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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Chapitre XXII. Philosophes Grecs

Seconde partie

Chapitre XXII. Philosophes Grecs

Essai sur les révolutions · 11 min de lecture · p. 297–302 · chapitre 93 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Deux beaux génies, vivant à peu près dans le même temps, devinrent les fondateurs des diverses classes philosophiques de la Grèce.

Thalès fut le père de l'école Ionique, Pythagore celui de l'école Italique, j'ai parlé ailleurs de leurs systèmes1. Traçons rapidement la philosophie des fondateurs des principales sectes de ces deux écoles, nous bornant à Platon, Aristote, Zénon, Épicure, et Pyrrhon.

1 Thalès : l'eau, principe de création. Pythagore : système des harmonies. J'ajouterai que Thalès trouva en mathématiques les théorèmes suivants : les angles opposés aux sommets sont égaux ; les angles faits à la base du triangle isocèle sont égaux. Si deux angles et un côté d'un triangle sont égaux à deux angles et à un côté d'un autre triangle, les deux triangles sont égaux. Pythagore découvrit ces belles vérités : dans un triangle rectangle le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés; les seuls polygones qui puissent remplir un espace autour d'un point donné sont le triangle équilatéral, le quadrilatère et l'hexagone : le premier pris six fois, le second quatre, le troisième trois. De toutes les manières de démontrer le carré de l'hypoténuse, celle de Bezout me semble la plus claire* ↩

* J'ai parlé ailleurs de mon premier penchant pour les mathématiques; il faut pardonner cette note à un jeune homme élevé d'abord pour le service de la marine. (N. ÉD.) ↩

Platon2. La sagesse, prise dans toute l'étendue platonique du mot, est la connaissance de ce qui est3.

2 Platon, né avant J. C. 429, ol. 87, 3e année ; mort avant J. C. 347, ol. 10S. - ↩

3 In Phædro, p. 218. ↩

Philosophie, selon Platon, veut dire désir de science divine4. Elle se divise en trois classes : philosophie de dialectique, philosophie de théorie, philosophie de pratique5. Je passe la première.

4 Protag., p. 313. ↩

5 Resp., lib. VI, p. 495. ↩

Philosophie de théorie. Rien ne se fait de rien. De là deux prin-

Ses disciples.
Système du Doute universel.
Ses disciples.

Système des Atomes perfectionné. Doctrine du bonheur.

ET QUELQUES AUTRES. Système des Atomes. Athéisme.

Zénon. Grande Secte des Stoïques. ¡branches des Cyniques.)

Fortitude d'âme. Fatalité

Antisthènes

Cynique.

Toute action naturelle est bonne de soi. Mépris des Sciences.

Système du plaisir des Sens.

Aristippe

Bientôt éteinte.)

Aristote. Secte immense des Péripatéticiens.

(Branche des Académiques.)

Système de la Chaîne des Étres : Dialectique. PLATON. Académiques. Système de spiritualité. Moyenne

Acad., le doute. Nouv. Acad., un doute moins fort. Speusippe, Polémo, Cratès. Moyenne Académie.

Archélaüs. N. Ac. Carnéades.

Pure doctrine de Socrate : la Raison et la Morale pratique.

PH (Bientôt éteinte.)

Système de Dialectique, ou l'Art de tout prouver, EUCLIDE. et de ne prouver rien.

(Bientôt éteinte.) cipes de toute éternité : Dieu et la matière. Le premier imprima le mouvement et l'ordre à la seconde. Dieu ne peut rien créer, il a tout arrangé1.

1 TIM., p. 28; DIOG. LAER., lib. III; PLUT., de Gen. Anim., p. 78. ↩

Dieu, le principe opposé à la matière, est un Être entièrement spirituel, bon par excellence, intelligent dans le degré le plus supérieur2, mais non omnipuissant, car il ne peut subjuguer la propension au mal de la matière3.

2 De Leg. p. SS6; Tim., p. 30. ↩

3 Polit., p. 174. ↩

Dieu a arrangé le monde d'après le modèle existant de toute éternité en lui-même4, d'après cette raison de la Divinité, qui contient les moules incréés de choses passées, présentes et à venir. Les idées de l'Essence spirituelle vivent d'elles-mêmes, comme êtres distincts et réels5. Les objets visibles de cet univers ne sont que les ombres des idées de Dieu, qui forment seules les vraies substances6.

4 Tim., p. 29. ↩

5 Id., ib. ↩

6 Respub., lib. VII. p. 515. ↩

Enfin, outre ces idées préexistantes, la Divinité fit couler un souffle de sa vie dans l'univers, et en composa un troisième principe mixte, à la fois esprit et matière, appelé l'âme du monde7.

7 Tim., p. 34. ↩

Tel est le système théologique de Platon, d'où l'on prétend que les chrétiens ont emprunté leur Mystère de la Trinité.

Au reste, Platon admettait l'immortalité de l'âme8, qui devait retourner, après la mort du corps, à Dieu, dont elle était émanée9. Quant à la politique, j'en parlerai ailleurs ; j'observe seulement ici que Platon admettait la monarchie comme le meilleur gouvernement.

8 Tout singulier que cela puisse paraître, il y a eu des auteurs qui ont prétendu que Platon ne croyait point à l'immortalité de l'âme, et ce n'est pas sans raison. ↩

9 Tim., p. 298. ↩

Aristote10 divisait la philosophie en trois sortes, de même que Platon ; sans parler de sa malheureuse dialectique, qui a si long-temps servi de retraite à l'ignorance, je ne m'arrête qu'à sa métaphysique.

La doctrine des péripatéticiens est le système célèbre de la chaîne des êtres. Aristote remonte d'action en action, et prouve qu'il faut qu'il existe quelque part un premier agent du mouvement. Or ce premier mobile de toute chose incréée et mue est la seule substance en repos. Elle n'a, de nécessité, ni quantité, ni matière. Quant au problème insoluble, savoir : Comment l'âme agit sur le corps, le Stagirite croyait avoir répondu en attribuant le phénomène à un acte immédiat de la volonté du Moteur universel1.

10 Aristote, né avant J. C. 384, ol. 99, 1re année; mort avant J. C. 332, ol. 114, 2e année. ↩

1 De Gen. An., lib. II, cap. III; Met., lib. II, cap. VI, etc. ; De Cœlo, lib. XI, cap. III, etc. ↩

Il n'en savait pas davantage sur la nature de l'âme, qu'il appelait une parfaite énergie; non le premier mouvement, mais un principe de mouvement, etc.2 : il la tenait immortelle.

2 De Gen. An., lib. II, cap. IV; lib. !!, cap. XI. ↩

Zénon3, père de la secte stoïcienne. La philosophie est un effort de l'âme vers la sagesse, et dans cet effort consiste la vertu4.

3 Zénon, né avant J. C. 359, ol. 195, 2e année; mort avant J. C. 261, ol. 129, 1re année. ↩

4 PLUT., de Plac. Phil., lib. IV; SEN., Ep. XXI. ↩

Le monde s'arrangea par sa propre énergie. La nature est ce Tout, qui comprend tout, et dont tout ne peut être que membre ou partie. Ce tout se compose de deux principes, l'un actif, l'autre passif, non existant séparés, mais unis ensemble. Le premier s'appelle Dieu, le second Matière. Dieu est un pur éther, un feu qui enveloppe la surface extérieure et convexe du ciel : la Matière est une masse inerte et à repos5.

5 LAERT., lib. V; STOB., Eccl. Phys., C « р. XIV; SEN. Consol., cap. XXIX. ↩

Outre les deux principes, il en existe un troisième, auquel Dieu et la Matière sont également soumis. Ce principe est la chaîne nécessaire des choses ; c'est cet effet qui résulte des événements, et en est en même temps la cause inévitable : c'est la Fatalité .

Dieu, la Matière, la Fatalité, ne font qu'Un. Ils composent à la fois les roues, le mouvement, les lois de la machine, et obéissent comme Parties, aux lois qu'ils dictent comme Tout7.

7 Loc. cit. - ↩

Les stoïciens affirmaient encore que le monde périra alternativement par l'eau et le feu, pour renaître ensuite sous la même forme8 ; que l'homme a une âme immortelle, et ils admettaient, comme l'Église romaine, les trois états de récompense, de purification et de punition, dans une autre vie, ainsi que la résurrection des corps après l'embrasement général du monde9.

8 CIC., de Nat. Deor., lib. III, cap. XLVI; LAERT., lib. VII; SENEC., Ep. IX, XXXVI, etc ↩

9 SENEC., Ep. XG; PLUT., Resign. Stoic., p. 31 ; LAERT., lib. VII; SEN., ad Marc.; PLUr., de Fac. lun., p. 383.- 1° Épicure, né avant J. C. 343, ol. 109, 3e année; mort avant J.C. 270, ol. 127, 2e annnée. ↩

Epicure 1°. La philosophie est la recherche du bonheur. Le hon.- heur consiste dans la santé et la paix de l'âme. Deux espèces d'études y conduisent : celle de la physique et celle de la morale.

L'univers subsiste de toute éternité. Il n'y a que deux choses dans la nature : les corps et le vide11.

6 CIc., de Nat. Deor., lib. 1; ANTON., lib. VII.

11 LUCRET., lib. II; LAERT., lib. X. ↩

Les corps se composent de l'agrégation de parties de matière infiniment petites, ou d'atomes.

Les atomes ont un mouvement interne : la gravité. Leur motion se ferait dans le plan vertical1, si, par une loi particulière, ils ne décrivaient une ellipse dans le vide2.

1 Epicure imagina ce mouvement de déclinaison pour éviter de tomber dans le système des fatalistes, qui exclut de droit toute recherche du bonheur. Mais l'hypothèse est absurde ; car si ce mouvement est une loi, il est de nécessité, et comment une cause obligée produira-t-elle un effet libre? ↩

2 LUCRET., lib. II; LAERT., lib. X. ↩

La terre, le ciel, les planètes, les étoiles, les animaux, l'homme compris, naquirent du concours fortuit de ces atomes ; et, lorsque la vertu séminale du globe se fut évaporée, les races vivantes se perpétuèrent par la génération3.

3 LUCRET., lib. V-X; CIc., de Nat. Deor., lib. 1, cap.VIII-IX. ↩

Les membres des animaux, formés au hasard, n'avaient aucune destination particulière. L'oreille concave n'était point creusée pour entendre, l'œil convexe poli pour voir ; mais, ces organes se trouvant propres à ces différents usages, les animaux s'en servirent machinalement et de préférence à un autre sens4.

4 LUCRET., lib. IV-V. ↩

Il y a des dieux, non que la raison nous les montre ; l'instinct seul nous le dit. Mais ces dieux, extrêmement heureux, ne se mêlent ni ne peuvent se mêler des choses humaines. Ils résident au séjour inconnu de la pureté, des délices et de la paix5.

5 LUCRET., lib. X; Cic., de Nat. Deor. ↩

Morale. Deux espèces de plaisirs : le premier consiste en un parfait repos d'esprit et de corps ; l'autre, en une douce émotion des sens qui se communique à l'âme. Par plaisir il ne faut pas entendre cette ivresse de passions qui nous subjugue, mais une tranquille absence de maux. Cet état de calme à son tour ne doit pas être une profonde apathie, un marasme de l'âme, mais cette position où l'on se sent lorsque toutes les fonctions mentales et corporelles s'accomplissent avec une paisible harmonie. Une vie heureuse n'est ni un torrent rapide, ni une eau léthargique, mais un ruisseau qui passe lentement et en silence, répétant dans son onde limpide les fleurs et la verdure de ses rivages6.

6 LAERT., lib. X; Cic., Tuscul., lib. III, cap. XVII ; de F., lib. 1, cap. XI-XVII. ↩

Tel était le système charmant d'Epicure, si longtemps calomnié. Quant à Pyrrhon, le vrai scepticisme antique n'était pas tant une négative universelle, qu'une indifférence de tout. Le Pyrrhonien ne rejetait pas l'existence des corps, les accidents du chaud et du froid, etc. ; mais il disait qu'il croyait apercevoir et sentir telle ou telle chose, savoir si cette chose était réellement, et sans qu'il importât qu'elle fût ou qu'elle ne fût pas. Dieu est ou n'est pas; tel corps paraît rond, carré, ovale ; il semble qu'il neige, que le soleil brille : voilà le langage du sceptiquea1.

(a) L'explication de ces systèmes a paru aux critiques du temps prouver quelque lecture. J'aimais passionnément la métaphysique; mais que n'aimai-je pas? Je me plaisais à l'algèbre comme à la poésie, et j'avais pour l'érudition historique le goût ↩

1 Il reste toujours contre le pyrrhonisme une objection insurmontable dans les vérités mathématiques. Que les corps ne soient que la modification de mes sens, à la bonne heure; mais les choses géométriques existent d'elles-mêmes. Les propriétés du cylindre, du polygone, de la tangente, de la sécante, etc., me sont démontrées à l'évidence, soit que je me considère comme corps ou comme esprit. Il y a donc quelque chose qui ne m'appartient pas, qui ne saurait être une combinaison de mes pensées, parce que toute vérité qui peut se démontrer (il n'y a que les vérités mathématiques de cette espèce) est d'elle-même. D'ailleurs, si je suis esprit, ou partie du tout, Dieu ou matière, comment la quantité mesurée de la ligne deviendrait-elle l'effet d'une cause incommensurable? Dès lors qu'il se trouve quelque chose hors de moi, le système des scepticiens s'écroule : car quoique je ne puisse prouver la réalité de tel objet, j'ai lieu de croire à son identité, à moins qu'on n'admit les vérités mathématiques comme les Nombres de Pythagore ou le Monde d'idées de Platon. Dans ce cas, elles seraient le vrai Dieu tant cherché des philosophes* ↩

* On voit par cette note même, où je combats de si bonne foi le pyrrhonisme, combien j'étais loin au fond de l'athéisme et du matérialisme. (N. ÉD.) ↩

Nous devons moins considérer ce qu'il y a de vrai ou de faux dans ces systèmes, que l'influence qu'il ont eue sur le bonheur des peuples où ils furent enseignés. Nous examinerons ailleurs cette influence. Nous remarquerons seulement ici que, par leur teneur, ils s'élevaient directement contre les institutions morales, religieuses et politiques de la Grèce. Aussi les prêtres et les magistrats de la patrie s'y opposèrent-ils avec vigueur; ils sentaient qu'ils attaquaient l'édifice jusqu'à la base ; que des livres qui prêchaient monarchie dans une république, athéisme ou déisme chez des nations pleines de foi, devaient amener tôt ou tard la destruction de l'ordre social. Ainsi les philosophes grecs, de même que les nôtres, se trouvaient en guerre ouverte avec leur siècle. Mais ils disaient la vérité? Eh ! qu'importe ? La vérité simple et abstraite ne fait pas toujours la vérité complexe et relative. Ne précipitons point le cours des choses par nos opinions. Un gouvernement est-il mauvais, une religion superstitieuse, laissons agir le temps, il y remédiera mieux que nous. Les corps politiques, quand on les abandonne à eux-mêmes, ont leurs métamorphoses naturelles, comme les chrysalides. Longtemps l'animal, entouré des chaînes qu'il s'est lui-même forgées, languit dans le sommeil de l'abjection, sous l'apparence la plus vile, lorsqu'un matin, aux regards surpris, il perce les murs de sa prison, et, déployant deux ailes brillantes, s'envole dans les champs de la liberté; mais si, par une chaleur factice, vous cherchez à hâter le phénomène, souvent le ver meurt dans l'opération délicate ; et, au lieu de reproduire la vie et la beauté, il ne vous reste qu'un cadavre et des formes hideusesa.

(a) L'image est peut-être trop prolongée, mais elle renferme une grande vérité : il n'y a de révolution durable que celle que le temps amène graduellement et sans efforts. (N. ÉD.) ↩

Avant de passer à ce grand sujet, de l'influence des opinions sur les mœurs et les gouvernements des peuplesb, rapprochons nos philosophes de ceux de la Grèce.

(b) Ici mon système devient raisonnable; il est impossible de nier l'influence de Topinion sur les mœurs. (N. ED.) ↩