Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre XXVI. Les Maux
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si telle fut l'influence de la révolution républicaine sur la Grèce considérée du côté du bonheur, sous le rapport de l'adversité elle n'est pas moins remarquable. L'ambition, qui forme le caractère des gouvernements populaires, s'empara bientôt des républiques , comme il en arrive à présent à la France. Les Athéniens, non contents d'avoir délivré leur patrie, se laissèrent bientôt emporter à la fureur des conquêtes. Les armées des Grecs se multiplièrent sur tous les rivages. Nul pays ne fut en sûreté contre leurs soldats. On les vit courir comme un feu dévorant dans les îles de la mer Egée1, en Egypte2, en Asie3. Les peuples, d'abord éblouis de leurs succès gigantesques, revinrent peu à peu de leur étonnement, lorsqu'ils virent que de si grands exploits ne tendaient pas tant à l'indépendance qu'aux conquêtes4, et que les Grecs, en devenant libres, prétendaient enchaîner le reste du monde5. Par degrés il se fit contre eux une masse collective de haine6, comme ces balles de neige qui, d'abord échappées à la main d'un enfant, parviennent, en se roulant sur elles-mêmes, à une grosseur monstrueuse. D'un autre côté, les Athéniens, enrichis de la dépouille des autres nations7, commencèrent à perdre le principe du gouvernement populaire : la vertu8. Bientôt les places publiques ne retentirent plus que des cris des démagogues et des factieux9. Les dissensions les plus funestes éclatèrent. Ces petites républiques, d'abord unies par le malheur, se divisèrent dans la prospérité : chacune voulut dominer la Grèce. Des guerres cruelles, entretenues par l'or de la Perse, plus puissant que ses armes, s'allumèrent de toutes parts10. Pour mettre le comble aux désordres, l'esprit humain, libre de toute loi par l'influence de la révolution, enfanta à la fois tous les chefs-d'œuvre des arts et tous les systèmes destructeurs de la morale et de la société. Une foule de beaux esprits arrachèrent Dieu de son trône et se mirent à prouver l'athéisme1. Des multitudes de légistes publièrent de nouveaux plans de république ; tout était inondé d'écrits sur les vrais principes de la liberté2 : Philippe et Alexandre parurent.
1 PLUT., in Them., p. 1?2; Id., in Cim. ↩
2 THUCYD., lib. I, cap. CX. ↩
3 DIOD. SIc., lib. II, p. 47. ↩
4 PLUT., in Cim., p. 489. ↩
5 Id., ib. ↩
6 THUCYD., lib. I. cap. cI. ↩
7 Id., ibid. ↩
8 PLAT., de Leg., lib. IV, p. 706. ↩
9 ARISTOT., de Rep., lib. V. cap III. ↩
10 Il est impossible de multiplier les citations à l'infini. J'engage le lecteur à lire quelque histoire générale de la Grèce. Il y verra, à l'époque dont je parle dans ce chapitre, une ressemblance avec la France qui l'étonnera. Des villes prises et pillées sans pitié; des peuples forcés à des contributions ; la neutralité des puissances violée ; d'autres obligées par les Athéniens à se joindre à eux contre des Etats avec lesquels elles n'avaient aucun sujet de guerre. Enfin, l'insolence et l'injustice portées à leur comble : les Athéniens traitant avec le dernier mépris les ambassadeurs des nations, et disant ouvertement qu'ils ne connaissaient d'autre droit que la force. (Voy. THUCYD., lib. V, etc., etc.) ↩
1 CIC., de Nat. Deor.; LAERT., in Vit. Philosoph. ↩
2 PLAT., de Rep. ; ARIST., de Rep., etc. ↩