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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Chapitre LXVII

Première partie — Révolutions anciennes. introduction

Chapitre LXVII

Essai sur les révolutions · 10 min de lecture · p. 211–215 · chapitre 70 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Campagne de l'an 479 avant notre ère, 1re année de la 75me Olympiade. - Campagne de 1794. - Bataille de Platée. - Bataille de Fleurus. - Succès et vices des Grecs, - des Français. - Différentes paix. - Paix générale.

Tels étaient les généraux qui commandaient dans les campagnes mémorables dont nous retraçons l'histoire. Au retour de la saison favorable aux armes, les Perses et les Autrichiens reprirent le champ avec une nouvelle vigueur. Mardonius ravagea une seconde fois l'Attique1; - de son côté, le prince de Cobourg emporta Lendrecies et obtint plusieurs avantages. Mais bientôt la fortune changea de face. Pausanias, évitant de combattre dans la plaine, attira enfin les ennemis sur un terrain qui leur était défavorable. - Pichegru, en envahissant la Flandre maritime, obligea les alliés à abandonner leur conquête. Après des marches et des actions multipliées, les grandes armées grecques et persanes, - françaises et autrichiennes, se rencontrèrent au lieu marqué par la destinée.

1 HEROD., lib. IA, cap. III. ↩

La cause ordinaire des guerres est si méprisable, que le récit d'une bataille, où vingt mille bêtes féroces se déchirent pour les passions d'un homme, dégoûte et fatigue. Mais des citoyens s'ébranlant au moment de la charge, contre une horde de conquérants; d'un côté, des fers, ou un anéantissement politique par un démembrement; de l'autre, la liberté et la patrie : si jamais quelque chose de grand a mérité d'attirer les yeux des hommes, c'est sans doute un pareil spectacle. On le retrouve à Platée et à Fleurus, mais en des degrés d'intérêt fort différents. Les Français, sans mœurs, ayant signalé leur révolution par les crimes les plus énormes, n'offrent pas le touchant tableau des Grecs innocents et pauvres, d'ailleurs infiniment plus exposés que les premiers. Athènes n'existait plus ; un camp sacré renfermait tout ce qui restait des fils, des pères, des dieux, de la patrie; desséchée par le souffle stérile de la servitude, une terre indépendante ne promettait plus de subsistance. en cas de revers. Mais les héros de Platée s'embarrassaient peu de l'avenir : prêts à faire un dernier sacrifice de sang à Jupiter Libérateur, qu'avaient-ils besoin de s'enquérir s'ils auraient pu vivre demain esclaves, lorsqu'ils étaient sûrs de mourir aujourd'hui libresa?

(a) On ne dira pas, j'espère, en lisant cette page, que les émigrés détestaient la liberté, qu'ils aimaient les étrangers, et qu'ils désiraient le démembrement de la France. Ici, plus de Don Quichottisme par système, l'impartialité de l'historien est complète ; le sentiment de la patrie même ne l'aveugle pas ; et, tout en désirant le succès des Français, tout en applaudissant à ce succès, il représente leur cause comme moins touchante que celle des Grecs ; ce qui était la vérité. Quand je parle aujourd'hui avec amour des libertés publiques, avec horreur de la servitude, j'en ai acquis le droit par ces pages écrites dans ma première jeunesse : mes doctrines politiques ne se démentent pas un seul moment. (N. ÉD.) ↩

Au midi de la ville de Thèbes, en Béotie, s'étend une grande plaine, traversée dans son extrémité méridionale par l'Asopus, dont le cours se dirige d'occident en orient, déclinant un degré nord. De l'autre côté du fleuve, la plaine continue, et va se terminer au pied du mont Cithéron ; formant ainsi, entre la rivière et la montagne, une étroite lisière d'environ douze stades1 dans sa plus grande largeur.

1 Environ onze cents toises. ↩

Les Perses, occupant la rive gauche de l'Asopus avec trois cent cinquante mille hommes, déployaient leur nombreuse cavalerie dans la plaine, ayant des retranchements sur leur front, Thèbes et un pays libre sur leur derrière2. Les troupes combinées des Lacédémoniens, des Athéniens et des autres alliés, consistant en cent dix mille hommes d'infanterie, campaient sur le penchant du Cithéron. A peu près sur la même ligne on apercevait à l'ouest les ruines de la petite ville de Platée, et entre cette ville et le camp des Grecs se trouvait à moitié chemin la fontaine Gargaphie : de sorte que l'Asopus divisait les deux armées ennemies.

2 HEROD., lib. IX, cap. xv ; PLUT., in Aristid. - 3 1d., ibid., cap. XXII; Diod., lib. II. ↩

Il s'y fit deux mouvements avant l'action générale.

Pausanias, manquant d'eau dans son premier emplacement, fit défiler ses troupes par la lisière dont j'ai parlé, et prit une nouvelle position aux environs de la fontaine Gargaphie3. Les Perses exécuterent une marche parallèle sur le bord opposé du fleuve4. Le général lacédémonien, inquiété par l'ennemi, leva une seconde fois son camp, dans le dessein de se saisir d'une île formée à l'occident par deux branches de l'Asopus1; mais à peine avait-il atteint Platée, que Mardonius, ayant traversé la rivière, vint fondre sur lui avec toute sa cavalerie2. Il fallut se former à la hâte 3. Les Lacédémoniens, composant l'aile droite, se trouvèrent opposés aux Perses et aux Saces. Les Athéniens, à l'aile gauche, eurent en tête les Grecs alliés de Xerxès. Le centre de l'armée, se trouvant rompu par des collines, n'avait pu se développer.

4 Id., ibid., cap. XXXII. ↩

1 HEROD., lib. IX, cap. LI. ↩

2 Id., ibid., cap. LVII. ↩

3 Id., ibid., cap. LVII. - ↩

Charleroi venait d'être emporté par les Français, mais on ignorait encore cette nouvelle dans le camp autrichien. Le prince de Cobourg, déterminé à secourir la place, et ayant reçu la veille un renfort de vingt mille Prussiens, s'avança le 26 juin (8 messidor), à trois heures du matin, sur la Sambre. Son armée se montait à cent mille hommes. La droite se trouvait commandée par le prince d'Orange; la gauche, composée de Hollandais et d'émigrés, par Beaulieu; le prince de Lambesc était à la tête de la cavalerie. L'armée française se formait de la réunion de l'armée de la Moselle, des Ardennes et du Nord. Jourdan avait le commandement en chef4.

4 Moniteur du 12 messidor ( 0 juin). - 5 19 septembre 479 avant J. C. - 6:0 juin 1194. Je me sers des formes révolutionnaires pour conserver la vérité des couleurs. -. 7 DIOD., lib. II; PLUT., in Arist. ; HEROD., lib. IX, cap. LXH. - 8 PLUT., in Arist., p. 329.- 9 Ce trait de la bataille de Fleurus, que des officiers présents m'ont conté, s'est renouvelé plusieurs fois dans la guerre présente, entre autres à Gemmapes, où les grenadiers hongrois, manquant de cartouches, assommaient avec une espèce de rage les Français qui fourmillaient dans les retranchements. ↩

Enfin, le 3 de Boédromion 5, 2° année de la 73º olympiade, et le 12 messidor de l'an III de la République ® se levèrent : jours destinés par Celui qui dispose des empires à renverser les projets de l'ambition et à étonner les hommes.

Les combats muets des anciens, où de longs hurlements 7 s'élevaient par intervalles du milieu du silence de la mort, étaient peut-être aussi formidables que nos batailles rugissantes des détonations de la foudre. Le paysan du Cithéron, et celui des rives de la Sambre, purent en contempler les diverses horreurs, et bénir en même temps le sort qui les fit naître sous le chaume. Platée et Fleurus brillèrent de toutes les vertus guerrières. Là, le Perse, exposé sous un frêle bouclier aux armes des Lacédémoniens, brise de ses mains, avec le courage le plus intrépide, la pique dont il est percé. - Ici le grenadier hongrois assomme avec la crosse de son mousquet les Français qui se multiplient autour de lui 9. - Ailleurs les Athéniens peuvent à peine surmonter leurs compatriotes qui combattent dans les rangs ennemis1. - Les émigrés opposent aux soldats de Robespierre une valeur indomptée. La fortune enfin se déclara. Mardonius tombe au premier rang2. Ses troupes plient, sont enfoncées, poursuivies dans leur camp, où on les égorge3. - Le prince de Cobourg, se reformant sous le feu de l'ennemi, se dispose à retourner à la charge, lorsqu'il apprend que Charleroi a capitulé, et il fait sonner la retraite. Deux cent mille4 Perses tombèrent à Platée, - une multitude d'Autrichiens et de Français à Fleurus ; et les Grecs et les Français perdent leurs vertus sur le même champ où ils obtiennent la victoire.

1 HEROD., lib, IX, cap. I.XVII. ↩

2 Id., ibid., cap. LXX. ↩

3 Id., ibid., cap. LXVII; DIOD., lib. II, p. 25. ↩

4 JUSTIN, lib, II, cap. XIV. Artabaze emmena quarante mille hommes : des cinquante mille Grecs auxiliaires, qui tinrent peu, excepté les Béotiens, je suppose que quarante mille échappèrent; tout le reste de l'armée, à l'exception de trois mille soldats, périt, disent les historiens. Or, cette armée était originairement de trois cent cinquante mille hommes, et même de six cent mille hommes, si nous en croyons Diodore. Ainsi mon calcul est modéré. Il est certain que les batailles étaient infiniment plus meurtrières avant l'invention de la poudre. ↩

Depuis ce moment, l'ambition des conquêtes et la soif de l'or remplacèrent l'enthousiasme de la liberté. Les Grecs, conduits par d'autres généraux, non moins célèbres que les premiers5, parcoururent les rivages de l'Asie, de l'Afrique, de l'Europe, brûlant, pillant, détruisant tout sur leur passage, levant des contributions forcées, et faisant vivre leurs armées à discrétion chez les nations vaincues. - Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur l'incendie de l'Italie, les réquisitions, les spoliations des temples ; les ravages des Français dans le Brabant, en Allemagne, en Hollande, etc. J'ai dit ailleurs quelle fut la conséquence d'une telle conduite pour la Grèce. Le peuple d'Athénes, volage et cruel, qui s'était le plus distingué dans ses coupables excès, s'attira d'abord la guerre des alliés, et finit par succomber dans celle du Péloponèse.

5 Ce paragraphe n'étant qu'une espèce de répétition de ce que j'ai dit ailleurs, je le laisse sans citation. Les autres généraux dont il est parlé ici sont Cimon, qui conquit la presqu'île de Thrace; et Myronidès, qui s'empara de la Phocide et de la Béotie, etc. ↩

Depuis la bataille de Platée jusqu'à la pacification générale, il s'écoula trente années. Mais, dans cet intervalle, les différents coalisés avaient traité partiellement avec le vainqueur. Les Carthaginois commencèrent1, la Macédoine suivit ; ensuite2 les îles voisines, et différents États. Les uns se rachetèrent à force d'argent3, d'autres furent contraints de se déclarer contre les Perses4. Ceci nous retrace la Prusse, l'Espagne, les petits princes d'Italie et d'Allemagne. Enfin, Artaxerxès5, fatigué d'une guerre inutile, s'abaissa à demander la paix en suppliant. Voici les conditions qu'on daigna lui dicter : 1° Que ses galères armées ne pourraient naviguer dans les mers de la Grèce; 2° que ses troupes ne s'approcheraient jamais à plus de trois jours de marche des côtes de l'Asie Mineure; 3° qu'enfin, les villes Ioniennes seraient déclarées indépendantes €. Puisque les Perses avaient eu la folie d'entreprendre la guerre, ils devaient la soutenir noblement, n'eût-ce été que pour obtenir des conditions moins honteuses. Ce traité d'Artaxerxès fut le coup mortel qui livra l'empire de Cyrus à Alexandre. Il en arriva au grand roi comme à plusieurs souverains de l'Europe actuelle : il conclut, par lassitude, une paix ignominieuse au moment où il aurait pu en commander une en vainqueur. Les Grecs n'étaient déjà plus les Grecs de Platée. On ne parlait plus à Athènes que de la conquête de l'Egypte, de Carthage, de la Sicile : agrandir la république, amener toutes les puissances enchaînées à ses pieds, était la seule idée qui demeurât en possession des esprits⁷. - Ainsi, nous avons vu les Français ne savoir plus où fixer les limites de leur empire. Le Rhin, durant un moment, leur offrait une frontière trop resserrée. Lorsqu'Athènes se flatta de conquérir le monde, le jour qui devait la livrer à Lysander était venua.

1 An 480 avant J.-C. ↩

2 Probablement après la bataille de Platée et la défaite complète des Perses, an 479 avant J. C. ↩

3 Tels que Thasos, Scyros, etc. ↩

4 Les villes de Carie et de Lycie. (Vid. PLUT., in Cim. ; THUCYD., lib. 1; DIOD., lib. II.) - ↩

5 Il avait succédé à Xerxès assassiné. ↩

(a) Les tableaux et les rapprochements contenus dans ce chapitre me paraissent moins défectueux et plus intéressants que les autres ; ils finissent par un trait qui semblait prédire Buonaparte et le résultat final de ses conquêtes. (N. ÉD.) ↩

Ainsi passa ce fléau terrible, né de la révolution républicaine de la Grèce. Depuis la première invasion des Perses8, sous Darius, l'an 490 avant notre ère, jusqu'à l'époque du traité de paix sous Artaxerxès, l'an 449, même chronologie, il étendit ses ravages dans une période de quarante-une années. Jamais guerre (de même que la présente) ne commença avec de plus flatteuses espérances de succès, et ne finit par de plus grands revers.

6 DIoD., lib. XII, p. 74.- 7 1socR., de Pœ., p. 402 ; PLUT., in Pericl.

8 J'appelle la première invasion ce qui n'était effectivement que la seconde, Mar - donius en ayant tenté une première sans succès avant Datis. ↩