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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur les révolutions Chapitre VII. Origine des noms des factions : la Montagne et la Plaine

Première partie — Révolutions anciennes. introduction

Chapitre VII. Origine des noms des factions : la Montagne et la Plaine

Essai sur les révolutions · 6 min de lecture · p. 53–55 · chapitre 15 sur 126

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Solon voulut couronner ses travaux par un sacrifice. Voyant que sa présence faisait naître des troubles à Athènes, il résolut de s'en bannir par un exil volontaire. Il s'arracha donc pour dix ans1 au séjour si doux de la patrie, après avoir fait promettre à ses concitoyens qu'ils vivraient en paix jusqu'à son retour. On s'aperçut bientôt qu'on n'ajourne point les passions des hommes.

1 PL.UT., in Solon. ↩

Depuis longtemps l'État nourrissait dans son sein trois factions qui ne cessaient de le déchirer. Quelquefois, réunies par intérêt ou tranquilles par lassitude, elles semblaient s'éteindre un moment; mais bientôt elles éclataient avec une nouvelle furie.

La première, appelée le parti de la Montagne, était composée, ainsi que le fameux parti du même nom en France, des citoyens les plus pauvres de la république, qui voulaient une pure démocratie2. Par l'établissement d'un sénat3, et l'admission exclusive des riches aux charges de la magistrature4, Solon avait opposé une digue puissante à la fougue populaire; et la Montagne, trompée dans ses espérances, n'attendait que l'occasion favorable de s'insurger contre les dernières institutions. C'étaient les jacobins d'Athènes.

2 HEROD., lih. 1, cap. LIX; PLUT., in Solon. ↩

3 HEROD., lib. I, p. 88. ↩

4 ARIST., de Rep., lib. II, cap. XII, p. 336. ↩

Le second parti, connu sous le nom de la Plaine, réunissait les riches possesseurs de terres qui, trouvant que le législateur avait trop étendu le pouvoir du petit peuple, demandaient la constitution oligarchique, plus favorable à leurs intérêts1. C'étaient les Aristocrates.

1 PLUT., in Solon., p. 85. - Id., ibid. ↩

Enfin, sous un troisième parti, distingué par l'appellation de la Côte, se rangeaient tous les négociants de l'Attique. Ceux-ci, également effrayés de la licence des pauvres et de la tyrannie des grands, inclinaient à un gouvernement mixte, propre à réprimer l'une et l'autre 2 : ils jouaient le rôle des Modérés.

Athènes se trouvait ainsi, à peu près, dans la même position que la France républicaine : nul ne goûtait la nouvelle constitution ; tous en demandaient une autre; et chacun voulait celle-ci d'après ses vues particulières. On voit encore ici la source d'où les Français ont tiré les noms des partis qui les divisenta : comme si mes malheu. reux compatriotes n'avaient déjà pas trop de leurs haines nationales, sans aller remuer les cendres des factions étrangères parmi les ruines des États qu'elles ont dévorés!

(a) Voici le commencement des rapprochements outrés. Comment a-t-il pu me tomber dans la tête que les trois partis athéniens, la montagne, la plaine et la côte, dont les noms ne désignaient que les opinions politiques de trois espèces de citoyens; comment, dis-je, a-t-il pu me tomber dans la tête que ces trois partis se retrouvaient dans trois sections de la convention nationale ? Lorsqu'une fois on s'est laissé dominer par une idée, et qu'on veut tout plier à cette idée, on avance niaisement les imaginations les plus creuses comme des faits indubitables. (N. ÉD.) ↩

Portraits des chefs.

Des mêmes causes les mêmes effets. Il devait s'élever alors des tyrans à Athènes, comme il s'en est élevé de nos jours à Paris. Mais autant le siècle de Solon surpasse le nôtre en morale, autant les factieux de l'Attique furent supérieurs en talents à ceux de la France.

A la tête des Montagnards on distinguait Pisistrate1 : brave2, éloquent3, généreux4, d'une figure aimable5, et d'un esprit cultivé6, il n'avait de Robespierre que la dissimulation profonde7, et de l'infâme d'Orléansa que les richesses8 et la naissance illustre9. Il prit la route que ce dernier conspirateur a tâché de suivre après lui. Il fit retentir le mot égalité10 aux oreilles du peuple; et tandis que la liberté respirait sur ses lèvres, il cachait la tyrannie au fond de son cœur.

1 PLUT., in Solon. ↩

2 HEROD., lib. 1, cap. LIX. ↩

3 PLUT., in Solon. ↩

4 Id. - ↩

5 ATHEN., lib. XII, cap. VIII. ↩

6 CICER., de Orat., lib. III, cap. XXXIV. ↩

7 PLUT., in Solon. ↩

(a) Pour tout commentaire à cette expression violente je citerai ici en note un autre passage de l'Essai, qui se trouvera dans le chapitre xI de la seconde partie de cet Essai, et qui tombe à la page 457 de l'édition de Londres : « Déjà un Bourbon, qui devait être le plus riche particulier de l'Europe, a été « obligé, pour vivre, d'avoir recours en Suisse au moyen employé par Denys à Corinthe. Sans doute le duc d'Orléans aura enseigné à ses pupilles les dangers d'une ambition coupable, et surtout les périls d'une mauvaise éducation. Il se sera fait une loi de leur répéter que le premier devoir de l'homme n'est pas d'être roi, mais « d'être probe. Si ce mot parait sévère, j'en appelle à ce prince lui-même, qu'on « dit d'ailleurs plein de courage et de vertus naturelles. Qu'il jette les regards autour « de lui en Europe, qu'il contemple les milliers de victimes sacrifiées chaque jour à « l'ambition de sa famille. J'aurais voulu éviter de nommer son père. » (N. ED.) ↩

8 HEROD., lib. I, cap. LIX. ↩

9 HEROD., lib. V, cap. LXV. ↩

Lycurgue avait la confiance de la Plaine11. Nous ne savons presque rien de lui. C'était apparemment un de ces intrigants obscurs que le tourbillon révolutionnaire jette quelquefois au plus haut point du système, sans qu'ils sachent eux-mêmes comment ils y sont parvenus. Les aristocrates d'Athènes ne furent pas plus heureux dans le choix et le génie de leurs chefs que les aristocrates de France.

Il semble qu'il y ait des hommes qui renaissent à des siècles d'intervalle pour jouer, chez différents peuples et sous différents noms, les mêmes rôles dans les mêmes circonstances : Mégaclès et Tallien en offrent un exemple extraordinaire. Tous deux redevables à un mariage opulent de la considération attachée à la fortune12; tous deux placés à la tête du parti modéré13 dans leurs nations respectives, ils se font tous deux remarquer par la versatilité de leurs principes et la ressemblance de leurs destinées. Flottant, ainsi que le révolutionnaire français, au gré d'une humeur capricieuse, l'Athénien fut d'abord subjugué par le génie de Pisistrate1, parvint ensuite à renverser le tyran2, s'en repentit bientôt après; rappela les Montagnards3, se brouilla de nouveau avec eux ; fut chassé d'Athènes, reparut encore 4, et finit par s'éclipser tout à coup dans l'histoire. Sort commun des hommes sans caractère : ils luttent un moment contre l'oubli qui les submerge, et soudain s'engloutissent tout vivants dans leur nullité.

10 PLUT., in Solon. ↩

11 Id. ↩

12 HEROD., lib. VI, cap. CXXV-CXXXI. Tous les papiers publiés sur les affaires de France. Mégaclès était riche, mais sa fortune fut considérablement augmentée par son mariage avec la fille de Clisthène, tyran de Sicyone. ↩

13 PLUT., in Solon; Pap. publ., etc. ↩

1 PLUT., in Solon., p. 96. ↩

2 HEROD., lib. I, cap. IXIV. ↩

3 Id., ibid. - * Id., ibid. ↩

Tel était l'état des factions à Athènes lorsque Solon, après dix ans d'absence, revint dans sa malheureuse patriea.

(a) Pisistrate et Robespierre, Mégaclès et Tallien ! Je demande pardon au lecteur de tout cela. J'ai plus souffert que lui en relisant ces pages. Il y a peut-être quelque chose dans ces portraits, mais à coup sûr ce n'est pas la ressemblance. (N. ED ) ↩