Seconde partie
Chapitre XXVII. Mœurs comparées des Philosophes anciens et des Philosophes modernes
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si les philosophes anciens et modernes ont eu, par leurs opinions, la même influence sur leur siècle, ils n'eurent cependant ni les mêmes passions, ni les mêmes mœurs.
Tout le monde a entendu parler du tonneau de Diogène. Ménédus de Lampsaque paraissait en public revêtu d'une robe noire, un chapeau d'écorce sur la tête, où l'on voyait gravés les douze signes du zodiaque ; une longue barbe descendait à sa ceinture ; et monté sur le cothurne tragique, il tenait un bâton de frêne à la main. Il se prétendait un esprit revenu des enfers pour prêcher la sagesse aux hommes1.
1 SUID., ATHEN., lib. IV, p. 162. ↩
Anaxarque, maître de Pyrrhon, étant tombé dans une ravine, celui-ci refusa gravement de l'en retirer, parce que toute chose est indifférente de soi; et qu'autant valait demeurer dans un trou que sur la terre2.
2 LAERT., lib. in Pyrrhon. ↩
Lorsque Zénon marchait dans les villes, ses amis l'accompagnaient, dans la crainte qu'il ne fût écrasé par les voitures : il ne se donnait pas la peine d'échapper à la Fatalité .
Démocrite s'enfermait, pour étudier, dans les tombeaux 4; et Héraclite broutait l'herbe de la montagne5.
5 Id., ib., in Heracl. ↩
Empédocle, voulant passer pour une divinité, se précipita dans l'Etna; mais le volcan ayant rejeté les sandales d'airain de cet impie, sa fourbe fut découverte6. Cette fable des Grecs est ingénieuse. Ne veut-elle pas dire que les dieux savent punir l'orgueil du philosophe superbe, en le dénonçant à l'humanité, par quelques parties viles et honteuses de son caractèrea?
6 Id., lib. VIII; LUGIAN. ; STRAB., lib. VI; HOR., Ars poet. ↩
(a) Décidément j'aime beaucoup la liberté dans l'Essai, et fort peu les philosophes, dont je me moque ici peut-être pas trop mal. (N. ED.) ↩
Nos philosophes modernes gardèrent au moins plus de mesure. Spinosa, il est vrai, vivait avec ses chiens, ses oiseaux, ses chats ; et J. J. Rousseau portait l'habit arménien7; mais aucun ne s'en est allé dans les faubourgs prêchant la sagesse à la canaille assemblée, et je doute que celui qui aurait voulu se loger dans un tonneau eût été laissé tranquille par la populace de nos villes : tant nos mœurs diffèrent de celles des anciens!
7 Rousseau portait cet habit par nécessité. Il me semble pourtant qu'il aurait pu en choisir un un peu moins remarquable. ↩
Mais si les sophistes de la Grèce affectèrent l'originalité de conduite, ils ne se distinguèrent pas moins par la chasteté et la pureté de leurs mœursa. Ils s'occupaient tous des autres exercices des citoyens, et supportaient comme eux les travaux de la patrie. Solon, Socrate, Charondas, et mille autres, furent non-seulement de grands philosophes, mais de grands guerriers. La frugalité, le mépris des plaisirs, toutes les vertus morales brillaient dans leur caractère.
3 Id., lib. VII. - « d., lib. IX, in Dem.
(a) Pas Diogène au moins. (N. ÉD.) ↩
Nos philosophes, bien différents, enfermés dans leur cabinet, brochaient le matin des livres sur la guerre où ils n'avaient jamais été; sur le gouvernement où ils n'avaient jamais eu de part; sur l'homme naturel qu'ils n'avaient jamais étudié que dans les sociétés de la capitale; et, après avoir écrit un chapitre rigide contre le luxe, la corruption du siècle, le despotisme des grands, ils s'en allaient le soir flatter ceux-ci dans nos cercles, corrompre la femme de leur voisin, et partager tous les vices du monde.
« Vieux fou, vieux gueux!» se disait Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes, « quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un refus ou d'un ridicule1?i
1 CHANF., Pens., Max. ↩
« Voici de quoi composer votre paradis, » disait madame de Rochefort à Duclos, « du pain, du vin, du fromage et la première venue2. »
2 Id., ib. ↩
Helvétius, par ailleurs honnête homme et bon homme (mot dont on a trop mésusé, et qu'il faut faire revenir à sa première valeur), Helvétius marié se faisait amener chaque nuit une nouvelle maîtresse, par son valet de chambre, qui les cherchait, autant qu'il pouvait, dans la classe honnête du peuple. Madame de... n'a pas, dit-on, été à l'abri des caresses du vieillard de Ferney, dont l'immoralité est d'ailleurs bien connue3 (a).
3 Je ne parle pas des sales romans sortis de la plume de la plupart de nos philosophes. ↩
J'ai entendu Chamfort conter une anecdote curieuse sur Jean-Jacques. Il avait vu (Chamfort des lettres du philosophe genevois à une femme, dans lesquelles celui-ci employait toute la séduction de son éloquence pour prouver à cette même femme que l'adultère n'est pas un crime. Voulez-vous savoir le secret de ces lettres ? ajoutait Chamfort, « l'ami des mœurs était amoureux. »
(b) Puisque j'ai eu le courage d'écrire une pareille page, je suis obligé d'avouer que les faits qu'elle contient sont encore au-dessous de la vérité. Tous les Mémoires publiés depuis l'apparition de l'Essai nous montrent les philosophes du dix-huitième siècle bien misérables par les mœurs. On peut voir ces détails scandaleux dans les écrits de Grimm, de madame d'Épinay, des secrétaires de Voltaire, etc., etc. Les mœurs de nos réformateurs littéraires ne valaient pas mieux que les mœurs de la cour contre lesquelles ils jetaient de si hauts cris ; et les Mémoires de M. de Besenval et de Lauzun n'offrent rien de plus immoral que ceux que je viens de citer. La société tout entière était en décomposition ; les philosophes, qui appelaient de leurs vœux la révolution, comme les courtisans qui la redoutaient, ne valaient pas mieux les uns que les autres. (N. ED.)
Enfin personne n'ignore que les mains du grand chancelier Bacon n'étaient pas pures; que Hobbes, ce philosophe si hardi dans ses écrits, ne put se résoudre à mourir1; et, qu'excepté Fénelon et Catinat, les mœurs des philosophesa de notre âge différent totalement de celles des anciens sages de la Grèce.
1 HUME'S Hist. of Englond, vol. VII, p. 346 ; BAYLE, art. Hob. ↩
(a) Par quelle étrange aberration d'esprit remontai-je jusqu'à Bacon, Fénelon et Catinat, en parlant des philosophes de notre âge? {N. ED.) ↩
A Dieu ne plaise que je révèle la turpitude de ces grands hommesb, par une malignité que je ne trouve point dans mon cœur. Malgré leurs faiblesses, je les crois des plus honnêtes gens de notre siècle; et il n'y a pas un de nous qui les blâmons, qui les valions au fond du cœur : mais j'ai été contraint, contre mon goût, de faire apercevoir ces différences, parce qu'elles mènent à des vérités essentielles au but de cet Essai.
(b) Ces grands hommes! Je ne veux pas parler sans doute de Diderot et de d'Alembert? Je réclame ici contre mon humilité, et je crois valoir tout autant que les plus honnêtes gens de notre siècle. (N. ED.) ↩
Il doit résulter de ce tableau, que nos philosophes modernes, vivant plus dans le monde et selon le monde que les anciens, ont dû mieux peindre la société, et connaître davantage les passions et leurs ressorts. De là il résulte que leurs ouvrages, plus calculés pour leur siècle, ont dû avoir une influence plus rapide sur leurs contemporains que les livres des Platon et des Aristote. Aussi voyons-nous qu'il s'est écoulé moins d'années entre la subversion des principes en France et le règne des encyclopédistesc, qu'entre la même subversion des principes en Grèce et le triomphe des sophistes. Cependant, et les premiers et les seconds parvinrent à renverser les lois et les opinions de leur pays. La recherche de l'influence des philosophes de l'âge d'Alexandre sur leur siècle, et de celle des philosophes modernes sur notre propre temps, demande à présent toute l'attention du lecteur.
(c) Je ne me suis point réconcilié avec les philosophes du dix-huitième siècle ; j'ai très-bien fait de les traiter comme je l'ai fait dans l'Essai. Je ne puis souffrir des hommes qui croyaient qu'on peut rendre un peuple libre en étranglant le dernier roi avec le boyau du dernier prêtre, et qui voulaient substituer, pour le triomphe des lumières, la lecture d'un roman obscène à celle de l'Évangile. Je vois avec joie qu'ils tombent tous les jours en discrédit parmi notre raisonnable jeunesse, et j'en augure bien pour l'avenir. L'incrédulité n'est pas plus une preuve de la force de l'esprit, qu'une marque de l'indépendance du caractère. La superstition déplaît aujourd'hui, l'hypocrisie est en horreur, mais le siècle rejette également les turpitudes irréligieuses et le fanatisme philosophique. On traite gravement la liberté, et l'on a cessé de vouloir en faire une impie ou une prostituée. (N. ÉD.) ↩