Seconde partie
Chapitre IV. Les Trente Tyrans. - Critias, Marat. - Théramènes, Syeyes (a)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859, t. I (texte de 1797 et notes de 1826), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
(a) Oubliez le rapprochement des noms, Critias et Marat, Théramènes et Syeyes, et il y a quelque intérêt historique dans ces chapitres. (N. ED.)
Quelques années après la révolution des Quatre-Cents, Athènes fut prise par les Lacédémoniens. Lysander, ayant fait abattre les murailles de la ville, y abolit la démocratie, et y nomma trente citoyens qui devaient s'occuper du soin de faire une nouvelle constitution1. Ces hommes pervers s'emparèrent bientôt de l'autorité remise entre leurs mains. Faisons connaître les principaux acteurs de cette scène sanglante.
1 XENOPH., Hist. Græc., lib. II ; DIOD. SIC., lib. III. ↩
A la tête des trente tyrans paraissait Critias, philosophe et bel esprit de l'école de Socrate. Ce despote avait tous les vices de ceux qui désolèrent si longtemps la France. Athée par principe, sanguinaire par plaisir, tyran par inclination2, il reniait, comme Marat, Dieu et les hommes.
2 XENOPHI., Hist. Græc., lih. II; ISOCh., Areop., t. 1, p. 330 ; BAYLE, Crit. ↩
Théramènes, son collègue, avec plus de talents, avait aussi plus de souplesse. De même que Syeyes amateur de la démocratie, il consentit cependant à devenir l'un des Quatre-Cents3, renversa bientôt après leur autorité4, et fut choisi de nouveau l'un des trente, après la reddition d'Athènes5.
3 THUCYD., lib. VIII. ↩
4 Id., ib. id. ↩
5 XENOPH., Hist. Græc., lib. II. ↩
La première opération de ces misérables fut de s'associer trois mille brigands et de tirer une garde de Lacédémone, prête à exécuter leurs ordres6. Lorsqu'ils se crurent assez forts, ils désarmèrent la cité, ainsi que la Convention les sections de Paris, excepté les Trois-Mille, qui conservèrent les droits de citoyens 7. C'est encore de cette manière que les conjurés de France avaient fait des Jacobins les seuls citoyens actifs de la république, tandis que le reste du peuple, plongé dans la nullité et la terreur, tremblait sous un gouvernement révolutionnaire.
6 Id., ib. - 1 Id., ib. ↩
Désormais certains de leur empire, les Trente lâchèrent la main au crime. Tous les Athéniens soupçonnés d'attachement à l'ancienne liberté, tous ceux qui possédaient quelque fortune, furent enveloppés dans la proscription générale1. Critias disait, comme Marat, qu'il fallait, à tout hasard, faire tomber les principales têtes de la ville2. Les monstres en vinrent au point de choisir tour à tour un riche habitant qu'ils condamnaient à mort, afin de payer de la confiscation de ses biens les satellites de leur tyrannie3. Et comme si tout, dans cette tragédie, devait ressembler à celle de Robespierre et de la Convention en France, les corps des citoyens massacrés étaient privés des honneurs funèbres4.
1 XENOPH., Hist. Græc., lib. II. ↩
2 Id., ibid. ↩
3 Id., ibid. ↩
4 IsOCRAT., Areopag., t. p. p. 445; DENOSTH., in Tim.; ÆSCHIN., in Ctesiph. Selon les derniers auteurs cités, il y eut près de douze à quinze cents citoyens massacres ; mais, d'après Xénophon, le nombre paraîtrait avoir été bien plus considérable, comme j'aurai occasion de le faire remarquer ailleurs. ↩
Cependant Athènes n'était plus qu'un vaste tombeau habité par la terreur et le silence. Le geste, le coup d'œil, la pensée même, devenaient funestes aux malheureux citoyens. On étudiait le front des victimes; et sur ce bel organe de vérité, les scélérats cherchaient la candeur et la vertu, comme un juge tâche d'y découvrir le crime caché du coupable5. Les moins infortunés des Athéniens furent ceux qui, s'échappant dans les ténèbres de la nuit, allaient, dépouillés de tout, traîner le fardeau de leur vie chez les nations étrangères6.
5 XENOPH., Hist. Græc., lib. II. ↩
6 Id., ibid. ; DIOD., lib. XIV. ↩
L'énormité de cette conduite ouvrit enfin les yeux à quelques-uns des tyrans. Théramènes, quoique facile, avait au fond du courage et du penchant à bien faire; ces atrocités le firent frémir. Il s'y opposa avec magnanimité, et sa perte fut résolue7. Tallien, de même, détesté de Robespierre, se vit sur le point de succomber sous une dénonciation; mais, plus heureux ou plus adroit que l'Athénien, il détourna le poignard contre l'accusateur même. C'est ainsi que les chances disposent de la vie des hommes. Je vais rapporter l'une auprès de l'autre ces deux accusations célèbres; nous y verrons que les factions ont toujours parlé le même langage, cherché à s'accuser par les mêmes raisons, et à s'excuser sur les mêmes principes. Je ne puis donner une meilleure leçon aux ambitieux, aux partisans des révolutions, que de leur montrer que dans tous les siècles elles n'ont eu qu'une issue pour ceux qui s'y sont engagés, la tombe (a).
7 XENOPH., Hist. Græc., lib. II. ↩