Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre LX. Situation politique de la Perse à l'instant de la Guerre Médique; - de l'Allemagne à l'instant de la Guerre RÉPUBLICAINE¹. - Darius, Joseph, Léopold
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
1 Je me servirai désormais de cette expression pour faire entendre la guerre présente, afin d'éviter les périphrases.
Ce fut sous le règne de Darius, fils d'Hystaspes qu'éclata la fameuse guerre Médique2 dont nous allons retracer l'histoire. Ce monarque semble avoir réuni dans sa personne les différentes qualités des empereurs d'Allemagne, Joseph et Léopold. Réformateur et guerrier3 comme le premier, législateur4 comme le second, il eut à combattre à peu près la même fortune que celle des deux princes germaniques.
2 Les Grecs ne comptaient la guerre Médique que depuis l'invasion de Xerxès jusqu'à la défaite de Mardonius à Platée. Moi je comprendrai sous ce nom toute la période entre la bataille de Marathon sous Darius, et la paix générale sous Artaxerxès. J'avertis que, parlant désormais de la Perse et de l'Allemagne ensemble, pour sauver les longueurs et les tours traînants, j'indiquerai seulement le changement d'un empire à l'autre par ce signe -. ↩
3 HERODOT., lib. V, cap. LXXXIX, lib. IV, cap. 1; PLAT., de Leg., lib. III. ↩
4 PLAT., ib.; DIOD., lib. I,p. 85. ↩
Le roi des Perses, en parvenant à la couronne, opéra une grande révolution religieuse. Les mages, jusqu'alors maîtres de l'opinion, et qui s'étaient même emparés du pouvoir suprême5, reçurent de la main de Darius un coup mortel6. Non content de les avoir précipités d'un trône usurpé, il les attaqua à la source de leur puissance, et, substituant superstition à superstition, le culte des étoiles7 à l'ancienne adoration du soleil, il les supplanta adroitement dans le cœur du peuple.
5 HERODOT., lib. III, cap. LXXX. ↩
6 Id., ib. ↩
7 On croit que ce fut le second Zoroastre qui rétablit l'ancien culte du soleil. Or, ce Zoroastre vivait sous Darius même. Ainsi les innovations de celui-ci n'auraient servi qu'à troubler ses états sans avoir obtenu le but qu'il s'était proposé. (HyDE, Rel. Pers., p. 311 ; BAYLE, Let. Z, Zor.; PRIDEAUX, p. 210; SUID., in Zor.) ↩
Ce fait, qui, si l'on considère la circonstance des troubles de la Grèce, devient extrêmement remarquable, et qui par lui-même est un très-grand événementa, a à peine été recueilli des écrivains. Cependant les conséquences durent en être vivement senties. Si la science des hommes demeure en tout temps la même, et qu'il soit permis de raisonner de l'effet de passions, d'après la connaissance de ces passions, on peut hardiment conjecturer que l'insurrection de la Babylonie1, peut-être même celle de l'Ionie, par des causes maintenant impossibles à découvrir, provinrent de ces innovations2. Qui sait jusqu'à quel degré elles n'influèrent point sur le sort des armes dans, la guerre Médique, et par conséquent sur la destinée des Perses? Ces réformes sacerdotales de Darius et de Joseph dans leurs états, presqu'au moment de l'abolition de la monarchie en Grèce et en France, présentent un des rapports les plus intéressants de l'histoire.
(a) De tous les rapprochements présentés dans l'Essai, voilà le plus curieux et le fait historique le moins observé. (N. ED.) ↩
1 HERODOT., lib. III, cap. CLX-CLXI. ↩
2 Il est impossible qu'un ordre religieux de la plus haute antiquité, et qui gouvernait le peuple à son gré, se laissât massacrer, proscrire, sans mettre en usage toutes les ressources de sa puissance. Et puisque Lucien nous apprend que de son temps les mages existaient dans tout leur éclat en Perse, il faut en conclure qu'ils obtinrent la victoire sur Darius. D'ailleurs, Pline et Arrien parlent des mages tout-puissants sous Xerxès, et de ce prince lui-même, comme d'un grand sectaire du second Zoroastre. ↩
Ce dernier prince n'eut pas plutôt touché aux hochets sacrés, que les prêtres, alarmant les villes des Pays-Bas, leur persuadèrent qu'on en voulait à leur liberté, lorsqu'il ne s'agissait que de quelques couvents de moines inutiles. La révolte du Brabant a eu les suites les plus funestes. Le peuple, dompté seulement par la force des armes, froid dans la cause de ses maîtres, qu'il regardait comme ses tyrans, loin d'épouser la querelle des alliés, a présenté aux Français une proie facile. Observons encore la réaction de la justice générale : le clergé flamand soulève les Brabançons contre leurs souverains légitimes, pour sauver quelques parties de ses immenses richesses ; les républicains arrivent et s'emparent du toutb.
(b) Il y a quelque chose d'assez bien jugé dans ces remarques, c'est dommage qu'elles soient gâtées par la manifestation d'un esprit anti-religieux. Qu'il y ait eu des moines inutiles, tout le monde en convient : on peat être encore un très-bon catholique en convenant avec Fleury, et tant d'autres saints prêtres, que les abus s'étaient glissés dans le clergé; mais je ne veux point avoir recours à cette défense, et j'aime mieux dire ce qui est vrai : c'est que dans le paragraphe qui fait le sujet de cette note, l'écrivain était imbu des doctrines de son siècle. (N. ED.) ↩
Une guerre malheureuse venait de désoler la Perse, - de ruiner l'Allemagne. Darius, dans son expédition de Scythie, avait perdu une armée florissante1. - Les états de Joseph s'étaient épuisés pour seconder son entreprise contre la Porte. Mais ici se trouve une différence locale essentielle. Les troupes persanes, en se rendant par la Thrace aux bords de l'Ister, se rapprochèrent de la Grèce. - L'armée autrichienne, en se jetant sur la Turquie, s'éloignait au contraire des frontières de France. Cette chance de position a décidé en partie du succès de la guerre présente. Car, ou les empereurs se fussent déclarés plus tôt contre la république, et l'eussent trouvée moins préparée; ou les Français eux-mêmes n'auraient su pénétrer dans le Brabant. Autres données, autres effets.
1 STRAB., lib. VII, p. 305; HEROD., lib. IV, cap. MCCCXLI . 2 PLUT., Apophth., t. II, p. 173. ↩
Joseph étant mort à Vienne, son frère Léopold, grand-duc de Toscane, lui succéda. Celui-ci, accoutumé, dans une position moins élevée, à un horizon peu étendu, ne put saisir l'immensité de la perspective, lorsqu'il eut atteint à de hautes régions. La nature l'avait doué de cette vue microscopique qui distingue les parties de l'infiniment petit, et ne saurait embrasser les dimensions plus nobles du grand. Il porta cependant avec Darius quelques traits de ressemblance : l'amour de la justice et la connaissance des lois. Mais le prince persan considéra ses sujets du regard du monarque qui dirige des hommes², et le prince germanique de l'œil du maître qui surveille un troupeau. L'un possédait la chaleur et la libéralité du chef qui donne3; l'autre la froideur et l'économie du dépositaire qui compte⁴.
3 HEROD., lib. III, cap. CXXXII, etc. ; lib. VI, cap. CXX. ¼ Je juge ici d'après le livre des Institutions toscanes de Léopold, imprimé en italien, et que j'ai eu quelque temps entre les mains ; en outre, sur ce que j'ai appris en Allemagne touchant cet empereur, et dans plusieurs conversations avec des Florentins ; enfin par l'histoire générale de l'Europe à cette époque. La justice cependant m'oblige de dire que j'ai trouvé des Allemands grands admirateurs des vertus de Léopold. ↩
Tels étaient les monarques et l'élat des deux empires, lorsque la révolution républicaine de la Grèce, et celle de la France, firent éclater la guerre Médique dans l'ancien monde, la guerre présente dans le monde moderne. Nous allons essayer d'en développer les causesa.
(a) Me voilà à la fin de ce qui forme dans cette édition (celle de 1826), le premier volume de l'Essai. Jamais coupable ne s'est imposé pénitence plus rude. Il ne faut pas croire que je n'aie pas souffert en me traitant comme je viens de le faire. Je défie la critique la plus malveillante d'aller au delà de la mienne, car je n'ai pas plus ménagé mon amour-propre que mes principes ; je m'épargnerai encore moins dans les notes du second volume. Néanmoins qu'il me soit permis à présent de demander au lecteur ce qu'il pense de ce qu'il vient de lire ? Est-ce là ce livre qui devait révéler en moi un homme tout autre que l'homme connu du public? Que voit-on dans l'Essai? est-ce un impie, un révolutionnaire, un factieux, ou un jeune homme accessible à tous les sentiments honnêtes, impartial avec ses ennemis, juste contre lui-même, et auquel, dans le cours d'un long ouvrage, il n'échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de cœur? L'Essai est certes un très-méchant livre ; mais si l'on ne veut, si l'on ne doit accorder aucune louange à l'auteur, peut-on lui refuser de l'estime ? Littérairement parlant, l'Essai touche à tout, attaque tous les sujets, soulève une multitude de questions, remue un monde d'idées, et mêle toutes les formes de style. J'ignore si mon nom parviendra à l'avenir; je ne sais si la postérité entendra parler de mes ouvrages ; mais si l'Essai échappait à l'oubli, tel qu'il est en lui-même cet Essai, et tel qu'il est surtout avec les Notes critiques, ce serait un des plus singuliers monuments de ma vie. ↩