Première partie — Révolutions anciennes. introduction
Chapitre LI. La Macédoine. - La Prusse
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Près de la Thrace se trouvait le petit royaume de Macédoine, dont la destinée a porté des ressemblances singulières avec la Prusse. D'abord, aussi obscur que la patrie des Chevaliers Teutoniques, il n'était connu des Grecs que par la protection qu'ils voulaient bien lui accorder. Peu à peu, agrandi par des conquêtes, sa considération augmenta dans la proportion de celle de l'électorat de Brandebourg. Enfin, sous Philippe, il devint maître de la Grèce, et sous Alexandre, de l'univers. On ne saurait conjecturer jusqu'à quel degré de puissance la Prusse, en suivant son système actuel, peut atteindrea.
(a) Le soldat héritier de la révolution a brisé bien des destinées. (N. ED.) ↩
Le même génie semble avoir animé les souverains de ces deux États. La guerre, et surtout la politique, furent le trait qui les caractérisa. L'histoire nous peint les rois de Macédoine changeant de parti selon les temps et les circonstances2; endormant leurs voisins par des traités et envahissant leur pays le moment d'après3. Je parlerai ailleurs du monarque régnant lors de l'expédition de Xerxès.
2 HEROD., lib. V, cap. XVII-XXI; Id., lib. VIII, c. CXL. PLUT., in Aristid., p. 327. Amyntas, qui eut la bassesse de livrer ses femmes aux députés de Darius, permit à son fils Alexandre de faire égorger ces mêmes députés ; et ce même Alexandre eut l'adresse de se conserver, malgré cet outrage, dans les bonnes grâces de Xerxès, suc cesseur de Darius. (HEROD., lib. V, cap. XVII-XXI.) ↩
3 DIOD., lib. XVI; JUSTIN., lib. VII ; POLLEN., Stratag., lib. IV, cap. XVII. ↩
A l'époque dont nous retraçons l'histoire, les mœurs, la religion, les usages des Macédoniens, ressemblaient à ceux du reste des Grecs. Seulement, plus reculés que ces derniers vers la barbarie, et par conséquent moins près de la corruption, ils n'avaient produit aucun philosophe dont le nom mérite d'être rapporté.
Que la chute d'Hippias à Athènes eut des conséquences sérieuses pour la Macédoine, c'est ce dont on ne saurait douter. Le politique Alexandre, profitant des calamités des temps, sut se ménager adroitement entre les Perses et les Grecs ; et tandis qu'ils se déchiraient mutuellement, il recevait l'or de Xerxès1, et protestait amitié à ses ennemis. Maintenant ainsi son pays tranquille, il l'enrichissait de la dépouille de tous les partis, et durant que ceux-ci s'épuisaient dans une guerre funeste, il jeta les fondements de la grandeur future d'Alexandre. Destinée incompréhensible ! Xerxès fuit à Salamine devant le génie de la liberté; et son or, resté dans un petit coin de la Grèce, va anéantir cette même liberté, et renverser l'empire de Cyrus !
1 Je ne cite point, parce que je citerai ailleurs. ↩
les de la Grèce. - L'ionie.
Entre les côtes de l'Europe et de l'Asie se trouvent une multitude d'iles qui, au temps dont nous parlons, avaient reçu leurs habitants des différents peuples de la Grèce. Je n'entreprendrai point de les décrire, puisqu'elles forment elles-mêmes partie de l'empire des Grecs, et sont conséquemment comprises dans ce que je dis de la révolution générale de ces derniers.
Cependant il est nécessaire de faire quelques remarques sur les différences morales et politiques qui pouvaient se trouver entre ces insulaires et leurs compatriotes sur les deux continents d'Europe et d'Asie au moment de l'invasion des Perses.
La Crète était la plus considérable, comme la plus renommée de toutes ces îles. On sait que Lycurgue y avait calqué ses institutions sur celles de Minos ; mais les lois de ce monarque, par diverses causes de décadence, étaient tombées en désuétude2. Une démocratie turbulente avait pris la place du gouvernement royal mixte3, et les Crétois passaient, au temps de l'expédition de Xerxès, pour le peuple le plus faux et le plus injuste de la Grèce. Ils refusèrent de secourir les Athéniens contre les Mèdes4.
2 AnIST., de Rep., lib. II, cap. X. ↩
3 Id., ib. ↩
4 HEROD., lib. VII, cap. CLXIX. ↩
Les autres îles, tour à tour soumises à de petits tyrans ou plongées dans la démocratie, flottaient dans un état perpétuel de troubles. Rhodes se distinguait par son commerce1, Lesbos par sa corruption2, Samos par ses richesses3. Quelques-unes joignirent les Perses4; d'autres furent subjuguées5; un petit nombre adhéra au parti de la liberté6. Enfin, on peut regarder les insulaires de la Grèce comme tenant le milieu entre la vertu de Sparte et d'Athènes et les vices des villes ioniennes, formant la demi-teinte par où l'on passait des bonnes mœurs des Lacédémoniens à la corruption des Grecs asiatiques.
1 STRAB., lib. XIV, p. 651 ; Diod., lib. V, p. 329. ↩
2 ATнEY., lib. X. Le savant abbé Barthélemy a appliqué la comparaison ingénieuse (d'Aristote) de la règle de plomb aux mœurs lesbiennes. Quelque erreur s'étant glissée dans l'impression, je prends la liberté de rétablir la citation avec tout le respect qu'on doit à la profonde érudition et au grand mérite. La citation, dans Anacharsis, est ainsi : ARIST., de Mor., lib. V, cap. XIV; lisez lib. V, cap. x. Le cinquième livre des Mœurs n'a que onze chapitres. Voici le passage original : « Rei enim non definitæ infinita quoque regula est, ut et structura Lesbiæ regula plumbea. Nam ad lapidis figuram torquetur et inflectetur, neque regula eadem manet, sic et populi scitum ad res accommodatur. » (Voyage d'Anach., vol. II, p. 52, cit. u.) ↩
3 PLAT., in Pericl. ↩
4 Cypre, Paros, Andros, etc. ↩
5 EUBÉE. ↩
6 Salamine, Égine. Celle-ci s'était d'abord déclarée pour les Perses sous le règne de Darius; elle retourna ensuite à la cause de la patrie. ↩
Quant à ces derniers, nous verrons bientôt comment ils devinrent les causes de la guerre Médique. En ne les considérant ici que du côté moral, la vertu n'était plus parmi les peuples de l'Ionie : voluptueux, riches, énervés par les délices du climat7, on les eût pris pour ces esclaves que Xerxès traînait à sa suite, si leur langage n'avait décelé leur origine.
7 PLUT., de Leg., lib. III, t. II, p. 6S0; HEROD., lib. VII. ↩