Troisième partie
Chapitre I. Importance, influence, valeur du pamphlet. - La théorie de la légitimité (suite 4)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Or, le royalisme des Débats s'accommodait d'une constitution. Après l'ardeur des premières effusions, on y sentait le besoin de ne pas s'engager trop loin dans la réaction pour ne pas éloigner les abonnés qui restaient, anciens lecteurs, il ne faut pas l'oublier, du Journal de l'Empire, gens d'un royalisme récent, incertain, en tout cas tempéré.
Parmi les questions brûlantes du moment, il y en avait une qu'on avait particulièrement à cœur au Journal des Débats. C'était celle de la liberté de la presse; car, comment faire vivre un grand journal, qui n'avait plus chance d'être quasi officiel, comme sous l'Empire, avec un régime de coercition et de censure? Aussi, à peine le projet du gouvernement déposé à la Chambre des députés par l'abbé de Montesquiou (5 juillet), les Débats vont-ils mener une vive campagne pour obtenir la liberté des journaux, qu'on ne doit pas, disent-ils, confondre avec les pamphlets, dont l'auteur peut rester ignoré, tandis que les propriétaires et les rédacteurs d'un journal sont toujours responsables (27 juillet). Et dans les numéros suivants (30, 31 juillet; 1°, 6 août), les Débats reviennent avec insistance sur la question, attaquant les adversaires de la liberté, exposant et appuyant les arguments des partisans de la liberté, tels que Benjamin Constant.
Là-dessus encore il y avait alliance naturelle avec Chateaubriand; car, lui, comment eût-il approuvé qu'on émoussat ou brisât l'instrument dont il entendait se servir pour faire entendre au public sa voix, selon le besoin, caressante ou grondeuse? « Point de gouvernement représentatif sans la liberté de la presse », dira-t-il dans la Monarchie selon la Charte1; et, en parlant de la loi de 1814, il dira dédaigneusement : « On ne donna que des motifs puérils pour engager les Chambres à supprimer la liberté de la presse2. »
(1) 1, XVII. ↩
(2) Ibid., II, II. ↩
Aussi la collaboration s'établit-elle, et, probablement, presque tous les articles étant anonymes ou signés d'une simpleinitiale, plus suivie qu'on ne le croit généralement; car assez nombreux sont, dans cette unique année de la première restauration, les articles longs ou courts où l'on croit reconnaître la main de Chateaubriand.
Cependant malgré ces appuis, ou peut-être à cause d'eux, la fortune de Chateaubriand ne se dessinait guère. Une grande amertume l'envahissait. Malgré son Compiègne, il avait eu la déception de ne pas se trouver sur la liste des pairs qu'on avait publiée le 4 juin, et où figurait Fontanes, malgré ses longs et compromettants services sous l'usurpateur; mais c'était la récompense de son zèle absolutiste. Mme de Chateaubriand, selon l'ordinaire, supportait ce déboire encore plus mal que son mari :
Voyant que toutes les places se donnaient, écrit-elle, mon mari crut devoir demander s'il ne serait pas appelé à servir des maîtres auxquels il avait sacrifié fortune, honneur et repos. M. de Blacas refusa tout ce qu'on lui demanda pour lui et répondit à une personne (Mme de Duras) qui lui disait : « Mais enfin il faudra donc que M. de Chateaubriand émigre quand les émigrés reviennent, car il n'a pas le moyen de vivre noblement en France. - Qu'il parte », dit cet audacieux valet...1.
(1) Cahier rouge, p. 113. ↩
Et de nouveau l'exiguïté de son état se faisait cruellement sentir à M. de Chateaubriand. Aussi en était-il, comme au temps du Génie du christianisme, à se plaindre des contrefaçons de ses ouvrages :
La Révolution m'a tout enlevé; j'ai tout refusé de Bonaparte, et je n'ai pour vivre que le produit de mes ouvrages...2.
(2) CHARAVAY, Inventaire des autographes Fillon, n° 1172. ↩
écrit-il le 5 mai, à propos d'une contrefaçon faite à Dijon de Buonaparte et les Bourbons.
Si Chateaubriand eût pris rang parmi les pamphlétaires absolutistes et combattu le moins du monde, en avril ou en mai, les idées libérales, attaqué la constitution du Sénat ou le Sénat lui-même, demandé le retour pur et simple au passé en l'embellissant des couleurs qu'il savait prêter aux choses anciennes, nul doute qu'il n'eût eu infiniment plus de profit à retirer des œuvres de sa plume.
D'ailleurs rien n'autorise à penser qu'il ne s'en est pas rendu compte, et que ce ne soit pas de propos délibéré qu'il a agi comme il l'a fait.
Cependant, se sentant tenu à l'écart, il parlait de s'en aller en Suisse. Mme de Duras, que ce projet bouleversait, voyant qu'il n'y avait rien à tirer du roi ni de son favori, se tourna d'un autre côté. Elle s'en fut tout droit chez Talleyrand, présentement ministre des Affaires étrangères du roi de France.
Il nommait à peu de places, et Viel-Castel fait remarquer avec raison que l'opinion n'attachait pas alors autant d'importance qu'aujourd'hui au choix des agents diplomatiques1. Talleyrand s'étonna, paraît-il, que Chateaubriand n'eût pas encore été pourvu.
(1) Histoire de la Restauration, 1, 476. ↩
En fait d'ambassades, il en restait deux : Constantinople et Stockholm. Chateaubriand préféra la Suède, se souciant peu, nous dit sa femme, d'aller chez les Turcs, après ce qu'il avait raconté, dans l'Itinéraire, de leur despotisme2.
(2) Calver rouge, p. 114. ↩
Leroi donna son approbation, d'après Mme de Chateaubriand, a avec un vrai plaisir3 n. C'est bien possible. Non qu'il tint tant à être agréable à Chateaubriand, mais il n'était pas fâché d'être désagréable à l'illégitime Bernadotte. En lui envoyant le « héraut de la légitimité », il lui jouait un bon tour.
(3) Iord. ↩
Le 8 juillet, Chateaubriand fut donc nommé, et invité à se présenter au ministère pour y prendre connaissance de la correspondance de Suède.
Mais lui n'avait qu'un désir, qui était de ne pas s'en aller en cet exil, et d'autre part le roi voulait attendre l'effet de cette nomination sur la cour de Suède. Aussi, quand Chateaubriand l'alla remercier, le roi lui dit-il avec sa cautèle ordinaire :
C'est une bague au doigt que je vous donne ; mais ne partez que quand je vous le dirai : j'ai besoin à Paris de mes bons serviteurs4.
(4) lbid., 115. ↩
On se hâta de nommer un secrétaire de légation, M. de Rumiguy (9 juillet) ; on l'invita à précéder son chef à Stockholm eton le pressa de prendre les devants en grande diligence5.
(5) Affaires étrangères : Correspondance de Suède, 1814. ↩
Une bague au doigt! Chateaubriand ne demandait qu'à l'entendre ainsi. Mais le roi avait peu de goût pour lui :
Donnez-vous de garde d'admettre un poète dans vos affaires : il perdra tout. Ces gens-là ne sont bons à rien6.
(6) 0 -1., III, 458. ↩
C'est Chateaubriand lui-même qui rapporte ce propos de Louis XVIII si peu avantageux pour lui. Il faut donc le croire. Par conséquent, le roi, lui aussi, ne voyait en Chateaubriand qu'un poète, et d'ailleurs d'une espèce qui ne lui revenait pas.
Si cette antipathie était personnelle, et visait l'homme, on peut la comprendre; à chacun ses goûts. On la comprendrait moins si elle visait la catégorie. Passe pour Buonaparte, étranger aux lettres, d'éloigner l'homme de plume de sa personne, de ses affaires, de sa puissance. Mais comment expliquer cette aversion pour les hommes de lettres d'un monarque humaniste ? Question d'école sans doute. Le vieux roi, classique et sceptique, amateur d'Horace, voltairien, pironien, paillard autant qu'il le pouvait, c'est-à-dire en propos, homme à citations, bons mots et anecdotes, faisait bien son affaire d'un Beugnot, courtisan souple1, expert fabricateur de mots dont il pouvait fournir au besoin les princes à court d'esprit; ce Beugnot lui renvoyait ses auteurs et terminait ses citations. Mais Chateaubriand, biblique, oriental, exotique, qui ne faisait pas de mots, mais des phrases harmonieuses, sans esprit, qui ne transportait que l'imagination et le sentiment, qui, sous le roi légitime comme sous l'usurpateur, apportait aux Tuileries parmi les courtisans une mine à la fois dédaigneuse et contrainte, hautaine et gênée, Chateaubriand n'était pas l'homme de Louis XVIII. D'ailleurs comment le roi eût-il goûté ce style dont la réputation datait d'un temps qui, selon lui, n'avait pas plus existé dans l'histoire littéraire que dans l'histoire politique?
(1) « Il avait un peu l'épine dorsale brisée. (DE BROGLIE, 1, 259.) ↩
Que le roi ne fût point romantique, cela le regardait; mais il avait bien tort, par ce temps de libelles et de pamphlets, en ce débordement d'écrits de tout genre, de faire si peu de cas de ce qu'il appelait « un poète ». Ici encore, passe pour Napoléon, dont la forte main étouffait l'opinion ; mais Louis XVIII, qui voulait gouverner par elle, ou du moins avec elle, et qui, s'il ne le voulait, y était bien obligé, eût dû se montrer moins dédaigneux. C'était du reste une chose assez nouvelle, après le silence de l'Empire, que cette puissance de l'opinion, et que cette influence sur l'opinion des « poètes » du genre de Chateaubriand. Mais Louis XVIII, trop vieux, n'était, ni en cela, ni en autre chose, l'homme des nouveautés.
Pourtant il fallut bientôt ouvrir les yeux sur des évidences, et alors on eut à se féliciter que Chateaubriand ne se fut pas trop pressé d'aller à Stockholm.