Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre L. La Thrace. - Fragments d'Orphée
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'Ister divisait la Scythie de ces régions qui descendent en amphithéâtre jusqu'aux rivages du Bosphore. Ce pays, connu sous le nom général de Thrace, et conquis dernièrement par Darius, fils d'Hystaspes1, se partageait en plusieurs petits royaumes, les uns barbares, les autres civilisés. Plusieurs colonies grecques y avaient transporté les arts2, et Miltiade l'avait longtemps honoré de sa présence3.
1 HEROD., lib. IV, cap. CXLIV. ↩
2 Id., lib. VI. ↩
3 Id., ib., cap. XL ; LACT., lib. VIII. ↩
Nous savons peu de chose de ses premiers habitants, sinon qu'ils étaient cruels et guerriers4. Un de leurs usages mérite cependant d'être rapporté : à la naissance d'un enfant, - les parents s'assemblaient et versaient abondamment des larmes5. Cet usage est aussi philosophique qu'il est touchant.
4 Id., lib. VI; JULIAN., in Cæsaribus. ↩
5 Id., lib. V. ↩
Au reste, c'est à la Thrace que la Grèce doit le plus ancien et peut-être le meilleur de ses poëtes6. Ce que la fable ingénieuse a raconté de la douceur des chants d'Orphée 7 est connu de tous les lecteurs. Sans doute la magie des prodiges attribués à sa muse consistait en une vraie peinture de la nature. Ce poëte vivait dans un siècle à demi sauvage 8, au milieu des premiers défrichements des terres. Les regards étaient sans cesse frappés du grand spectacle des déserts, où quelques arbres abattus, un bout de sillon mal formé à la lisière d'un bois, annonçaient les premiers efforts de l'industrie humaine. Ce mélange de l'antique nature et de l'agriculture naissante, d'un champ de blé nouveau au milieu d'une vieille forêt, d'une cabane couverte de chaume auprès de la hutte native d'écorce de bouleauxa, devait offrir à Orphée des images consonnantes à la tendresse de son génie; et lorsqu'un amour malheureux eut prêté à sa voix les accents de la mélancolie1, alors les chênes s'attendrirent, et l'enfer même parut touché.
6 DIoD. SIc., lib. IV, cap. XXV; PLINE, Hist. nat., lib. XXV, cap. II. - 1 HoR., Carm., lib. 1, Od. XII; VIRG., Georg., lib. IV. - S DIOD., lib. IV, cap. XXV. ↩
(a) C'est en partie la peinture de la mission du père Aubry. (N. ÉD.) ↩
1 VIRGILE, Georg., 1. IV. Le Qualis populea de Virgile a été traduit ainsi par l'abbé Delille : Telle sur un rameau, durant la nuit obscure, Philomèle plaintive attendrit la nature, Accuse en gémissant l'oiseleur inhumain Qui, glissant dans son lit une furtive main, Ravit ces tendres fruits que l'amour fit éclore, Et qu'un léger duvet ne couvrait point encore ! ↩
De plusieurs ouvrages qu'on attribue à ce poëte, il n'y a que les fragments que je vais donner qui soient vraiment de lui2. Les Argonautes n'en sont pas.
2 Il n'est pas même certain qu'ils en soient, mais cela est très-probable. Cicéron a nié qu'il eût jamais existé un Orphée. ↩
Tout ce qui appartient à l'univers : l'arche hardie de l'immense voûte des cieux, la vaste étendue des flots indomptés, l'incommensurable Océan, le profond Tartare, les fleuves et les fontaines, les Immortels même, dieux et déesses, sont engendrés dans Jupiter³.
Jupiter tonnant est le commencement, le milieu et la fin ; Jupiter immortel est mâle et femelle ; Jupiter est la terre immense et le ciel étoilé; Jupiter est la dimension de tout corps, l'énergie du feu et la source de la mer ; Jupiter est roi, et l'ancêtre général de ce qui est. Il est un et tout, car tout est contenu dans l'être immense de Jupiter3.
3 De Poes. Orphic. ; APUL.., de Mundo. On peut voir quelques autres fragments dans les Poetœ Minores Grœci, p. 459. « HEROD., lib. VII, cap. LIX. ↩
Il serait difficile d'exprimer avec plus de grandeur un sujet plus sublime.
Comme province de l'empire des Perses, la Thrace eut sa part des malheurs que l'influence de la révolution grecque causa au genre humain. Les troupes marchèrent à travers ses campagnes⁴ : et l'on peut juger des ravages que dut y commettre une armée de trois millions d'hommes indisciplinés. Mais ces calamités ne furent que passagères ; et les Thraces, abrités de leurs forêts et de leurs mœurs sauvages, échappèrent à l'action prolongée de la chute de la monarchie à Athènes1.
1 Un roi de Thrace se rendit célèbre pour avoir pris le parti des Grecs, et fait crever les yeux à ses fils, qui avaient suivi Xerxès. ↩