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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième partie

Chapitre I

La vie politique de François de Chateaubriand · 33 min de lecture · p. 251–270 · chapitre 27 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Retour d'Orient (mai 1807). - Mme de Noailles et Hyde de Neuville. - Le Dernier Abencérage. - La situation politique en Europe et en France. - L'article du Mercure du 4 juillet 1807. - Friedland et Tilsit. Répression et soumission.

Le 13 juillet 1806, Chateaubriand quittait Paris. On connaît # par l'Itinéraire les étapes du célèbre voyage : Lyon, Milan, Venise, Trieste, Modon, Sparte, Argos, Athènes, Smyrne, Constantinople, Jaffa, Jérusalem, Alexandrie, Le Caire, Tunis, Algésiras, Grenade, Madrid, Bayonne.

Comme il emportait des lettres de recommandation de Talleyrand, alors dans les meilleurs termes avec son compère Fontanes en ces années 1805 et 18061, tout le long du chemin, consuls et ambassadeurs se mirent en quatre pour lui rendre service.

(1) Fontanes à G. de Mussy, 10 octobre 1805 (SAINTE-BEUVE, II, 341). Fontanes, à de Bonald, 17 août 1806 (PAILHÈS, p. 367). ↩

A Venise, M. de La Garde le reçoit fort bien, mieux qu'un préfet de Charles X, remarque plus tard dans son Cahier-Mme de Chateaubriand, toujours pinçante. A Trieste, c'est le consul Séguier qui trouve un bateau. Fauvel à Athènes, Chauderlos à Smyrne, l'ambassadeur Sebastiani à Constantinople, Magallon à Rhodes, Drovetti à Alexandrie, Devoise à Tunis, l'ambassadeur Beauharnais à Madrid, mobilisent drogmans, janissaires, domestiques, pour lui être agréables, l'hébergent, le complimentent, le guident, le renseignent, rivalisent d'amabilité et de complaisance.

Comment se fait-il donc qu'en mai 1807, ce soit un révolté qui passe les Pyrénées pour rentrer chez lui par Bayonne et Bordeaux ?

Est-ce là le résultat de ce tour de Méditerranée et d'une année d'absence ?

Ne nous étonnons pas trop. Rappelons-nous qu'en somme il est parti beaucoup parce que le régime politique lui pesait et parce que l'air de son pays lui devenait de jour en jour plus irrespirable.

Parti, il a échappé à l'influence de Fontanes, de Joubert, de Molé, de sa femme même, influences certainement modératrices; et il leur a échappé d'autant plus qu'il ne leur a guère écrit et qu'il a peu ou point reçu leurs lettres.

Loin d'eux, il a mené la vie fatigante, mais libre, du voyageur, affranchi des mille liens d'habitude et de société qui enserrent les hommes dans les mailles d'un réseau où leurs mouvements sont limités et leurs sentiments paralysés. La vie errante a permis au Chateaubriand d'autrefois de renaître en son originalité native et indépendante; elle a réveillé et surexcité ce qu'il y aura toujours en lui d'ingouvernable et d'indompté.

En outre, il a eu partout sous les yeux, en Grèce, en Syrie, en Égypte, le spectacle du despotisme et de la servilité qu'il engendre; et il en a souffert, un peu comme voyageur, malgré ses recommandations et ses firmans, beaucoup comme homme, plus encore peut-être en ses illusions de poète.

Ce n'est dans l'Itinéraire qu'une longue plainte sur la stérilité des lieux, la morne désolation des sites, la dégradation des caractères, la souillure imprimée aux paysages et aux sanctuaires qu'il s'apprêtait à vénérer en sa foi de poète ou de chrétien. Autant de noms illustres, autant de déceptions qu'il ne cache pas à ses amis et qu'il met toutes sur le compte du despotisme.

Eh bien, monsieur, j'ai vu la Grèce, écrit-il de Constantinople à M. de Baure; j'ai visité Sparte, Argos, Mycènes, Corinthe, Athènes; beaux noms, hélas! et rien de plus !... Ne voyez jamais, monsieur, la Grèce que dans Homère. C'est le plus sûr.

Cela perce à chaque page de l'Itinéraire, bien qu'au moment de la publication du livre, d'autres sentiments, nous le verrons, soient venus à la traverse. Au cap Sunium, au moment de quitter la Grèce, il s'écrie :

J'allais quitter pour jamais cette terre sacrée : l'esprit rempli de sa grandeur passée et de son abaissement actuel, je me retraçais le tableau qui venait d'affliger mes yeux...

Ce tableau est celui d'une race dégradée par le despotisme. Et la suite du voyage ne fait que confirmer cette triste impression. A Constantinople, ce qu'il voit « n'est pas un peuple, mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un janissaire égorge ». A Jérusalem, à Alexandrie, même lamentable constatation :

En vain je prêtais l'oreille; un talisman fatal plongeait dans le silence le peuple de la nouvelle Alexandrie : ce talisman, c'est le despotisme qui éteint toute joie et qui ne permet pas même un cri à la douleur.

C'est dans ces sentiments qu'en arrivant à Cadix, il trouva, l'attendant, un homme qu'il ne connaissait pas, mais dont il avait certainement entendu parler, Hyde de Neuville, un homme d'action incontesté, celui-là, de plus d'action, il est vrai, que de réflexion, et qu'on disait mêlé à beaucoup d'événements dramatiques.

Membre, avant Marengo, de cet occulte « comité anglais n qui devait mettre la main sur Brest et le livrer soit aux Vendéens, soit même, ce dont il se défendait, aux Anglais1; associé et compagnon de Cadoudal ; objet un moment, comme chouan de marque, des avances de Bonaparte; approuvé, encouragé par le comte d'Artois, blâmé et désapprouvé par Louis XVIII dont ses agissements contrariaient fort les vues, au temps où le « roy de Mittau » espérait encore faire de Bonaparte l'agent de sa restauration; pourchassé, traqué, obligé de se cacher pour sauver sa tête mise à prix; compromis de nouveau lors de la machine infernale, et encore lors de l'arrestation de Georges; las enfin d'être l'objet de recherches incessantes qui risquaient d'aboutir tôt ou tard, il venait d'obtenir par sa femme, qui l'était allée demander à Napoléon jusqu'à Schœnbrunn, l'autorisation de s'embarquer pour les Etats-Unis moyennant la signature d'un acte de soumission. Il y avait un an qu'il était sorti de France (mars 1806), à petites journées, à regret. Après avoir séjourné à Barcelone, il était venu passer l'hiver à Cadix où il s'ennuyait, attendant, sans trop la la désirer, l'occasion d'un bon bateau pour passer en Amérique.

(1) Sur Hyde, cf. E. DAUDET, Récits des temps révolutionnaires (le complot Coigny-Hyde de Neurille). ↩

De toutes manières, il est bien probable que Hyde, étant à Cadix, serait allé au-devant du célèbre pèlerin, mais, pour le rencontrer, il avait en outre des raisons particulières.

Comme Chateaubriand arrivait, Hyde venait de quitter Mme de Noailles. Il y avait six mois qu'elle voyageait en Espagne, toujours aussi enthousiaste des Maures et de leurs monuments, les visitant, les admirant, les dessinant, et attendant Chateaubriand, qui était fort en retard. Un hasard l'avait amenée à Cadix, où Hyde l'avait rencontrée. « La belle Nathalie » n'était plus très jeune, mais elle avait conservé, nous dit Hyde, « sa grâce, ses traits charmants et cette physionomie expressive et touchante qui ajoute tant à la beauté1 »

(1) HYDE, Mémoires, I, 444. ↩

La voyageuse, qui venait de Grenade, et qui aimait le mouvement, emmena Hyde, pour la semaine sainte, à Séville où tous deux s'exaltèrent sur le mahométisme et le christianisme en attendrissements, conseils réciproques, entretiens affectueux, promesses d'amitié pour toujours. Puis il fallut se séparer. Elle prit la route de Cordoue et Hyde revint à Cadix, où l'attendait enfin son bateau.

Mais, avant de s'embarquer, il eut le temps d'accueillir Chateaubriand, qu'il reconnut sans l'avoir jamais vu, parce que Mme de Noailles lui en avait beaucoup parlé.

Il se peut bien que Chateaubriand ait commencé par faire au chevalier servant que lui déléguait Mme de Noailles la mine que fit l'Abencérage, revenant également de Tunis, au jeune Lautrec, quand il le trouva assis aux pieds de dona Blanca. Hyde note que l'abord fut « froid et presque roide » . Mais bientôt, rassuré par l'annonce du départ de Hyde, le voyageur s'abandonna, comme Aben Hamet, et raconta ses aventures. Ce fut le début d'une longue amitié.

Il est permis de supposer que Chateaubriand éprouva au contact de cet homme de trente ans, qui s'exilait faute de pouvoir continuer une lutte trop inégale, encore plein de jeunesse, d'ardeur, de générosité imprévoyante et brouillonne, mais agissante, des sentiments qui devaient cadrer singulièrement avec ceux qu'il rapportait de ses courses; ils ne l'incitèrent certes pas à supporter patiemment le despote d'Occident après qu'il avait détesté ceux de l'Orient.

D'ailleurs, ce premier commerce fut court. Chateaubriand avait hâte de rejoindre celle qui l'attendait à Cordoue, et Hyde s'en allait au pays d'Atala rejoindre le général Moreau, autre victime du Corse, avec qui il allait se lier sur la recommandation de Mme de Noailles.

A Cordoue, Chateaubriand la retrouva. Il eut à la consoler. Pendant l'absence de M. de Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins assidus du colonel L.... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, lorsque M. de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour son retard, et des hymnes pour l'exactitude de sa bien-aimée, il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec son extrême désespoir la mort d'un rival heureux en son absence1.

(1) DE BOIGNE, I, 303. Elle prête à Mme de Noailles cette confession ingénue : « Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre qui me plaît davantage. » (Ibid.) ↩

Mais le colonel étant mort et Hyde embarqué, Chateaubriand sut, ajoute la maligne narratrice, « mêler le rôle de consolateur à celui d'adorateur ». On sait qu'ils ne sont pas incompatibles.

On sait aussi avec quelle discrète rapidité il passe dans l'Itinéraire et dans les Mémoires sur « ces jours de séduction, d'enchantement et de délire i se bornant à nous dire qu'il parcourut l'ancienne Bétique « où les poètes avaient placé le bonheur qu'il revint sur ses pas jusqu'à Grenade, dont il trouva la vallée délicieuse, puis remonta au nord vers Madrid, où il arriva le 21 avril, pour y être comblé des bontés de M. de Beauharnais, ambassadeur de Napoléon.

Inutiles bontés! Pouvaient-elles l'emporter sur celles de Mme de Noailles, sur les promenades dans l'Alhambra, « cloître de l'amour », sur les danses de Blanca, sur les castagnettes et la guitare, sur « cette voix légèrement voilée qui remue les passions jusqu'au fond de l'âme », sur tant d'extases et de jouissances ?

Car, bien plus que Mme de Beaumont, au moins autant que Mme de Custine, c'est une opposante que Mme de Noailles, elle qui, quelques années plus tard, se croira, dans sa folie, en butte aux complots des demi-solde1. Et la gloire qu'il faut pour s'en faire aimer, c'est moins peut-être celle du pèlerin, du voyageur ou de l'écrivain, que celle du chouan à la façon de Hyde, qui a passé et qui a plu.

(1) Cf. DE FALLOUX, Madame Swetchine, 1, 184. ↩

C'est donc elle qui fortifie et qui attise les sentiments d'où sortira bientôt le fameux article du Mercure, comme elle inspire déjà le Dernier Abencérage, dont Chateaubriand crayonne l'esquisse à ses pieds, dans les cours de l'Alhambra et à la cathédrale de Cordoue.

Encore une œuvre à lire entre les lignes, comme d'ailleurs toutes celles de Chateaubriand, que cette gracieuse nouvelle, chef-d'œuvre charmant du genre troubadour, aujourd'hui ridiculisé par l'insipidité d'innombrables imitations, mais qu'on sent si bien conçu en plein rêve amoureux, et conservé tel, ou à peu près, à travers les événements plus ou moins décevants ou brutaux, comme un souvenir d'une délicate idéalité! Car « il faut au moins, nous dit l'auteur, que le monde chimérique, quand on s'y transporte, nous dédommage du monde réel ». Et il ajoute :

On s'apercevra facilement que cette nouvelle est l'ouvrage d'un homme qui a senti le chagrin de l'exil et dont le cœur est tout à sa patrie (1).

Certes, mais ce qu'on y aperçoit aussi, c'est le chagrin et la colère de l'exilé qui, revoyant sa patrie avec des transports d'émotion, la trouve au pouvoir des ennemis de sa religion ; et c'est plus encore le douloureux sacrifice par lequel il renonce au bonheur pour conserver la religion de ses pères, et rester fidèle à la race de ses rois.

Car si l'Abencérage sacrifie son amour pour demeurer fidèle au Prophète et au souvenir de l'indigne Boabdil, Chateaubriand, lui, va renoncer une fois de plus à ses ambitions politiques, but de sa vie, pour rester, en face des philosophes, sophistes, révolutionnaires et régicides, conquérants de sa patrie, l'auteur du Génie du christianisme et le servant de ces Bourbons qu'il jugera quelquefois comme Aben Hamet juge Boabdil.

F'Faisons, bien entendu, la part du roman, et songeons que l'âme et la personne ardente de Blanca font le sacrifice de Chateaubriand moins désintéressé, plus humain, moins pénible, que celui du Maure, si douloureusement chevaleresque.

Cela dit, sachons encore que l'influence de Mme de Noailles n'est pas seule à s'exercer sur le pèlerin qui revient en proie à des sentiments si intenses et si divers, incapable après tant de mouvement de se confiner dans la retraite, et dont la composition des Martyrs suffit moins que jamais à absorber l'activité surexcitée. Les circonstances y sont assurément pour quelque chose.

Les prospérités de Bonaparte, lit-on dans un passage des Mémoires (2), loin de me soumettre, m'avaient révolté; j'avais pris une énergie nouvelle dans mes sentiments et dans les tempêtes. Je ne portais pas un visage brûlé par le soleil, et je ne m'étais pas livré au courroux du ciel pour trembler avec un front noirci devant la colère d'un homme. Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n'en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant au milieu de ses prospérités et de ses merveilles, remua la F'rance...

D'assez loin, les critiques ont vu la beaucoup d'orgueil. De près, on y voit autre chose. La vérité est qu'alors les événe- (1) Avertissement de 1837.

ments n'étaient pas du tout de nature à décourager une opposition déterminée. Les nouvelles de France et de l'étranger montraient l'Empire, né de la guerre, tremblant pour la première fois sur sa base, du fait de la guerre. L'empereur, peu après le départ de Chateaubriand, s'en était allé sans difficulté à Berlin, en passant par léna (14 octobre 1806), mais, après, la dure campagne d'hiver dans les boues et les neiges de Pologne avait manqué son objet1. Ensuite Eylau (8 février 1807), bataille incertaine et véritable hécatombe, n'avait rien réparé. La situation s'aggravait encore de l'attitude ambiguë et menaçante de l'Autriche qu'on savait avide de venger Presbourg et prête à se joindre aux coalisés pendant que l'Empereur recomposait son armée épuisée. On avait appelé en novembre 1806 la conscription de 1807; en mars 1807, on appelait celle de 1808, deux conscriptions en cinq mois! A Paris, malgré l'optimisme des nouvelles officielles et le criblage des correspondances particulières2, on s'énervait. Il était indubitable que l'Empereur était arrêté dans sa marche en avant et que ses armes n'étaient plus foudroyantes; mais la situation empirait encore dans les commentaires et les racontars de ceux que l'Empereur qui, de là-bas s'en préoccupait, appelait, en les signalant à sa police, les a bavards de Paris n et les a têtes à tableaux3 . L'inquiétude s'emparait des plus confiants, et chacun, haut ou bas, faisait ses réflexions rendues plus hardies par l'éloignement du maître.

(1) Cf. BARANTE (1, 210) qui vit les choses de près, étant sur les lieux, comme sous-ordre de Daru. ↩

(2) Qui fit que Barante fut renvoyé tout à coup en France et casé en disgrâce à Bressuire, comme sous-préfet. ↩

(3) Cf. THIERS, VII, 420. ↩

Hors de France, c'était bien pis ! Pour tout ennemi de la France ou du régime, pour tout émigré non rentré, Eylau était un désastre définitif et sans remède. L'armée, clouée sur place, était à jamais paralysée, instrument faussé et hors d'usage. Les gazettes anglaises et les feuilles d'émigrés, comme l'Ambigu, exultaient, célébraient Monsieur de Bennigsen, passé homme de génie, comme autrefois Monsieur de Souvarow, annonçaient la culbute imminente, inévitable, et voyaient déjà, après la déroute des soldats, l'immense débandade des fonctionnaires impériaux et de tous les partisans de Bonaparte.

Voilà ce que put apprendre Chateaubriand débarquant en Espagne, de la bouche de Hyde et de Mme de Noailles. Non, Bonaparte n'en avait pas alors tout à fait fini avec les rois.

Au contraire, n'était-ce pas le moment de relever la tête pour secouer le joug et donner un grand exemple aux timides ?

Qui l'eût empêché ou retenu? Fontanes? Molé? Joubert? Clausel? Chênedollé, alors à Paris pour la publication du Génie de l'homme ? Furent-ils consultés? Mme de Chateaubriand? En la retrouvant après un an d'absence, et revenant de l'Alhambra, il ne nous signale nulle part qu'il ait éprouvé un particulier enthousiasme. Certes, « elle admirait Bonaparte sans restriction n, et, paraît-il, a elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité : elle me prédisait sans cesse, nous dit son mari, ce qui m'arriverait au retour des Bourbons ». Cela ne veut pas dire qu'elle annonçait la pairie, les ambassades et le ministère; cela signifie qu'elle n'aimait pas les Bourbons, et qu'elle avait peu de confiance dans le caractère de ces princes. Mais, politiquement, son influence fut nulle. Rappelons-nous cette déclaration, évidemment véridique : « En politique, si Mme de Chateaubriand m'a contrarié, elle ne m'a jamais arrêté. » Il n'y a pas qu'en politique, mais en politique, à coup sûr, il était fondé à le dire, et l'affaire du Mercure, entre autres, le prouve.

Au Mercure, pendant le voyage d'Orient, de Bonald avait continué la campagne entamée depuis longtemps contre l'anglomanie, contre les philosophes, en faveur du despotisme, qu'il voulait maintenant étendre à la religion et aux consciences, toujours en souvenir du grand siècle. N'avait-il pas risqué l'opinion audacieuse que, tôt ou tard, l'unité politique devait ramener l'unité religieuse? « La gloire du génie guerrier, disait-il, est épuisée; mais la gloire du génie religieux, restaurateur de l'ordre moral, encore entière, peut tenter un caractère élevé. » Thèse excessive, trouve-t-on d'ailleurs, à droite1 comme à gauche, et sollicitations sans effet, car voici que Napoléon lui-mème, de son quartier général de Finkenstein, au fin fond de la Prusse, se plaint (mars 1807) que le Mercure a affecte la religion jusqu'à la bigoterie . Il ajoute :

(1) « On verra, dit PELTIER (Ambigu, 20 septembre 1806) avec quel soin le gouvernement français fait attaquer aujourd'hui toutes les religions qui ne ↩

Je ne parle point d'opinions politiques ; il ne faut pas être bien fin pour voir que, s'ils l'osaient, elles ne seraient pas plus saines que celles du Courrier français (1).

Trop prudents, ils n'osaient pas jusqu'ici. Fontanes n'eut pas souffert qu'on le compromît, et Chateaubriand le savait. Il le savait même si bien qu'il crut nécessaire, par une opération dont le détail et les moyens nous échappent, de se rendre le maître au Mercure, afin de pouvoir y écrire selon son gré. Il avait déjà certains intérêts dans la feuille, qui vivotait, mais qui, mieux menée, eût pu, qui sait? devenir une bonne affaire. On avait l'exemple du Journal de l'Empire (ex-Journal des Débats), suivant à peu près la même ligne et rapportant à Bertin, un ami, avec ses quelque trente mille abonnés, malgré l'hostilité de Fouché, 200 000 francs par an2, succès inouï pour le temps, et attirant ! Moins que cela eût permis de faire figure !

(2) CI. UN EMPLOVÉ DU TRÉSOR, Histoire édifianteet curieuse du « Journal des Débats », Paris, 1839. › O.-T., II, 2, et Préface des Mélanges littéraires ↩

Donc Chateaubriand, à son retour, acheta de Fontanes le Mercure, moyennant 20000 francs, et en devint « seul propriétaire i. Du moins c'est ce qu'il nous dit dans un passage laconique d'une préface de 1826, et nous n'en savons pas plus (3). Comment, après son voyage, d'où il revenait sans argent, se trouve-t-il disposer de cette somme, et comment, un peu plus tard, d'une autre somme encore plus forte pour acheter la Vallée-aux-Loups, lui qui, si peu avant, se déclarait, de fort bonne grâce d'ailleurs, misérable4 ? Mystère.

(4) Edmond Géraud visite Chateaubriand revenant d'Orient, à son passage à Bordeaux (24 mai 1807); Chateaubriand lui dit qu'il veut se retirer à la campagne et qu'il va tâcher d'amasser 10 à 12 000 francs pour réaliser ce projet. Il « parle de sa misère avec résignation », ce qui émeut profondément son interlocuteur. - On lui demande d'autre part s'il connaît le discours de Fontanes sur la translation de l'épée de Frédéric Il aux Invalides. Il répond que non, qu'il le lira parce que Fontanes est son ami; mais son interlocuteur devine à cette réponse, et à l'expression de son visage, que les opinions politiques qui y sont exprimées ne sont pas les siennes. (Journal d'Edm. Géraud, p. 50.) ↩

sont pas celles dont il a osé se déclarer le champion. On n'a pas perdu de vue que le grand principe de Bonaparte est de marcher à l'unité politique par l'unité religieuse et par la fusion de toutes les sectes et de tous les dogmes en une seule règle de foi et de morale dont il veut être l'arbitre, le promoteur et en quelque sorte le prophète. Il a la manie de se comparer à Charlemagne : mais par ses extravagances et ses barbaries, il est mille fois - Sainte-Beuve a avancé quelque part qu'il y aurait un bien curieux chapitre à écrire sur les finances de Chateaubriand. Curieux, certes, mais pour facile, il en parlait à son aise. Que ne l'a-t-il écrit ?

Sans aucun doute, il y eut subvention. Mais quelle? Et dequi? Et dans quelles conditions ? On peut du moins présumer, cette fois encore, que l'objet n'en dut pas être seulement de permettre à l'écrivain de déployer à nouveau ses brillantes qualités littéraires.

En tout cas, le Mercure acquis, il n'y avait plus à attendre qu'une occasion propice pour se déclarer et, par parenthèse, il semble qu'on soit vaguement au courant des intentions de Chateaubriand dans les milieux légitimistes, car l'Ambigu du 10 mai annonce qu'il va publier son voyage et prédit qu'il sera lu avec intérêt par « ceux qui savent apprécier dignement la réunion si rare d'un grand talent et du caractère le plus noble » Même après sa démission, il y avait longtemps qu'on n'avait parlé de lui aussi avantageusement.

L'occasion attendue ne tarda guère. Alexandre de Laborde, frère de Mme de Noailles, qui lui aussi sans doute aimait l'Espagne, préparait une publication de luxe richement illustrée. Elle allait commencer de paraître sous le titre de Voyage pittoresque et historique de l'Espagne. Vis-à-vis du public, Chateaubriand devait bien à la sœur de recommander le frère.

Mais au lieu de se contenter d'un compte rendu anodin, il voulut manifester en parlant du frère les sentiments de la sœur, et les siens propres, faire entendre au milieu du silence une voix déjà assez retentissante par elle-même, et annoncer le rôle qu'il allait assumer désormais : celui d'historien, mais d'historien justicier, l'histoire ayant coutume de suppléer aux polémiques dans les temps où la presse porte muselière.

Cela est dit presque au début de l'article (4 juillet 1807), après un court parallèle entre la poésie et l'histoire, dans le passage célèbre que tout le monde connaît :

La Muse a souvent retracé les crimes des hommes ; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes même en paraissent embellis : l'historien seul peut les peindre sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales ; bientôt il ne fera voir, dans le tyran déifié, que l'histrion, l'incendiaire et le parricide : semblable à ces premiers chrétiens d'Egypte, qui, au péril de leurs jours, pénétraient dans les temples de l'idolâtrie, saisissaient au fond d'un sanctuaire ténébreux la divinité que le Crime offrait à l'encens de la Peur, et traînaient à la lumière du soleil, au lieu d'un Dieu, quelque monstre horrible.

Mais si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux ! Ilne suffît pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se sentir une âme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste, un cœur compatissant et sincère : il faut encore trouver en soi un caractère intrépide ; il faut être préparé à tous les malheurs et avoir fait d'avance le sacrifice de son repos et de sa vie.

Belle page, encore qu'un peu enflée de ton, et comme on n'en lisait guère à l'époque, avec cette allure provocante, ces allusions et ces menaces à peine déguisées ! Mais cela ne regarde que l'avenir ; voici pour le présent :

Toutefois, continue Chateaubriand, il est des parties dans l'histoire qui ne demandent par le même courage dans l'historien. Les Voyages, par exemple, qui tiennent à la fois de la poésie et de l'histoire, comme celui que nous annonçons, peuvent être écrits sans péril. Et néanmoins les ruines et les tombeaux révèlent souvent des vérités qu'on n'apprendrait point ailleurs; car la face des lieux ne change pas comme le visage des hommes : Non ut hominum vultus, ita locorum faciès mutantur.

En suivant cette direction, on arrive à un tableau, anticipation de l'Itinéraire, de la désolation des pays d'Orient, de la Grèce à l'Egypte, qui tous meurent d'un effroyable despotisme, et on voit défiler les champs en friche ou abandonnés, les villes dépeuplées, les monuments en ruines, les habitants dépouilles, massacrés, vagabonds, pour aboutir à cette déclaration, qui repassera dans l'Itinéraire :

A Dieu ne plaise que nous tombions aujourd'hui dans ces déclamations sur la liberté et sur l'esclavage, qui ont fait tant de mal à la patrie ! Mais si nous avions pensé avec des hommes, dont nous respectons d'ailleurs le caractère et les talents, que le gouvernement absolu est le meilleur des gouvernements possibles, quelques mois de séjour en Turquie nous auraient bien guéri de cette opinion.

Et le voilà publiquement séparé de Fontanes, Molé, Bonald et autres théoriciens ou théologiens de l'absolutisme!

De temps à autre, le pauvre M. de Laborde avec son Voyage d'Espagne apparaît là-dedans comme il peut.

On vient à lui cependant, mais son Espagne évoque Sertorius le révolté; alors le ton s'élève de nouveau et voici véritablement un morceau tout à fait beau, qui n'est pas pour plaire aux censeurs de Sa Majesté :

Il succomba dans son entreprise (Sertorius); mais il est probable qu'il n'avait point compté sur le succès. Il ne consulta que son devoir et la sainteté de la cause qu'il était seul à défendre. Il y a des autels comme celui de l'honneur qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n'est point anéanti parce que le temple est désert! Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter. Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie? Nous ne doutons point que, du temps de Sertorius, les âmes pusillanimes, qui prennent leur bassesse pour de la raison, ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur osât lutter seul contre toute la puissance de Sylla. Heureusement, la postérité juge autrement des actions des hommes : ce n'est pas la lâcheté et le vice qui prononcent en dernier ressort sur le courage et la vertu.

Ici le lecteur contemporain pensera sans aucun doute, en écoutant cette haute et forte parole, au fameux couplet des Châtiments, tant vanté :

Si mème

Ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla;

S'il en demeure dix, je serai le dixième :

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là !

Mais il voudra bien, le lecteur, se rappeler, en sa justice, que le grand rhétoriqueur ne bravait, de l'autre côté d'un bras de mer, qu'un Sylla peu redoutable; tandis que Chateaubriand lançait son défi de Paris même, en des temps où la vie et la liberté des citoyens ne pesaient guère dans les balances des compères Fouché, Réal, Savary, Desmaretz, ou dans la bascule du terrible immolateur d'Eylau.

Après cela, M. de Laborde reparaît un instant, mais s'éclipse bientôt devant le souvenir de saint Louis « dont on retrouve l'image dans tout l'Orient» et, de saint Louis, on passe, par un souvenir plus récent, à des hommages bien compromettants :

Il nous était réservé de trouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois1, dont nous avions entendu l'oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah ! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence; le bruit des pas d'un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d'un pauvre gentilhomme, à Versailles, n'eussent di rie et des piréaste des sire d'un chrétien, en terre étrangère,

1) Mesdames Victoire et Adélaïde de France, tantes de Louis XVI. Chateaubriand et son groupe, II, leçon 21. - Mme de Rémusat, de son côté, qui récrit ses Mémoires sous la Restauration et n'aime pas alors Chateaubriand, après l'avoir fort recherché sous l'Empire, a tout à fait oublié l'article du Mercure. Elle n'en parle pas. Il ne lui reste qu'une impression d'ensemble : « Il (Chateaubriand) continuait à publier dans les journaux des fragments de l'itinéraire de son voyage qu'on lisait avec empressement. L'esprit de parti s'accordait avec le goût pour les accueillir. C'était une petite guerre qu'il faisait à Bonaparte et qui déplaisait à celui-ci, comme toute espèce d'opposition. » (I1, 213.) ↩

Puis c'est le moyen âge :

ces jours où le courage, la foi et la loyauté étaient tout; où le déloyal et le lâche étaient obligés de s'ensevelir au fond d'un cloître, et ne comptaient plus parmi les vivants; car « il y a deux manières de sortir de la vie, dit Shakespeare : la honte et la mort, shame and death ».

Et il termine à peu près sur les vertus héroïques des religieux chrétiens de Jérusalem, sur la misère et l'aveuglement des Juifs de Judée: et, là seulement, en ce dernier point, se retrouve, bien vaguement, l'ami de Fontanes et de Molé.

Appréciant dans son livre cette puissante et courageuse invective, Sainte-Beuve l'expédie en quelques lignes insignifiantes, comme s'il était soucieux d'en diminuer l'audace, le risque et la portée (2). Cet escamotage manque d'élégance, et ici, vraiment, son antipathie l'inspire mal. Même si l'on fait assez large, comme nous, dans l'acte de Chateaubriand, la part qui peut revenir à Mme de Noailles, à l'ambition, à la colère, au calcul des circonstances, aux passions moins hautes et moins pures, il reste encore dans cette vigoureuse protestation assez de noblesse et de grandeur pour qu'on y voie sans hésiter un des plus beaux épisodes de la vie de Chateaubriand. Le jour où il fit cet article, pensant et parlant en homme libre, comme peu tout bas, comme aucun tout haut, ce jour-là, il plana du coup, plus que par le Génie du christianisme ou par les Martyrs, au-dessus des écrivains de son temps, et il fut ce qu'il devait rester devant la postérité : à part et supérieur. La, certes, l'homme d'action servit bien le poète, et le poète ne fit aucun tort à l'homme d'action, au contraire.

L'effet fut grand. Dans l'entourage immédiat de Chateaubriand, il y eut un émoi compréhensible. Mme de Chateaubriand conçut de terribles inquiétudes :

Son courage était grand, mais elle n'en souffrait pas moins, et ces orages, appelés successivement sur ma tête, troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la Révolution ; il était naturel qu'elle désirât un peu de repos... (1).

Joubert se mit en une grande colère, cela lui arrivait quelquefois. Fontanes ? Molé ? On ne sait. Mais on devine.

Au dehors :

Mon article... remua la France : on en répandit d'innombrables copies à la main ; plusieurs abonnés du Mercure détachèrent l'article et le firent relier à part; on le lisait dans les salons, on le colportait de maison en maison. Il faut avoir vécu à cette époque pour se faire une idée de l'effet produit par une voix retentissant seule dans le silence du monde. Les nobles sentiments refoulés au fond des cœurs se réveillèrent...1.

(1) O.-7., III, 3. ↩

C'est lui qui le dit ; mais on peut le croire. D'ailleurs, il y a d'autres témoignages. Guizot sait par cœur les plus véhéments passages, et, voyageant en Suisse peu après (août 1807), les récite chez Mme de Staël, à Ouchy, avec une émotion communicative. On admire beaucoup, et on s'inquiète2. Elle, Mme de Staël, enhardie par les mêmes événements, s'était rapprochée de Paris, allant jusqu'à s'y hasarder :

2) GUIZOT, Mémoires, I, 2. ↩

Cette femme est comme un corbeau, écrit l'Empereur à F'ouché (mai 1807); elle croyait déjà la tempête arrivée et se repaissait d'intrigues et de folie !

Et un ordre foudroyant l'avait renvoyée « sur son Léman v . De Broglie, à Ussé, entend la même lecture enthousiaste de la bouche de Mme de Duras, qui ne connaîtra l'auteur qu'un peu plus tard, et il partage pleinement, quoique fort réservé de sa nature, les sentiments de l'assistance3.

(3) DE BROGLIE, Souvenirs, 1, 279 ↩

Partout où le souvenir de la liberté n'est pas tout à fait aboli, on tressaille.

L'opposition, ou ce qui en tient lieu, exulte et salue ce concours inattendu. L'ancienne Décade a perdu son nom, mais devenue la Revue philosophique, littéraire et politique, elle harcèle toujours un peu le Mercure contre qui, avec le Publiciste, elle est à peu près seule à défendre l'esprit du dix-huitième siècle et de la Révolution. Elle s'empare de l'article avec une joie malicieuse et en reproduit tout ce que la censure, déjà accourue, laisse encore passer. Au passage cité plus haut :

Si nous avions jamais pensé, avec des hommes dont nous respectons d'ailleurs le caractère et les talents...

la rédaction met cette note satisfaite et doucement ironique :

M. de Chateaubriand s'est chargé, comme on le voit, de la réfutation du système de M. de Bonald sur les avantages du despotisme. Ce dernier système, au reste, n'est pas même nouveau. Dans le siècle dernier, Linguet fit un gros livre (la Théorie des Lois) pour le développer et le prouver. Linguet, comme M. de Bonald sans doute, ne voulait qu'attirer l'attention en soutenant un paradoxe. Ce peu de mots de M. de Chateaubriand vaut une longue dissertation contre les deux apologistes du despotisme.

L'article fait tant de bruit que le Moniteur lui-même croit devoir le reproduire (6 juillet), et encadré des plus grands éloges adressés au talent de l'auteur, mais, bien entendu, suppression faite des passages subversifs.

Cependant, entre le moment où l'article a été conçu et celui où il a été publié et lu du public, il est arrivé que les circonstances se sont transformées. Le même numéro du Mercure, où paraissait l'article de Chateaubriand, insérait le 79° bulletin de la Grande Armée, annonçant Friedland1. Une fois de plus le génie de Napoléon triomphait. Du tout au tout, la situation changeait de face. Le 9 juillet, la paix était signée à Tilsit, et avec quel faste, quel éclat ! Le 27, l'Empereur rentrait à Saint-Cloud, plus acclamé, plus puissant, plus irrésistible qu'il n'avait jamais été.

(1) La bataille est du 14 juin. ↩

Il fallut bien baisser le ton. Cela se voit au nouvel et long article qui paraît au Mercure du 1er août : Quelques détails sur les mœurs des Grecs, des Arabes et des Turcs. Qu'on s'y reporte, et qu'on compare ! On ne verra plus cette fois qu'un premier dessin de l'Itinéraire, d'accent tout autre, où toute véhémence agressive a disparu. C'est qu'il ne faut plus songer maintenant, jusqu'à quelque occasion meilleure, qu'à se faire oublier.

Peut-être y fût-on parvenu, grâce à la complaisance d'amis bien disposés, et dans le bruit du retour de l'Empereur, qu'absorbaient, après un an d'absence, tant d'occupations diverses.

Mais un vieil ennemi surgit, délateur imprévu, F'esch lui-même, grand aumônier, rappelé de Rome2, où il est devenu intolérable par sa brutalité, et où d'ailleurs il se déplaît. Fesch, espion-né, vindicatif et rancunier, est trop heureux de justifier ses anciennes dénonciations auprès de son neveu qui, assommé de ses éternels et universels soupçons, l'envoie trop souvent « prendre les bains froids » pour calmer « son imagination en délire1 ». C'est lui qui, d'après Mme de Chatéaubriand, met l'article sous les yeux de l'Empereur2.

(2) 18 avril 1806. ↩

(1) Dans LECESTRE. Lettre de l'Empereur à Fesch, du 28 juin 1808. ↩

2) Cahier rouge. p. 38. ↩

Selon Chateaubriand lui-même, et Villemain, qui suit toujours Fontanes, Napoléon, furieux, aurait dit à Fontanes, en présence de Duroc :

Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne comprends pas ? Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries.

Et il aurait donné l'ordre de l'arrêter3.

3) O-T., III, III, et Préface des Mélanges littéraires, littéraires, ; - VILLE-MAIN, P. 160. ↩

Joubert, écrivant peu après à Chênedollé, dit seulement ceci :

L'article qui m'avait tant mis en colère est resté quelque temps suspendu sur sa tête ; mais à la fin le tonnerre a grondé, le nuage a crevé, et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court...4.

(4) 1er septembre 1807. Correspondance de Joubert, p. 165. ↩

Les termes exacts importent peu. L'ordre d'arrestation, s'il fut donné, ne fut pas maintenu (il parait que Fesch laissa voir trop de contentement; cela déplut à Napoléon, qui ne tenait pas à contenter son oncle). Chateaubriand fut seulement prié de quitter Paris, et encore ne le pressa-t-on pas de s'exécuter5.

5) Cahier rouge, p. 38-40. - D'après Mme de Chateaubriand (C. R.. p. 38), ce fut un ami, Pasquier, « alors préfet de police i qui fut chargé d'annoncer à Chateaubriand son bannissement. Mais elle se trompe évidemment, car Pasquier ne fut préfet de police qu'en 1810. En 1807, il n'était encore, malgré l'active protection de Cambacérès, que simple auditeur au Conseil d'Etat, et le trouvait d'ailleurs fort mauvais. (PasqUIER, 1, 12.) ↩

Mais on réfléchit à quelque mesure générale permettant d'éviter, du fait de journalistes indociles, le retour de pareilles incartades; et on combine un remaniement des feuilles suspectes, non seulement du Mercure, mais du Journal de l'Émpire, où Bertin, déjà fort mal vu, a osé reproduire l'article de son ami. Le 14 août 1807, l'Empereur écrit de Saint-Cloud :

J'approuve beaucoup que M. Bertin Devaux cesse toute influence directe ou non sur le Journal de l'Empire. Je suis trop bien instruit des relations qu'il a eues à l'étranger dans d'autres temps pour que je ne sois pas satisfait du parti qu'il prend1. En effet, son existence ne peut être sûre, et à l'abri de tout retour dans des circonstances imprévues, qu'en ne se mêlant plus d'aucune manière d'influence politique... Car il est temps enfin que ceux qui ont directement ou indirectement pris part aux affaires des Bourbons se souviennent de l'Histoire Sainte et de ce qu'a fait David contre la race d'Achab. Cette observation est bonne aussi pour M. de Chateaubriand et pour sa clique. Ils se mettront, par la moindre conduite suspecte, hors de ma protection...

(1) Non pas spontanément, bien entendu. Dans LECESTRE, 1, 100. ↩

En vain on s'efforce de détourner le coup imminent. En vain le Mercure publie le 29 août un article bien sage sur l'édition abrégée pour la jeunesse du Génie du christianisme, parue depuis deux ans déjà, simple prétexte par conséquent, où l'auteur semble faire des avances, au nom de Chateaubriand, à propos d'un livre qui avait été agréable et utile au pouvoir :

Quand parut le Génie du christianisme, y lit-on, la cause que défendait M. de Chateaubriand avait, comme il le dit lui-même, le puissant intérêt du malheur. Aujourd'hui, les temps sont bien changés. Un gouvernement réparateur a fermé toutes les plaies, consolé toutes les infortunes et fait perdre aux victimes mêmes jusqu'au souvenir des maux qu'elles ont souffert...

M. de Chateaubriand n'a-t-il pas défendu la religion qui assure la durée, le bonheur, et la gloire des Empires... n? Voici mème qu'on en fait un philosophe!

Si l'on entend par philosophie ce que ce mot signifie en effet, le véritable amour de la sagesse, l'étude et la connaissance de l'homme et de ce qui peut le conduire à la fois au bonheur et à la vertu, qui a plus de droit que M. de Chateaubriand au titre de philosophe? Plusieurs écrivains en ont été décorés pour s'être élevés contre les excès. du fanatisme que la religion condamne toujours, et que personne ne songeait à défendre...2.

(2) L'article est signé C (?). ↩

Ainsi on pallie, on rajuste et on racommode. Mais il est trop tard. Le I° septembre, le remaniement qu'on préparait est un fait accompli. Joubert en fait connaître les grandes lignes à Chênedollé retiré derechef à Vire :

On a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé et pour collaborateurs payés, dit-on, par le gouvernement, MM. Lacretelle aîné, Esménard, et le chevalier de Boufflers. Il parait que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. Quelque dégât a aussi été fait sur les autres journaux. M. Fiévée a été remplacé aux Débats par M. Etienne; M. de Lacretelle au Publiciste par M. Jouy. M. Esménard même a eu un successeur à la Gazette de France... (1).

Le 5 septembre apparaît, en effet, dans le Mercure, indice d'un complet cataclysme, la signature de Ginguené ! Et, en tête du numéro du 4 octobre, un avertissement informe le public de la fusion du Mercure et de la Revue littéraire (ex-Décade), le nom du Mercure étant conservé, comme le plus ancien.

L'Empereur, du reste, a fait les choses à sa manière, grandement :

Dans la tempête, l'or a plu sur les déplacés, ajoute Joubert, et je ne vous conseille pas du tout de les plaindre1.

(1) Correspondance de Joubert, 165. ↩

Faut-il compter parmi ceux-là Chateaubriand évidemment dépossédé de sa propriété du Mercure? Peut-être bien, puisque cette même lettre nous apprend qu'il vient d'acheter pour 30 000 francs, près de Sceaux, sa Vallée-aux-Loups : quinze arpents de terre et un pavillon, dont il va s'efforcer de faire cet ermitage et cette solitude dont il rêve depuis longtemps, au moins depuis ses déboires de Rome.

Car, remarquons-le en passant, et dès maintenant, s'il y a un rêveur en Chateaubriand, c'est un rêveur qui réalise : après la « chimère d'Orient » réalisée, voici la chaumière, la hutte, la cabane, aussi réalisée. Ce n'est que cela, mais il faut toujours le noter, en attendant que d'autres rêves, plus magnifiques, aient leur tour.