Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Chapitre LXIII

Première partie — Révolutions anciennes. introduction

Chapitre LXIII

Essai sur les révolutions · 6 min de lecture · p. 196–198 · chapitre 66 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Premières Campagnes. An trois de la soixante-douzième Olympiade3. - 1792. Portrait de Miltiade. - Portrait de Dumouriez. - Bataille de Marathon. - Bataille de Gemmapes. - Accusation de Miltiade ; - de Dumouriez.

3 490 avant J.-C. ↩

Les Perses, ainsi que les Autrichiens, se déterminèrent à tirer de leurs ennemis une vengeance éclatante. L'es premiers firent partir Datis à la tête de cent dix mille hommes, ayant sous lui le prince athénien Hippias4. - Les seconds s'avancèrent sous le roi de Prusse conduisant les frères de Louis XVI. L'armée Asiatique, après s'être emparée de quelques îles voisines de l'Attique, descendit victorieusement à Marathon5. - Les troupes coalisées contre la France, s'étant saisies de plusieurs places frontières, se déployèrent dans les plaines de Champagne.

4 HEROD., lib. VI, cap. XCIV-CI; PLAT., de Leg., lib. III; CORN. NEP., in Milt., cap. v. ↩

5 HEROD., lib. VI, cap. CI; C. NEP., in Milt. ↩

La plus extrême confusion se répandit alors en Grèce6, - en France. Les uns, partisans de la royauté, se réjouissaient en secret de l'approche des légions étrangères 7 ; d'autres, dont les opinions varient avec les événements, commençaient de s'excuser de leur patriotisme passé &; enfin, les amants de la liberté, exaltés par le danger des circonstances, sentaient leur courage s'augmenter en proportion des malheurs de la patrie1, et je ne sais quoi de sublime qui tourmentait leurs âmesa.

6 PLAT., de Leg., lib. III. - THEROD., lib. VI, cap. CI. - & HEROD., lib. VI, cap. XLIII. ↩

1 HEROD., lib. VI, cap. XLIII. ↩

(a) Si l'on me demandait ce que j'ai voulu dire par cette phrase, je ne saurais trop que répondre; mais telle qu'elle est, cette phrase, elle ne me déplaît pas, et je crois, sinon la comprendre, du moins la sentir. ↩

Au nom de Miltiade, on frissonne d'un saint respect, non que l'éclat de ses victoires nous éblouisse, mais parce qu'il arracha son pays à la servitudeb. Les qualités guerrières de cet homme furent l'activité et le jugement2. Connaissant le caractère de ses compatriotes, il ne balança pas à les précipiter sur les Perses, à Marathon3, certain que la réflexion était dangereuse à ces bouillants courages. Les traits du général athénien brillaient de ses vertus, dirai-je de ses vices ? Un front large, un nez un peu aquilin, une bouche ferme et compressée, une vigueur de génie répandue sur tout son visage, montraient le redoutable ennemi des tyrans, mais peut-être l'homme un peu enclin lui-même à la tyrannie4c. Le poignard d'un Brutus peut être aisément forgé dans le sceptre de fer d'un César ; et les âmes énergiques, comme les volcans, jettent de grandes lumières et de grandes ténèbres.

(b) C'est un émigré qui écrit cela. ↩

2 HEROD., lib. VI, cap. CXVI-CXX; C. NEP., in Milt. ; PLUT., in Arist. ↩

3 HEROD., lib. VI, cap. cix; PLUT., ib., p. 321 ; CORN. NEP., in Milt., cap. v. ↩

4 Voyez les différentes têtes de Miltiade en gemme. J'ai dessiné celle dont je me sers d'après une excellente collection d'estampes antiques, gravées à Rome, en 166€, sur les originaux, et que le Rév. B. S. a bien voulu me communiquer. ↩

(c) Portrait à la manière d'une mauvaise école. Je me montre plus rigoureux ici que les Athéniens, car à la seule inspection des traits d'un grand homme, plus ou moins bien reproduits par la gravure, je déclare Miltiade un peu enclin à la tyrannie. Cela prouve que j'aurais fait pendre les tyrans sur la mine. (N. ÉD.) ↩

De petites formes, de petits traits, un air remuant et pertinent, cachent cependant dans M. Dumouriez des talents peu ordinaires. On lui a fait un crime de la versatilitéd de ses principes ; supposé que ce reproche fût vrai, aurait-il été plus coupable que le reste de son siècle? Nous autres Romains de cet âge de vertu, tous tant que nous sommes, nous tenons en réserve nos costumes politiques pour le moment de la pièce; et, moyennant un demi-écu qu'on donne a la porte, chacun peut se procurer le plaisir de nous faire jouer avec la toge ou la livrée, tour à tour, un Cassius ou un valeta.

(d) Cette facilité de confronter les hommes d'un jour avec les hommes des siècles, de comparer des personnages vivants dont le nom est à peine connu, à des personnages qui reposent depuis des milliers d'années dans la tombe, et dont le temps a sanctionné la gloire ; cette facilité est un prodigieux exemple de la folie de l'esprit de système. Qu'il y a déjà loin du jugement que l'on prononçait sur Dumouriez en 1194, à celui que l'on porte de ce général aujourd'hui! (N. ÉD.) ↩

(a) La satire historique n'est pas l'histoire ; la satire historique juge la société générale par les exceptions, ou sacrifie une vérité à une phrase brillante. Il arrive cependant que des hommes remplis d'indulgence et de philanthropie ont quelquefois du penchant à la satire; mais alors elle n'est chez eux qu'une arme défensive, tandis que cette arme est offensive entre les mains des véritables satiriques. Si je m'étais fait une loi de ne rien changer au texte de l'Essai, j'aurais effacé dans ces passages les incorrections d'un écrivain jeune et peu exercé. Par exemple, il fallait écrire ici : « Pour un peu d'argent qu'on donne à la porte, chacun peut se « procurer le plaisir de nous faire jouer en toge ou en livrée le rôle d'un Cassius « ou celui d'un valet. » (N. ЁD.) ↩

Rassurés par la noble confiance de Miltiade, les Athéniens volèrent au combat. - Les Français, conduits par Dumouriez, cherchèrent l'armée combinée. Les Perses et les Prussiens, par la plus incroyable des inactions, semblaient paralysés dans leurs camps1. Bientôt les derniers furent contraints de se replier, en abandonnant leurs conquêtes, et les républicains marchèrent aussitôt en Flandre. Marathon et Gemmapes ? ont appris au monde que l'homme qui défend ses foyers, et l'enthousiaste qui se bat au nom de la liberté, sont des ennemis formidables.

1 Il y avait dix généraux dans l'armée athénienne, qui devaient commander chacun à leur tour, mais ils cédèrent cet honneur à Miltiade. Celui-ci cependant attendit que le jour où il commandait de droit fût arrivé pour donner la bataille. D'ici il résulte que la petite poignée de Grecs, se montant à dix mille Athéniens et mille Platéens, restèrent plusieurs jours en présence des cent dix mille Perses, sans que ceux-ci songeassent à les attaquer. Quant au roi de Prusse, il se donna le plaisir pieux de réinstaller l'évêque de Verdun dans son siége épiscopal, et d'entendre les chanoines chanter la messe, à la grande satisfaction de tous les assistants. ↩

Un calme de peu de durée succéda à ces premières tempêtes. Les Athéniens et les Français le remplirent de leur ingratitude. Miltiade et Dumouriez, ayant éprouvé quelques revers3, furent accusés de royalisme4, et de s'être laissé corrompre par l'or de la Perse5 et de l'Autriche. Le premier expira dans les fers des blessures qu'il avait reçues à la défense de la patrie1, le second n'échappa à la mort que par la fuite2.

2 Ces deux batailles, si semblables dans leurs effets pour la Grèce et pour la France, diffèrent totalement quant aux circonstances. Dix mille Athéniens défirent cent dix mille Perses, et cinquante mille Français eurent bien de la peine à forcer dix mille Autrichiens. La retraite de Clerfayt, après la bataille, a passé pour un chef-d'œuvre d'art militaire. Les Perses perdirent six mille quatre cents hommes, les Grecs cent quatre-vingt-douze. J'ai vu deux prisonniers patriotes qui s'étaient trouvés à Gemmapes, et qui m'ont assuré que les Français y laissèrent de douze à quinze mille - La bataille de Marathon se donna le 29 septembre, 490 avant J. C. - Celle de Gemmapes, le 9 novembre 1792. ↩

3 HEROD., lib. VI, cap. CXXXII; C. NEP., in Milt., cap. VII. ↩

4 C. NEP., in Milt., ↩

5 HEROD., lib. VI, cap. CXXXVI. ↩

1 HEROD., lib. VI, cap. CXXXVI; C. NEP., in Milt., cap. VII. ↩

2 Mémoires du général Dumouriez.