répondit-il, M. Fauvel expliquer tout cela; mais moi, je ne suis qu'un ignorant, et je ne sais pas si tout cela est bien vrai. Vous voyez d'abord au levant, par-dessus le promontoire, la cime d'une montagne toute jaune ; c'est le Telo-Vouni (le Petit-Hymette); l'île de l'autre côté de ce bras de mer, c'est Colouri ; M. Fauvel l'appelle Salamine, etc.»
Le Grec aujourd'hui ne fait plus de goudron, à moins que ce ne soit pour les vaisseaux de Miaulis ou de Canaris. Colouri a repris pour lui le nom de Salamine. Il connaît maintenant les monuments de sa race. Devenu antiquaire dans sa patrie, il a fouillé le champ de ses aïeux, déterré leur renommée, et retrouvé la statue de la Gloire. Pour creuser cette terre féconde, il n'a eu besoin que du fer d'une lance.
tion, est un froid militaire dont les talents, moins brillants que solides, n'ont été couronnés de succès que dans cette action importante et à Fleurus. Ayant tout disposé pour l'attaque, le soldat passa la nuit sous les armes, attendant, avec plus de crainte que d'espérance, le résultat de cette grande journée.
Du côté des alliés, tout était joie et certitude. - Xerxès, assis sur un trône élevé pour contempler sa gloire, fait placer des soldats dans les îles adjacentes, afin qu'aucun Grec sauvé de la ruine de ses vaisseaux ne puisse échapper à sa vengeance. - On comptait tellement sur la victoire parmi les nations coalisées contre la France, qu'à chaque instant on annonçait la prise de Dunkerque et de Maubeuge.
Entre la côte orientale de l'île de Salamine1 et le rivage occidental de l'Attique, se forme un détroit en spirale, d'environ 40 stades2 de long, et de 83 de large. L'extrémité du détroit se trouve presque fermée par le promontoire Trophée de l'île, qui se jette à travers les flots dans la forme d'une lance. La première ligne des galères grecques s'étendait depuis cette pointe au port Phoron, qui lui correspond sur la côte du continent opposé. La seconde ligne, parallèle à la première, se plaçait immédiatement derrière, et ainsi successivement des autres, en remontant dans l'intérieur du détroit.
1 C'est ici que le défaut de cartes se fait paricultièrement sentir. ↩
2 Environ deux lieues. ↩
3 Un peu plus d'un tiers de lieue. - · HEROD., lib. VIII, cap. IXI. ↩
La première ligne des galères persanes, faisant face à celle des Grecs, se formait en demi-lune, depuis la même pointe Trophée jusqu'au port Phoron; et les autres se rangeaient derrière, en dehors du détroit. Non-seulement, par cette disposition, les Perses perdaient l'avantage du nombre 4, mais encore leur ordre de bataille se trouvait coupé5 par la petite île Psyttalie, qui gît un peu au-dessous et en avant de l'embouchure du canal.
5 DIOD., lib. II, p. 15. ↩
A l'aile gauche de l'armée navale des Perses étaient placés les Phœniciens, ayant en tête les Athéniens6; à l'aile droite les Ioniens, qui devaient combattre les Lacédémoniens, les Mégariens, les Eginètes7. Ariabignès8 avait le commandement général des galères médiques; Eurybiade9, celui des vaisseaux des Grecs.
6 HEROD., lib. II, cap. LXXXIII. ↩
7 Id., ib., cap. xv. ↩
8 Il ne parait pas, d'après Hérodote et Diodore, que la flotte persane eût un amiral en chef. Mais Ariabignés, frère de xerxès, semble avoir eu le commandement principal. - ↩
9 PLUT., in Themist. ↩
Les Autrichiens, après avoir pris Valenciennes, s'avancèrent sur Maubeuge, dont ils formèrent aussitôt le blocus. Le prince de Cobourg, avec une armée d'observation, couvrait les troupes qui se préparaient à assiéger la forteresse.
Xerxès ayant donné le signal de la bataille, les Athéniens attaquèrent avec impétuosité les Phœniciens qui leur étaient opposés. Le combat fut opiniâtre, et soutenu longtemps avec une égale valeur. Mais enfin l'amiral persan, Ariabignès, s'étant élancé sur une galère ennemie, y demeura percé de coups1. Alors la confusion, augmentée par la multitude des vaisseaux que la position locale rendait inutile, devint générale chez les Mèdes2. Tout fuit devant les Grecs victorieux; et la flotte innombrable du grand roi, qui, un moment auparavant, obscurcissait la mer, disparut devant le génie d'un peuple libre.
1 HEROD., lib. VIII, Cap. LXXX. ↩
2 DIOD., lib. II. ↩
A Maubeuge, les Français recouvrèrent ce brillant courage qu'ils avaient perdu depuis Gemmapes. Ils se précipitèrent sur les lignes ennemies, avec cette volubilitéa qui distingue leur première charge de celles de tous les autres peuples. Fossés, canons, baïonnettes, montagnes, fleuves, marais, rien ne les arrête. Ils se trouvent en mille lieux à la fois. Ils se multiplient comme les soldats de la terre. Ils grimpent, ils sautent, ils courent. Vous les avez vus dans la plaine, et ils sont au haut du retranchement emportéb.
(a) Lisez vivacité, à moins que je n'aie voulu dire que l'attaque des Français est rapide comme la parole. (N. ED.) ↩
(b) J'ai transporté quelque chose de cette peinture dans le combat des Francs dans les Martyrs. (N. ED.) ↩
Les Autrichiens soutinrent le choc avec leur valeur accoutumée.. Ces braves soldats, qu'aucun revers ne peut désespérer, qui seraient battus vingt ans de suite, et qui se battraient la vingtième année comme la première, repoussèrent partout leurs nombreux assaillants. Mais le prince de Cobourg, jugeant une plus longue résistance inutile, abandonna sa position, et Maubeuge fut délivré. Bientôt une colonne, commandée par Houchard, obligea les Anglais à lever le siége de Dunkerque; et les espérances de conquêtes s'évanouirent pour cette année.
C'est ainsi que la flotte persane, composée de diverses nations, - l'armée autrichienne, formée de même de différents peuples ; ces coalisés, les uns traîtres3, les autres pusillanimes4, ceux-ci craignant des succès qui refléteraient trop de gloire sur tel ou tel général1, telle ou telle nation; toute cette masse indigeste d'alliés fut brisée à Salamine et à Maubeuge. - Le grand roi repassa, dans une petite barque, en fugitif, cette même mer è laquelle il avait donné des chaînes2; - Cobourg mit ses troupes en quartier d'hiver, et tous les partis, en attendant les événements futurs d'une nouvelle campagne, eurent le temps de méditer sur l'inconstance de la fortune, et de déplorer leur folie.
3 HEROD., lib. VIII, cap. LXXXIV. ↩
4 Id., ibid., cap. LXVIII. ↩
1 HEROD., lib. IX, cap. LXVI-LAVI-LAVII. ↩
2 Id., lib. VIII, cap. CAV. ↩