Livre quatrième
Villemain. Ce 4 février [1858]
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Villemain. Ce 4 février [1858]1
Un aimera, je suppose, à trouver ici le passage auquel faisaient allusion les deux correspondants :
Quelques détails sont encore à recueillir dans les Mémoires de l'auteur sur ce noble élan d'une âme généreuse, sur ce verdict de la conscience publique représentée par un homme. Un ami de M. de Chateaubriand, M. Clausel de Coussergues, fort attaché au souvenir des Bourbons et indigné, comme l'étaient alors de plus modérés que lui, étant survenu sous l'impression de la nouvelle funèbre2 dont retentissait Paris, fit supprimer quelques phrases de la lettre [de démission] au ministre des relations extérieures. Puis la lettre fut envoyée sans retard, assez expressive par le fait et la date de la démission.
2) Exécution du duc d'Enghien. ↩
A Dieu ne plaise que notre véracité historique ait rien à retrancher de l'estime due à cet acte de M. de Chateaubriand! L'effet moral en fut grand, même sous l'enivrement ou l'abaissement servile qu'imposaient alors la gloire et la force. Une telle protestation était un service rendu à l'honneur français et à l'humanité, dont elle maintenait les droits. Rien le lendemain ne démentit, dans le démissionnaire, ce courage du premier jour. Appelé chez la sœur du premier Consul, qui, avec plus d'intérêt de femme que de colère, lui reprochait sa défection, il demeura calme et digne, à la hauteur du devoir qu'il avait accompli, ne désavouant rien de ses motifs et ne détournant pas la persécution qu'il avait bravée.
Le seul regret qui, dans notre admiration impartiale, se mêle à ce souvenir, ne porte que sur un injuste oubli de M. de Chateaubriand pour d'autres que pour lui-mème. On souffre de lire dans ses Mémoires, à la date de ce glorieux jour de sa vie : « M. de Fontanes devint presque fou de peur, au premier moment ; il me réputait fusillé avec toutes les personnes qui m'étaient attachées. »
(1) La Tribune moderne. M. de Chateaubriand, par M. Villemain. La préface est datée de décembre 1857. Le volume porte la date de 1858. - Original autographe, sans suscription, [à Madame Christine de Fontanes]. ↩
Je ne sais ce que la sollicitude d'une vive amitié, le mélange d'éblouissement et d'effroi que ressentait M. de Fontanes pour d'autres actes de Napoléon, put jeter, cette fois, d'agitation dans son esprit et d'intérêt passionné dans son langage. Mais si sa peur pour un autre fut trop grande, elle ne l'atteignit pas, du moins, pour lui-même. Jamais son attachement ne se montra plus assidu, son admiration plus vive pour M. de Chateaubriand qu'à ce moment d'épreuve. J'ajouterai qu'il ne déguisa pas plus son douloureux blâme que sa fidélité à son ami, en face du puissant coupable lui-même.
Deux jours après le crime, venant, à la tête d'une députation du Corps législatif féliciter le premier Consul de l'achèvement du Code civil, il avait dit au nom de ce Corps : « Citoyen premier Consul, un empire immense repose, depuis quatre ans, sous l'abri de votre puissante administration. La sage uniformité de vos lois en va réunir de plus en plus tous les habitants. » Le lendemain, par une de ces fraudes ou s'abaisse le despotisme, le Moniteur imprima : « La sage uniformité de vos mesures », comme pour extorquer, en faveur de la sanglante mesure du 20 mars, l'approbation du Corps législatif. M. de Fontanes, indigné, courut au Moniteur et exigea, dans un Erratum publié le 27 mars, le rétablissement de ses propres paroles, dont le contraste, avec le texte mensonger, devenait un accablant reproche. En effet, cette complicité d'un apparent éloge, qu'on n'avait pas eu honte de dérober ainsi, le premier Consul avait voulu d'abord l'obtenir de son président du Corps législatif.
Le 21 mars, dès le point du jour, M. de Fontanes avait été mandé aux Tuileries; et le premier Consul, lui annonçant avec calme l'arrestation du duc d'Enghien, avait paru le consulter. A la réponse de M. de Fontanes, « qu'il fallait renvoyer ce jeune homme, au nom des victoires gagnées par son grand aïeul » le premier Consul s'était écrié, « que ce jeune homme était coupable et traduit devant un conseil de guerre ». Puis, aux vives réclamations du président du Corps législatif qui le suppliait « d'avoir soin de sa gloire, et de ne pas sacrifier une telle victime aux Jacobins », il avait répondu : « Nous ne sommes plus à temps : il est mort. » Certes, celui qui, tenté et averti par semblable confidence, loin de rien changer à son prochain langage public, en revendiqua par un démenti le texte véritable, n'était pas devenu « fou de peur au premier moment ».
M. de Chateaubriand, du reste, avait ailleurs, dans une disposition d'esprit plus équitable, rendu plus de justice au courage de son ami. C'est lui qui nous raconte que, plusieurs mois après le crime accompli, lorsque les flots aveugles de la foule et les dernières pompes du Sacre impérial avaient déjà couvert et comme enseveli ce souvenir, le Maître, béni et couronné, disant un jour à M. de Fontanes : « Eh bien, Fontanes, vous pensez toujours à votre duc d'Enghien! » celui-ci osa répondre : « Il me semble que L'Empereur y pense autant que moi. » Laissons à l'homme de cœur qui persévérait ainsi jusqu'à la fin, le mérite d'avoir été bien inspiré, dès le premier jour...
Que la gloire de M. de Chateaubriand, que son immortel talent popularisent sa belle action et la rendent à jamais instructive!.. C'est parce que de tels actes sont trop rares devant la force et la prospérité que le génie s'emporte à ces attentats qui, plus tard, servent à sa ruine... La représaille de la mort du duc d'Enghien ne s'est rencontrée qu'à plus de dix années du fait accompli. Il est beau d'avoir devancé cette date par une déclaration périlleuse1.
(1) Pages 140-144. ↩
Villemain, si bien renseigné d'ordinaire, l'était imparfaitement cette fois. Plus explicite que l'hommage indirect cité à décharge, il est un autre mot qui figure, sous une date significative, et au bon endroit des Mémoires d'outre-tombe : « Fontanes, timide en ce qui le regardait,... devenait tout courage pour l'amitié; il me le prouva lors de ma démission à l'occasion de la mort du duc d'Enghien. »
L'hommage est formel et absolu, comme on voit. II a été rendu à Fontanes par Chateaubriand, ambassadeur à Londres, et il est daté de 1822. Impossible à lui de donner, et à nous de désirer, déclaration plus précise.
Mais alors que penser du mot contre lequel proteste Villemain, avec une noble et sympathique éloquence? Comment expliquer les deux mots contradictoires ? Tout l'esprit de Villemain n'y aurait pas suffi. Or la chose nous est facile, et la réponse ne laisse pas d'être piquante.
C'est dans l'émotion toujours reconnaissante de son cœur, et dans l'intègre fraîcheur de ses souvenirs, que Chateaubriand avait trouvé la formule du véridique hommage, - émotion et souvenirs renouvelés aux lieux mêmes où les deux amis, jeunes alors, s'étaient rencontrés et liés dans la commune misère de l'exil.
Le mot fou de peur i est d'une date postérieure et d'une autre plume. Il a été transcrit de confiance, comme tant d'autres qui font également partie des notes ou petits mémoires de Mme de Chateaubriand1 :
(1) Sur la collaboration de Mme de Chateaubriand aux Mémoires d'outre-tombe, voyez Mme de Chateaubriand d'après ses Mémoires et sa Correspondance, par G. Pailhès. ↩
« Mon mari ne balança pas; il envoya de suite sa démission à M. de Talleyrand qui, par bienveillance, la garda plusieurs jours avant d'en parler au premier Consul. Mme Bacciochi, qui nous était fort attachée, jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle appelait une défection. Pour Fontanes, il devint fou de peur, il se voyait déjà fusillé de compagnie avec M. de Chateaubriand et tous nos amis. La chose cependant se passa le plus tranquillement du monde, et lorsque M. de Talleyrand crut enfin devoir remettre la démission à Bonaparte, celui-ci se contenta de dire : « C'est bon! » mais il en garda une rancune dont nous nous sommes ressentis depuis. Il dit plus tard à sa sœur : « Vous « avez eu bien peur pour votre ami? » Et il n'en fut plus question. »
Au moment où Chateaubriand copiait ce passage dans le cahier de sa femme, quinze ans avaient passé sur le mot écrit à Londres par l'ambassadeur - le mot véridique - trente ans et plus, sur l'événement. L'auteur des Mémoires avait eu le temps d'oublier soit le détail des faits, soit le récit qu'il en avait tracé. Charmé de la spirituelle et vive narration de Mme de Chateaubriand, il s'en était emparé avec plaisir, non sans l'amender et l'adoucir un peu.
Cette remarque établie, je crois permis en passant de conclure à la véracité des dates mises en tête des divers chapitres des Mémoires d'outre-tombe. On l'a contestée, cette véracité, en s'appuyant sur des considérations de style, bien vagues et bien faibles, ce qu'il me semble.
Autre remarque : je vois assez qu'on dit beaucoup de mal de ces Mémoires; mais je vois aussi qu'on ne cesse de les citer : ce qui, pour un livre publié en 1849, est une manière d'en dire beaucoup de bien ; ce qu'on en cite, à bonne ou maligne intention, fait grand plaisir à lire, et relève, quand il ne l'écrase pas, le texte où les citations s'encadrent.
Sur « le grand souverain étranger », qui ne peut être qu'Alexandre, j'ai dit plus haut ce que m'ont raconté des personnes très bien renseignées; leurs récits, ainsi que les lettres de l'abbé Nicolle, éclairent le mystérieux paragraphe.
Très romanesque, dès ses jeunes ans, et d'ailleurs très réservée, Christine de Fontanes s'était éprise d'une folle passion pour Alexandre, à qui, vraisemblablement, elle n'adressa jamais la parole.
Cette pure et chimérique flamme avait résisté aux propos doucement moqueurs de l'entourage, aussi bien qu'à l'éloignement et au temps. A la date de la lettre que nous venons de lire (1858), on voit que la comtesse Christine de Fontanes restait fidèle à l'amour exalté qui avait fait battre son cœur d'adolescente, et avec quelle vivacité charmante elle défendait la mémoire du grand homme adoré. Loin de m'offusquer, ce trait me plaît, ce trait d'idéal que quarante-quatre ans n'avaient pas effacé.
IV
Les lettres qui suivent me viennent de Mme Lenormant. Elle a écrit sur la bande qui les enveloppe : « Quelques-unes des lettres que j'avais adressées à Christine de Fontanes, et qui m'ont été renvoyées après sa mort. »
De Me Lenormant à la comtesse Christine de Fontanes.
Ce 21 décembre 1859. Que puis-je vous dire, chère Madame, sinon que je vis, et que ce n'est pas le moindre étonnement pour moi que le coup de foudre qui m'a frappée au cœur ne m'ait pas tuée à l'instant (1).
(1) Je crois être agréable au lecteur et fidèle aux amitiés de Christine de Fontanes, en reproduisant ici les principaux passages d'un article de M. Vitet sur Charles Lenormant.
Je ne choisis pas ceux qui détaillent les travaux et les titres du savant, mais plutôt les traits qui nous rendent la physionomie morale de l'homme.
Ce sera la meilleure introduction aux lettres qui suivent; les deux premières surtout en recevront une lumière très favorable :
« Il n'est personne que la mort de M. Lenormant n'ait vivement ému. Mourir sitôt, loin des siens, sur la terre étrangère, passer en quelques heures des plaisirs du voyage, des joies de la science, de l'espoir du prochain retour aux suprêmes angoisses, c'est le un de ces coups qui étonnent
C'est le jour même où j'attendais le retour de mon mari et de mon fils que la nouvelle de mon irréparable malheur me parvenait par le télégraphe. Le lendemain, je partais avec mon gendre. M. B..., pour aller à Marseille chercher le corps de mon pauvre et consternent même les plus indifférents. Mais l'émotion serait autrement profonde si chacun savait comme nous quels liens cette mort a brisés, quels travaux elle laisse interrompus, quel esprit généreux, quel noble cœur nous sont ravis!...
« Né en 1802, il eut dès 1815 le malheur de perdre son père... Un voyage entrepris vers la fin de 1824 et continué pendant près d'un an à travers l'Italie et la Sicile décida sans retour non seulement de sa vocation mais du bonheur de sa vie. Ce fut en effet pendant ce long voyage, où la vue des chefs-d'œuvre de l'art antique et moderne lui avait révélé toute la vivacité de sa passion d'archéologue, de critique et d'artiste, ce fut en Italie, en 1020, qu'il rencontra pour la première fois Mme Récamier et sa nièce. Les deux jeunes gens s'engagèrent leur foi presque en même temps qu'ils se virent : l'année suivante ils étaient mariés.
« Bientôt après, par dévouement pour la science, il fallut s'imposer un cruci sacrifice, une séparation. Celle-là du moins devait avoir un terme ! On était en 1828 : Champollion partait pour l'Egypte, occasion peut-être unique (l'événement l'a prouvé) de l'entendre exposer, d'étudier avec lui, sur les parois des monuments eux-mêmes, sa merveilleuse découverte. M. Lenormant, qui s'était déjà fait son élève, pouvait-il abandonner son maître? Il s'arma de courage et suivit Champollion. Pendant toute une année, il vécut avec lui sur le Vil, sans mission officielle, en amateur et à ses frais, mais associé à tous les travaux de la nouvelle expédition d'Egypte, compagnon assidu de son chef, dépositaire de toutes ses pensées.
« L'Egypte une fois explorée, il se rendit en Grèce. C'était le temps où tous les cœurs battaient pour ce noble pays. Jeune, ardent, généreux, M. Lenormant, plus que tout autre, devait embrasser avec feu cette sainte et glorieuse cause. Je ne crois pas qu'en 1828 il y eût un philhellène plus chaleureux que lui; et cet amour filial pour la Grèce n'était pas seulement un enthousiasme passager; chez lui le philhellène de 1828 vivait encore en 1859. Cette constance, il la devait aux souvenirs ineffaçables que lui avait laissés son premier séjour en Morée. Il avait assisté, mème il avait pris part aux dernières luttes de l'indépendance, et lorsque, après la victoire, il put, en paix, sans distraction, étudier les monuments antiques, il n'en fut pas moins chaque jour mêlé à ces populations ivres de joie et d'espérance. Autour de chaque ruine et de chaque chef-d'œuvre, il entendait des cris et des chants de triomphe. De la, pour lui, deux impressions inséparables : la Grèce antique et la Grèce moderne s'étaient identifiées dans son esprit, et son admiration pour l'une ne cessa plus d'entretenir sa sympathie pour l'autre... Il ne fit dans l'administration (après 1830) qu'une apparition de trois mois comme chef de la section des beaux-arts au ministère de l'Intérieur. C'était ne pas sortir de son cercle d'études et continuer d'une façon sédentaire les fonctions d'inspecteur des musées qu'il avait exercées jusque-là. Il sortit de ce poste où l'avait appelé la confiance de M. Guizot, le jour où celui-ci quitta le ministère, et il entra pour n'en plus sortir dans la calme retraite des bibliothèques publiques. D'abord il fit à l'Arsenal un séjour de deux ans, puis il passa comme adjoint en 1832 à ce cabinet des médailles dont il devait, en 1840, devenir le conservateur.
« En 1835, M. Guizot le désigna pour faire à la Sorbonne, comme son sup-Charles et mon fils que je savais avoir eu trois accès de fièvre, en même temps que son père. Ces vingt-deux heures de route, je puis vous le dire, ont été vingt-deux heures d'agonie. A la douleur pléant, le cours d'histoire moderne, il accepta sans hésiter... Une ère nouvelle commençait pour lui. Sans négliger l'érudition, sans manquer à l'archéologie, il aimait passionnément la vérité, et c'est en la cherchant avec une ardente bonne foi pour éclairer ses auditeurs qu'il sentit naitre ou plutôt se réveiller en lui, à la clarté de la science, les croyances de son jeune âge, heureux don qui devait rendre sa vie sereine et lui garantir le bienfait d'une tranquille mort.
« Ce ne fut pas des les premières années de son professorat que ce changement se laissa voir. Un lui avait d'abord permis de faire, par exception, un cours d'histoire ancienne, et sur le sol antique, devant le paganisme incontesté, rien ne pouvait encore provoquer ses scrupules. Mais lorsque, après trois ou quatre ans de tolérance, il fallut en venir à professer l'histoire moderne, au seuil même de cette histoire, il trouva devant lui, sans pouvoir l'éluder, un mystérieux problème. Qu'allait-il dire du Christianisme? Sous quel jour l'allait-il présenter à cette jeunesse des écoles ? N'en ferait-il que la plus grande des révolutions humaines ? Y verrait-il l'œuvre de Dieu? Pour trouver la réponse, il consulta les textes saints, compara, contrôla les divers témoignages, puis, lorsque pièce à pièce il eut sondé le fondement de l'édifice et reconnu, sans en pouvoir douter, que ce n'était pas l'homme qui seul l'avait pu construire, il se soumit et crut que c'était Dieu.
« Mais un degré lui restait à franchir. La conviction chez lui, si vive et si peu cachée qu'elle fût, n'était encore que théorique. Il croyait et ne pratiquait pas : inconséquence assez commune dont il se hâta de sortir, sans faste comme sans effort. De ce jour, dans ses moindres paroles, 'on sentit l'empreinte de sa foi. Son genre d'esprit ne lui permettait pas soit de garder en lui la vérité lorsqu'il pensait l'avoir acquise, soit même d'en tempérer quelque peu, d'en atténuer l'expression, encore moins de prendre des détours pour marcher à son but; il cherchait le chemin le plus droit et s'y lançait tête baissée... En 1849, tous ses protecteurs en exil et ses amis hors du pouvoir, une libre élection, vœu spontané de ses émules et de ses pairs, le mit en possession de la chaire d'archéologie que la mort de M. Latronne laissait vacante au Collège de France... ; président aussi, par libre vote, de la Commission des monuments historiques...
« Ce zèle infatigable, cette prodigalité de ses forces et de son temps n'était au fond que l'entraînement d'une nature généreuse, prédisposée au dévouement. Il avait le cœur chaud autant que la tête active, et ne savait faire rien à demi, pas plus aimer que travailler.
« Le cadre étroit où je me renferme ici, et que deja peut-être je dépasse, ne permet pas que j'entre dans l'intérieur de cette vie. Ou serais-je conduit si je voulais faire voir comment il savait obliger, ce que c'était pour lui que servir ses amis ; un seul exemple dira tout :
« Lorsque l'émeute, en février, menaçait d'envahir l'hôtel des affaires étrangères, chez qui M. Guizot mettait-il en sûreté ce qu'il avait de plus cher, sa mère et ses trois enfants ? Qui lui en répondait, et qui, après de sinistres journées et de longues angoisses, lui rendait son précieux dépôt? Nous l'apprendrons sans doute dans les Mémoires de M. Guizot; il y aura là une page qui en dira plus sur le cœur de M. Lenormant que toutes nos paroles.
« Cette pente au dévouement n'a-t-elle pas abrégé sa vie? Je crains de poignante, atroce, de tout le bonheur de ma vie, se joignait l'anxiété de la situation où je pouvais trouver François.
La terreur qui me remplissait le cœur augmentait à mesure que nous approchions de Marseille. J'ai revu mon fils beaucoup ranimer une plaie encore vive; mais pourquoi s'en allait-il en Grèce? N'était-ce que pour revoir une troisième fois cette terre vénérée? Un devoir plus sacré l'entraînait : ne pas laisser son fils seul, sans guide, sans secours, dans ces climats lointains ; initier lui-même, conduire aux sources vives de l'archéologie cette jeune intelligence avide de savoir, déjà si riche, et si bien préparée, voilà ce qui l'a poussé, on peut dire malgré lui. La saison n'était guère favorable, et quelques noirs pressentiments semblaient lui traverser l'esprit, à lui d'ordinaire si serein. Peut-être aussi regrettait-il de partir le jour même où paraissait un livre inspiré par un autre devoir, [Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, par Mme Charles Lenormant], et dont il avait sans doute quelque sollicitude... N'eût-il pas mieux aimé rester là comme pour protéger cette vie jusque-là si cachée qui allait se laisser voir au jour? Tout cela pouvait l'agiter ; mais ces nuages eurent bientôt disparu ; une rapide traversée, le succès de ce livre qui, plus rapide encore, le précéda pour ainsi dire, le soleil de l'Attique, la vue du Parthénon, l'accueil cordial et fraternel d'anciens et nombreux amis, des soins, des égards, des honneurs inespérés, tout avait fait comme un enchantement de cette expédition hasardeuse. C'est à la veille du retour, dans une dernière excursion, que devait commencer la série déplorable d'accidents et de fatalités dont le récit fait mal. Ce brusque changement du ciel amenant l'invasion du mal, cette mer devenue furieuse qui s'oppose au retour et à tout moyen de salut, ces trois jours de cheval et de route accablants, et lorsque enfin on touche Athènes, les secours devenus impuissants dès qu'ils commencent à devenir possibles, c'est un trop désolant spectacle, il faut s'en écarter.
« Si je m'y arrêtais, ce serait seulement pour recueillir les témoignages unanimes de la résignation forte et calme qu'à laissé voir pendant ces dix jours d'agonie celui qui se sentait mourir. Pas une plainte, pas un soupir. C'est la, pour ceux qui le pleurent, la vraie, la seule consolation. Ils n'ont pu lui fermer les yeux ; mais ils savent qu'à ce moment suprême, il avait pour le soutenir et pour veiller à son chevet l'énergie de ses espérances. Et si nous descendons de ces hauteurs pour regarder la terre, n'auront-ils pas aussi quelque douceur à voir quelle éclatante fin couronne cette modeste vie? Qui sait s'il n'avait pas lui-même rêvé de mourir là, au champ d'honneur, dans la force de l'age, comme cet autre antiquaire, l'honneur de l'Allemagne?
« Les voilà réunis, leurs noms inséparables sont gravés sur ce marbre qui ne peut plus périr, tant que le sol d'Athènes sera foulé par un voyageur, tant que vivra le souvenir de l'Académie de Platon. »
18 décembre 1859.
Etudes sur l'histoire de l'art, deuxième série, moyen âge. (PP. 418-430.)
De M. Guizot à Mme Lenormant.
Val-Richer, 11 décembre 1859.
«... Ecrivez-moi souvent, je vous prie, en attendant que j'aille vous voir. Parlez-moi de l'état de votre âme comme de votre santé; vous ne me direz rien que je ne comprenne, que je ne trouve naturel et juste. Votre mari a mérité de vous tout ce que vous souffrez, tout ce que vous souffrirez pour lui. J'ai été et je reste ému jusqu'au fond du cœur du courage chrétien avec lequel, loin de vous, il a renoncé à l'espoir de vous revoir ici-bas. Et aussi mieux portant que je ne l'osais espérer, et j'ai su de lui tous les détails de la maladie de mon bien-aimé mari.
Après douze heures passées à Marseille dans de funèbres et bien cruels arrangements, je suis revenue à Paris, les ramenant tous deux, mais tout autrement, hélas ! que je ne le prévoyais. Je sais mon malheur; eh bien ! je n'y crois pas encore, le sentiment de l'attente, l'espoir insensé de le voir tout à coup arriver ne m'ont pas encore abandonnée ; ou si je parviens à comprendre que les jours, les mois, les années peut-être s'écouleront sans me ramener celui qui a rempli ma vie et uniquement occupé mon cœur, je sens le désespoir prêt à me saisir. Pardonnez-moi de ne vous occuper que de mon irrévocable malheur; vous êtes la première personne à qui j'écris, excepté M. Foisset auquel j'ai envoyé à plusieurs reprises des renseignements, des détails, pour une biographie qu'il fera pour le Correspondont de janvier, et à laquelle j'attache un prix infini. Mon fils est presque aussi à plaindre que moi ; il sent ce qu'il perd en perdant ce père, tout à la fois son guide, son maître, son ami, son bouclier. Le pauvre enfant me fait pitié, tant je le sens dénué pour le présent et pour l'avenir. Il a reçu des circonstances, si frappantes, si attendrissantes qui ont accompagné ce cruel malheur, une impression qui, je l'espère, sera ineffaçable, et ces dernières semaines lui ont donné une maturité chèrement payée. Mais à son âge, peut-il y avoir un deuil éternel ? C'est pour moi que le deuil ne finira plus, et ceux qui m'aiment doivent me souhaiter de survivre le moins possible.
Mme Lenormant qui avait vécu auprès de Mme Récamier, et joui de l'amitié de Chateaubriand, n'aura pu s'empêcher de lire et de relire l'Itinéraire, et surtout depuis le départ de son mari pour la Grèce. Que de fois, pendant ce trajet, elle dut se rappeler la page où le voyageur raconte qu'il avait failli mourir de la fièvre à
d'une autre chose : de l'explosion du sentiment national en Grèce à son sujet. Que le courage de votre mari vous soit un exemple, et le sentiment de la Grèce une douceur. Dieu vous commande ce courage et vous permet ce soulagement.
« Mon fils est venu passer vingt-quatre heures avec moi et retourne à Paris. Ayez un peu d'amitié pour lui, de votre amitié maternelle.
« Il vous est tendrement dévoué.
(1) Le Correspondant, 10 juillet 1896.
Kératia : « Si j'ai jamais eu un moment de désespoir dans ma vie, je crois que ce fut celui où, saisi d'une fièvre violente, je sentis que mes idées se brouillaient et que je tombais dans le délire. Mon impatience redoubla mon mal. Me voir tout à coup arrêté dans mon voyage par cet accident ! La fièvre me retenir à Kératia, dans un endroit inconnu, dans la cabane d'un Albanais ! Encore si j'étais resté à Athènes ! si j'étais mort au lit d'honneur en voyant le Parthénon ! »
De la même.
Képhissio, près d'Athènes, le 13 août 1860.
J'aurais mérité votre oubli, chère Madame, si le long silence que j'ai gardé avec vous avait pu vous donner l'idée que votre souvenir et votre amitié me sont ici moins présents qu'en France. Mais que vous dirai-je ? Je suis partie depuis le 1e avril. Nous avons passé à Rome la fin de la semaine sainte et toute la semaine de Pâques. J'ai eu à Rome une impression personnelle à la fois douce et douloureuse. J'ai beaucoup vécu dans le passé et avec mes chers morts dans ces beaux lieux où j'ai connu celui que j'ai perdu. Les vivants ne valaient pas les ombres qui, là comme ailleurs, et encore plus qu'ailleurs, marchaient à mes côtés1. La Rome présente, vivante, m'a produit un effet de grande tristesse et de peu d'espérance. Oserai-je vous l'avouer ? Les réserves obligées faites pour le temporel, j'ai trouvé que la question du pouvoir terrestre, matériel, préoccupait trop exclusivement. Je le pense plus encore, hélas ! depuis que nous sommes en Orient, que nous y sommes témoins de la corruption et de l'abaissement du clergé latin, des persécutions et des égorgements que le fanatisme musulman inflige aux chrétiens de tous les rites. Je désire avec ardeur que Pie IX, ému des terribles événements de Syrie, suive l'exemple de son saint précédesseur Pie VII, le premier des souverains de l'Europe qui ait envoyé des secours aux chrétiens Grecs qui combattaient pour s'affranchir de la servitude des Turcs.
(1) Mme Récamier, MM. de Chateaubriand, Ballanche et J.J. Ampère. Voir Souvenirs et correspondance de Mme Récamier et André-Marie Ampère et J.J. Ampère, t. I, p. 243 et suivantes. ↩
Si Pie IX, oubliant les dangers qui concernent plus le Souverain que le Pontife, prêchait une croisade en ce moment, je crois vraiment, chère Madame, qu'il eût fait la réunion des deux Églises. - Nous parlons souvent des préjugés de l'Église orientale, et nous n'avons pas tort. Mais nos préjugés, à nous autres, catholiques occidentaux, sont-ils moindres ? Mais j'entame le un sujet sur lequel j'aimerais à causer avec vous, et qui ne doit pas remplir ma lettre.
Je reviens donc à notre odyssée, à mon fils et à moi. Notre traversée de Civita-Vecchia au Pirée a été heureuse ; un seul jour de gros temps m'a rendue malade. J'ai passé deux jours au Pirée dans un pauvre, incomparablement pauvre couvent de religieuses dont la supérieure, sœur Véronique, femme rare et charmante, m'a reçue comme une amie connue depuis longtemps Elle a donné à mon cher mari ses soins nuit et jour pendant sa courte et fatale maladie. Et il semblait qu'elle eût été placée, après sa mort, au Pirée, pour veiller et prier comme un ange protecteur sur le cœur déposé dans l'église. Il y a deux mois que la sœur Véronique a été appelée à Rome par la supérieure générale ; son départ a été pour moi une véritable peine.
Athènes, l'acropole, l'Attique et ses belles lignes de montagnes, toute cette nature dont les descriptions depuis l'enfance charment nos imaginations1 ont dépassé ce que j'attendais. Mon fils a commencé ses fouilles à Eleusis. Elles ont été heureuses. En quittant la Grèce, il aura attaché le nom de la France à la mise à découvert d'un monument architectural très important, là où le sol ne laissait rien deviner de ce qu'il renfermait. On a déblayé les petits propylées du temple de Cérès, et la moitié des grands propylées du même temple ; on achèvera ce second travail en reprenant les excavations dans quinze jours2 ; puis les chaleurs sont devenues si fortes qu'il a fallu suspendre les travaux. C'est alors que François est parti pour Beyrouth, porteur des premiers secours pour les victimes des massacres. Vous connaissez mon fils, vous savez qu'il a hérité de l'ardeur et d la résolution de son père. L'idée de cette mission aura l'approbation de tous... Ne serait-ce pas l'occasion d'essayer ces grands travaux de découverte dont je voudrais que la France revendiquât l'honneur? Le lieu est clairement indiqué. C'est à Bleusis, ce me semble, que tout d'abord devra se rendre M. François Lenormant. Pour lui, le premier devoir est de découvrir ou du moins de chercher le complément de ce chef-d'œuvre auquel le nom de son père restera désormais attaché...i (Les marbres d'Eleusis. - Études sur l'histoire de l'art, 1re série, par L. Vitet.)
(1) Mme Lenormant se rappelle ici, et vers la fin de sa lettre, les belles pages de l'Itinéraire sur l'Attique et en particulier sur le Taygète « justement comparé aux Alpes, par Polybe, mais aux Alpes sous un plus beau ciel». ↩
(2) «... Pendant son dernier séjour à Athènes, peu de temps avant cette fatale maladie qui devait l'emporter, M. Charles Lenormant apprit qu'à Eleusis, en creusant les fondations d'une maison d'école, on venait de découvrir un bas-relief d'une rare beauté. Un peu plus loin, toujours à Eleu- șis, on avait retrouvé, dans la maçonnerie d'un vieux mur, une tête d'homme colossale, travail hardi et plein de feu. M. Lenormant vit ces sculptures et aussitôt sollicita du gouvernement grec la permission de les faire mouler et d'en envoyer les bons creux à notre école des Beaux-Arts... Je ne crois pas que le sol de la Grèce, depuis son affranchissement, nous ait encore rien révélé de comparable à ces sculptures... (ici très belle étude du bas-relief et de la tête...) Un jeune archéologue est chargé, nous dit-on, de continuer pendant six mois, en Grèce, les savantes recherches commencées par lui sous l'aile de son père, et tristement interrompues par le plus cruel des devoirs. ↩
« Nos souhaits sont accomplis. Cette mission, donnée l'année dernière (1860) à M. François Lenormant, pour continuer en Grèce l'œuvre commencée par son père, s'est heureusement terminée. Le jeune archéologue a exploré une partie notable des ruines d'Eleusis, et il rapporte en France une collection de plâtres reproduisant les principaux détails des monuments qu'il a mis au jour, et même aussi d'autres sculptures découvertes antérieurement, mais jusqu'ici inconnues à Paris.
« Encore une preuve nouvelle des trésors que nous promet la Grèce. On peut le dire sans hyperbole, depuis qu'elle est affranchie, depuis que, sans trop d'obstacles, il est permis d'en visiter et d'en fouiller le sol, chaque année nous apporte quelques lumières de plus sur l'art grec et sur son histoire. Aussi, c'est une étude à reprendre en sous-œuvre, un édifice à reconstruire... La science, aussi bien que l'art, a donc un puissant intérêt à fouiller les débris d'Eleusis.
« La première chose à faire est donc de déterminer d'une manière certaine l'emplacement des cinq temples dont parle Pausanias. Une partie de cette tâche est accomplie depuis 1859. Dans ce fatal voyage qui l'enleva si brusquement à la science et à ses amis, M. Charles Lenormant, grâce à cette découverte du bas-relief colossal dont nous avons parlé plus haut, a fixé indubitablement la place où était bâti le temple de Triptolème; mais le sanctuaire principal, l'édifice qui dominait tous les autres à Eleusis, l'asile où se célébraient les grands mystères, le temple de Cérès et de Proserpine, où était-il situé? Ce temple et ses dépendances couvraient un espace immense; c'était presque une ville. Il était entouré de deux enceintes sacrées, auxquelles donnaient accès deux propylées successifs, placés chacun dans un axe différent afin que, du dehors, un œil curieux ne pût même de loin entrevoir les mystères. L'intervalle de la première à la seconde enceinte était rempli de statues et d'édifices religieux. Enfin le temple était si vaste qu'il pouvait contenir trente mille personnes. C'est Vitruve qui le dit, et il ajoute que l'architecte du Parthénon, Ictinus, en était l'auteur. Voilà bien des raisons pour depuis longtemps les antiquaires et les artistes aient un ardent désir de déblayer et de sonder les fondations d'un édifice aussi extraordinaire.
« C'est ce travail qu'a entrepris M. Lenormant et qu'il a en partie mené à bonne fin...
« Les fouilles ont mis à découvert :
1° Les substructions du temple de Diane Propylœa et la grande place pavée en marbre, au milieu de laquelle il était bâti, place qui s'étend en avant des propylées de l'enceinte extérieure ; 2° Les substructions de ces mêmes propylées, grand édifice entièrement construit en marbre pentélique, d'ordre dorique sur les deux faces, avec Jeune et robuste, il a pu rendre quelques services à nos chrétiens. Les quatre semaines de son absence m'ont été dures, et d'autant plus qu'absolument seule à sept cents lieues de chez moi, inquiète de mon fils dont j'avais autorisé le départ, mais que je savais bien qui ne s'épargnerait pas, j'ai appris pendant ce temps la mort de mon vieil ami Paul David, et que Mme Blanchet a été au même moment dangereusement malade. On ne connaît ses forces qu'à l'épreuve, ou plutôt Dieu nous prête des forces qui ne sont point nôtres. Sa grâce aidant, j'ai encore surmonté ceci. Mme Blanchet est en convalescence ; François est revenu sain et sauf. Mais la torture morale et le climat m'avaient mise à bout, et j'ai dû quitter Athènes ; car je sentais que j'allais y tomber malade. Nous sommes venus dans une chaumière, sur le versant du Pentélique, où, à défaut des commodités de la vie, inconnues et je dirais presque inutiles sous ce beau ciel, nous avons de la verdure, de l'ombre et quelque chose de l'air délié et sain des Alpes avec un soleil d'Orient.
Et vous, chère Madame, êtes-vous à Chêne ou à Genève ? Ètes-vous contente de votre santé? Avez-vous quelques projets de Paris ? Nous comptons revenir en France au milieu de novembre, après avoir inauguré à Colonne le monument élevé à la mémoire de mon mari. Je veux être à Paris pour le service du bout de l'an,
colonnade ionique à l'intérieur, reproduisant, à peu de chose près, le plan, l'ornementation et la dimension des propylées de l'Acropole d'Athènes ;
3° La partie du mur d'enceinte faisant face à la place parée en marbre; 4° L'espace compris entre les deux enceintes, sur une largeur correspondant à la partie déblayée du mur extérieur, et dans une direction qui rejoint les propylées de la seconde enceinte ;
5° Ces propylées eux-mêmes, édifice plus petit que les premiers propylées, mais d'un travail beaucoup plus élégant et construit sur un plan et dans un style de la plus grande originalité.
« Là se sont arrêtées les fouilles. Elles sont donc parvenues jusqu'à l'entrée du mystérieux parvis, jusqu'aux abords du temple : le siège est fait; il n'y a plus qu'à pénétrer au cœur même de la place.
« Le résultat de ce grand travail, qui n'a pas demandé moins de cinq à six mille mètres cubes de déblais, est d'avoir, pour la première fois, fait connaître le plan et les dispositions du vaste ensemble de constructions dont se composait le principal temple d'Eleusis ; d'avoir, plus particulièrement dans l'espace compris entre les deux propylées, mis au jour un nombre considérable d'inscriptions et de fragments de sculptures ; d'avoir fait découvrir un puits antique, qui, selon toute apparence, doit être le fameux puits nommé Callichoron, autour duquel les initiés exécutaient de si belles danses en l'honneur de Cérès et de sa fille; d'avoir enfin; ce qui touché essentiellement à l'histoire de l'art, donné des notions précises sur ces deux édifiées servant tous deux de propylées, bien que de caractères si différents... • (Études sur l'histoire de l'art. a Nouvelles fouilles à Eleusis , par I.: Vitet).
22 novembre. J'essayerai alors de faire un établissement définitif conforme à mon étroite fortune. Je comprends que la carrière de mon fils a besoin de Paris, mais comment parviendrons-nous à y vivre ?
Veuillez parler de moi à M. et à Mme Dufresne et à Mme d'Angeville. Conservez-moi votre bienveillante amitié, et agréez l'expression des plus tendres sentiments.
Amélie LENORMANT.
De la même.
Ce 18 mars au soir [1862]. La chaleur de votre âme vous aveugle sur vos amis, chère Madame, et vous me gâtez d'une façon que je trouve bien douce quoique je ne puisse m'empêcher de sourire vos illusions. Ce qu est charmant, ce sont vos lettres, et mon fils en est aussi avide que moi. Votre tendre souvenir m'est arrivé au retour d'un petit voyage à Orléans où j'avais été voir quelques parents de mon mari, beaucoup d'amis, et Mgr Dupanloup. Orléans est la ville originaire de la famille Lenormant, et, quoique né à Paris, mon pauvre Charles regardait encore cette ville comme une patrie. Mgr Dupanloup a dans son diocèse la plus belle situation d'évêque : il est adoré de son troupeau; mais il est interdit, sous peine de destitution, à tout fonctionnaire grand ou petit d'avoir des rapports avec lui. Un garde-champêtre ne pourrait, sans se compromettre, avoir des communications avec son évêque; la magistrature assise étant inamovible, ou à peu près, s'émancipe jusqu'à l'évêché.
Le premier président s'est fait beaucoup d'honneur en prenant ouvertement le parti de l'indépendance. Ces petitesses d'un pouvoir ombrageux ne donnent pas grand souci à Mgr Dupanloup ; il est plus occupé de Rome que de lui-même, et se distrait au milieu des enfants de son petit séminaire. Il venait de leur faire jouer l'Avare de Plaute, et il prépare la représentation des Perses d'Eschyle. Il à déjà fait exécuter Œdipe à Colonne et le Philoctète.
Vous aurez eu, j'en suis certaine, la même impression que nous au sujet des aventures de M. Renan au Collège de France. Vous aurez désapprouvé vivement sa nomination et déploré sa suspension. Le seul résultat de cette dernière mesure a été de faire vendre à 7.000 son lamentable discours d'ouverture, et de donner à un favori de ce régime une apparence de victime qu'il exploite avec beaucoup de savoir faire. Oui, il y a eu beaucoup de mouvement dans les écoles ; il y en a eu dans les faubourgs à l'anniversaire du 24 février. Beaucoup d'arrestations ont été faites; on instruit deux procès : l'un, d'attentat contre l'Empereur, ourdi par des sociétés secrètes, et où se trouvent impliqués Miot, Greppo et une soixantaine d'autres ; on a parlé de bombes fulminantes. L'autre procès serait pour la manifestation du 24 février à la Colonne de Juillet.
En ce moment tout est tranquille dans la rue. Je ne sais si un certain chant intitulé : Le livre du Quartier latin a pénétré en Suisse ; on l'avait d'abord attribué à Hugo ; mais il est composé par un étudiant rédacteur d'un petit journal, Le Travail.
Demain, je pars pour la Normandie ; je crois vous avoir mandé que j'ai vendu mon cottage de Saint-Eloi. La course que je vais y faire pour la dernière fois a pour but de trier et de ramener à Paris les livres, le linge et les meubles ou gravures d'affection que je ne veux pas laisser vendre ; et puis le reste de mon mobilier sera vendu aux enchères. J'ai le cœur navré de me séparer de tout ce qui a été témoin d'un long et, j'ose dire, respectable bonheur. Et puis je trouve misérable que cela me soit si pénible. Devrait-on sentir ces piqûres d'épingles quand on a perdu ce qui était l'âme et la vie.
Je vais copier sur l'autre page une lettre que j'ai reçue de M. le comte de Chambord ; elle vous intéressera. Adieu, chère Madame, je vous embrasse, et François vous offre ses tendres hommages.
Le comte de Chambord à Me Lenormant.
Venise, le 4 mars 1862.
J'ai reçu, Madame, le volume que vous venez de m'adresser, et je vous en remercie. Nul doute qu'en livrant ces lettres à l'impression, vous n'ayez parfaitement interprété les dernières intentions de celle qui vous a confié le soin de les remplir, et qui, toute sa vie, a été occupée du bonheur et de la gloire de ses amis. Cette correspondance intime où se montrent sous un nouveau jour, avec une grâce et un naturel pleins de charme, l'esprit, le talent et, ce qui vaut mieux encore, l'âme et le cœur de Mme de Staël, prouve clairement que, toujours fidèle à ses convictions et à elle-même, elle n'a jamais fléchi ni devant les iniques violences ni devant les tardives et vaines promesses d'un pouvoir oppresseur de toute liberté. Non moins utile à la vérité de l'histoire qu'importante pour le caractère d'une femme justement célèbre, cette publication était un suprême hommage que vous deviez à sa mémoire, et vous vous êtes dignement acquittée de cette noble tâche1. Je veux vous dire aussi combien j'ai été touché de ce que vous m'écrivez sur mon voyage d'Orient, où j'ai été si heureux de rencontrer à chaque pas, avec les souvenirs les plus augustes de la religion, les glorieux souvenirs de la France et de ses plus grands comme de ses plus saints Rois.
(1) Madame de Staël, Coppet et Weimar, par l'auteur des Souvenirs de Madame Récamier. - « L'auteur des Souvenirs de Madame Récamier, une personne de beaucoup d'esprit et d'exactitude, Mme Lenormant, vient de • donner, en les combinant et en les liant par un récit, deux series de correspondance de Mme de Staël, les lettres à la grande-duchesse Louise de Weimar, et les lettres à Mme Récamier. C'est en effet une lecture agréable, intéressante et qui fait pénétrer, une fois de plus, dans ce monde d'élite. » (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, 5 mai 1862). ↩
Faites mes affectueux compliments è votre fils, et recevez vous-même la nouvelle assurance de tous mes sentiments bien sincères.