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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Chapitre XLI. La Grande Grèce

Première partie — Révolutions anciennes. introduction

Chapitre XLI. La Grande Grèce

Essai sur les révolutions · 8 min de lecture · p. 148–151 · chapitre 47 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Sur les côtes de l'Italie, les Athéniens, les Achéens, les Lacédémoniens, à différentes époques, avaient fondé plusieurs colonies, et c'est ce qu'on appelait la Grande-Grèce. Entre ces cités, Sybaris, Crotone, Tarente, devinrent bientôt célèbres par leurs dissensions politiques, leurs mauvaises mœurs et leurs lumières. De même que les peuples dont elles tiraient leur origine elles chérissaient la liberté, qu'elles ne savaient pas retenir. Tour à tour républiques, ou soumises à des tyrans, elles passaient, par un cercle de révolutions continuelles, de la licence la plus effrénée, au plus honteux esclavage1.

1 STRAB., lib. VI; DIOD., lib. XII; VAL. MAX., lib. VIII, cap. VII. ↩

Vers le temps de la révolution des Pisistratides à Athènes, Pythagore, de Samos, après de longs voyages, s'était enfin fixé à Crotone. Ce philosophe, un des plus beaux génies de l'antiquité, et le fondateur de la secte qui porte son nom, avait puisé ses lumières parmi les prêtres de l'Égypte, de la Perse et des Indes2. Ses notions de la Divinité étaient sublimes : il regardait Dieu comme une unité, d'où le sujet qu'il employa pour création s'était écoulé3. De son action sur ce sujet sortit ensuite l'univers4. De ceci, il résultait : que tout émanant de Dieu, tout en formait nécessairement partie ; et cette doctrine tombait ainsi dans les absurdités du spinosisme5 ; avec cette différence, que Pythagore admettait le principe comme esprit, Spinosa comme matièrea.

2 JAMBLIC., in Vit. Pyth. ↩

3 LAERT., in Pythag., lib. VIII. ↩

4 STOB., Ecl. Phys., lib. I, cap. XXV.- ↩

5 Légat. pro Christ. ↩

(a) J'avais un grand penchant à l'étude de cette métaphysique religieuse; on peut s'en convaincre par les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu placées dans les notes du Génie du Christianisme. ↩

Le dogme de la transmigration des âmes, que le sage Samien emprunta des brachmanes et des gymnosophistes de l'Orient6, est trop connu pour m'y arrêter. Quelque absurde qu'il nous paraisse, cependant, puisqu'il est impossible de concevoir comment la mémoire, qui n'est qu'une image déposée par les sens, pût appartenir à l'esprit dégagé des premiers, on ne saurait pas plus nier ce système que mille autres. Outre que la métempsycose réelle des corps le favorise, il donne en même temps la solution des difficultés concernant une autre vieb, l'univers n'étant plus qu'un grand tout éternel, où rien ne s'anéantit ni ne se crée. Ainsi la doctrine de Pythagore formait un cercle ramenant de nécessité au même point; car des principes de la transmigration, on se retrouvait à l'idée primitive que ce philosophe avait du to v, ou ce qui est.

6 Cependant il n'est pas certain que Pythagore ait parcouru la Perse et les Indes, cette opinion n'ayant été soutenue que par des écrivains d'un siècle très-postérieur à celui du philosophe samien. Jamblicus est rempli de tables. ↩

(b) Il faut sous-entendre pour les Pythagoriciens, car il est clair que je n'adopte pas ici ce système. (N. ÉD.) ↩

Si Pythagore s'était contenté de sonder l'abîme de la tombe, il aurait peu mérité la reconnaissance des hommes ; mais il s'occupa d'autres études plus utiles à la société. Son système de la nature était celui des Harmonies1 développé de nos jours par Bernardin de Saint-Pierre, qui a revêtu du style le plus enchanteur la morale la plus pure2.

1 JAMBL., Vit. Pyth., cap. XIV; LAERT., in Pyth., lib. VIII. Selon le dernier auteur cité, Pythagore disait que la vertu, la santé, Dieu même, et tout l'univers, n'étaient que des harmonies. ↩

2 Le génie mathématique de M. de Saint-Pierre offre encore d'autres ressemblances avec celui de Pythagore. La théorie des marées, par la fonte des glaces polaires, est une opinion, sinon une vérité prouvée, qui mérite la plus grande attention des savants et de tout amant de la philosophie de la nature ↩

Le sage Samien, de même que l'ami de Jean-Jacques, représentait l'univers comme un grand corps, parfait dans sa symétrie, mû d'après des lois musicales et éternelles3. Des nombres harmoniques, dont le plus parfait était le quatre, selon Pythagore4, et le cinq, d'après Saint-Pierre5, formaient dans les choses une arithmétique mystérieuse, d'où découlaient les secrets et les grâces de la nature⁶. L'éther était plein de la mélodie des sphères roulantes 7, et des dieux bienfaisants daignaient quelquefois se communiquer aux mortels dans leurs songes⁸.

4 HIEROCL.; in Aur. Carm. Carm., ap. Poet. Minor. Græc. ↩

5 Études de la Nature, ↩

Le sage de la Grande-Grèce voulut joindre à la gloire du physicien la gloire plus dangereuse du législateur. Ainsi que celle de Bernardin, sa politique était douce et religieuse. Il ne recommandait pas tant la forme du gouvernement que la simplicité du cœur9, sûr qu'une bonne constitution découle toujours des mœurs pures. Avec une barbe vénérable descendant à sa ceinture, une couronne d'or dans ses cheveux blancs, une longue robe de lin d'Égypte, le vieillard Pythagore, délivrant au son des instruments10 la plus aimable des morales aux peuples assemblés, offre un tout autre tableau que celui des législateurs de notre âge. Les succès du sage furent d'abord prodigieux. Une révolution générale s'opéra dans Crotone ; mais, bientôt fatigués de leurs réformes, les citoyens dont il censurait la vie l'accusèrent de conspirer contre l'Etat, ou plutôt contre leurs vices1. Ils brûlèrent vivants ses disciples dans leur collége, et le forcèrent lui-même à s'enfuir dans les bois, où il fit une fin malheureuse2.

3 JAMBL., Vit. Pyth.; Etudes de la Nature. ↩

1 JANBL., Vit. Pyth., cap. XIV. -& LAERT., in Pyth., lib. VIII; Paul et Virginie. Ce que Pythagore disait de l'homme, qu'il est un microcosme ou un abrégé de l'univers, est sublime. ↩

9 LAERT., in Pyth., lib. VIII. ↩

10 LAERT., ib.; JAMBL., cap. XXI, n. 100; ÆLIAN., lib. XII, cap. XXXII; PORPHYR. ↩

* Cette opinion ne mérite point l'attention des savants ; si toutes les lois astronon physiques ne détruisaient pas cette opinion, les derniers voyages du capitaine Pa dans les mers polaires, suffiraient pour renverser la théorie des marées par la fonte des On peut se consoler de s'être trompé quelquefois quand on a fait Paul et Virginie.

1 PORPHYR., n. 20 ; JAMBL., cap. XXXI, n. 214.

2 La mort de Pythagore est diversement racontée. Diogène Laërce seul rapporte quatre opinions différentes. ↩

Les savants doutent que Pythagore ait laissé quelques ouvrages. Je vais donner au lecteur les Vers Dorés qu'on lui attribue3 ; ou du moins qui renferment sa doctrine. Ils sont au nombre de soixante-douze. Voici les plus remarquables :

3 Quelques-uns les croient d'Empédocle. Tandis que je préparais ceci pour la presse, M. Peltier m'a fait le plaisir de me communiquer un livre qui m'aurait épargné bien du travail si j'en avais connu plus tôt l'existence. Ce sont les Soirées littéraires, qui s'étendent depuis le mois d'octobre 1795 jusqu'au mois de juin ou juillet 1796. Les traductions élégantes qu'on y trouve eussent servi d'ornement à ces Essais, en même temps qu'elles m'eussent sauvé la fatigue de traduire moi-même. Ceci n'est qu'un des plus petits inconvénients où l'on tombe à écrire loin des capitales et dans un pays étranger. Si dans les morceaux que mon sujet m'a forcé de choisir j'ai quelquefois donné à mes versions un sens autre que celui adopté par les auteurs des Soirées littéraires, sans doute la faute est de mon côté. D'ailleurs on sent que je n'ai pas du travailler sur le même plan, ni sur une échelle aussi développée. ↩

« Honore les dieux immortels tels qu'ils sont établis ou ordonnés par la loi. Respecte le serment avec toute sorte de religion. Il faut mourir, c'est le décret de ta destinée. La puissance habite auprès de la nécessité. Les gens de bien n'ont pas la plus grande part des souffrances. Les hommes raisonnent bien, les hommes raisonnent mal; n'admire les uns, ni ne méprise les autres. Ne te laisse jamais éblouir. Fais au présent ce qui ne t'affligera pas au passé. Commence le jour par la prière, tu connaîtras alors la constitution de Dieu et des hommes, la chaîne des êtres, ce qui les contient, ce qui les lie ; tu connaîtras, selon la justice, que l'univers est le même dans tous les lieux ; tu n'espéreras point alors ce qui n'est point, car tu sauras ce qui est ; tu sauras que nos maux sont volontaires ; que nous ignorons que le bonheur soit près de nous ; qu'un bien petit nombre sait se délivrer de ses peines; que nous roulons au gré du sort comme des cylindres mus par la discorde. » (Poet. Minor. Grœc.)

Si l'on médite attentivement les Vers Dorés, l'on trouvera qu'ils renferment tous les principes des vérités morales, souvent enveloppés d'un voile de mystère qui leur prête un nouvel attrait. On trouve dans Bernardin de Saint-Pierre une multitude de pensées vraies, de réflexions attendrissantes, toujours revêtues du langagedu cœur.

« La mort est un bien pour tous les hommes. Elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on appelle la vie. Le meilleur des livres, qui ne prêche que l'égalité, l'amitié, l'humanité et la concorde, l'Évangile, a servi pendant des siècles de prétexte aux fureurs des Européens... Après cela, qui se flattera d'être utile aux hommes par un livre ? Qui voudrait vivre s'il connaissait l'avenir ? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! La solitude est si nécessaire au bonheur dans le monde même, qu'il me paraît impossible d'y goûter un plaisir durable de quelque sentiment que ce soit, ou de régler sa conduite sur quelque principe stable, si l'on ne se fait une solitude intérieure, d'où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d'autrui n'entre jamais. Dans cette île, située sur la route des Indes... quel Européen voudrait vivre heureux, mais pauvre et ignoré ? Les hommes ne veulent connaître que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne. Il n'y a jamais qu'un côté agréable à connaître dans la vie humaine : semblable au globe sur lequel nous tournons, notre révolution rapide n'est que d'un jour, et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière que l'autre ne soit livrée aux ténèbres. La vie de l'homme, avec tous ses projets, s'élève comme une petite tour, dont la mort est le couronnement. Il y a des maux si terribles et si peu mérités que l'espérance même du sage en est ébranlée. La patience est le courage de la vertu. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts : comme si des rochers étaient des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme1. »

1 Paul et Virginie. ↩