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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Chapitre II

La vie politique de François de Chateaubriand · 28 min de lecture · p. 23–39 · chapitre 4 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Fontanes. - Peltier. - La Guerre des dieux et l'origine du Génie du christianisme (1799). - Premier état de l'ouvrage. - La « conversion ». - Retour en France et second état du Génie du christianisme (1800). - Mme de Beaumont et ses amis. - Le Mercure et la campagne contre Mme de Staël. - Atala (1801). - Le Concordat et le troisième état du Génie du christianisme (1802). - L'attaque de Ginguené.

Parmi ceux qui, pour éviter la déportation de Fructidor, se réfugièrent à Londres en attendant des temps meilleurs, était Fontanes. Il y trouva, ou y retrouva, Chateaubriand. Mais il faut ici nous arrêter quelque peu. En cette histoire, le personnage importe.

Au 18 Fructidor, Louis Fontanes avait quarante ans. Sa jeunesse avait été triste. Descendant d'une famille cévenole dragonnée par Louvois, fils d'un père protestant et d'une mère catholique, il avait été, tout enfant, confié dans quelque village des environs de Niort à la sombre rigueur d'un curé janséniste. Bien qu'il eût passé ensuite sous une discipline plus douce, celle des oratoriens de Niort, ce début l'avait dégoûté à jamais des fanatiques; il en avait gardé cependant non de l'austérité, mais de la gravité, extérieurement.

De bonne heure orphelin, il s'essaie, fort jeune, à mettre sur pied les vers plus qu'élégiaques que lui inspire une maladive adolescence. Que dire du Cri de mon cœur composé, dit-on, à seize ans?

Réveillé, pour souffrir, du sommeil de l'enfance,

Je perds jusqu'à l'espoir à l'âge du bonheur...

Ma vie est un fardeau : de mon âme accablée,

Le malheur, je le sens, a brisé le ressort...

Exercice de rhétorique ou plainte sincère? on ne sait trop. Non sans beaucoup d'hésitations, d'appréhensions, il se décide à venir tenter la fortune à Paris. Il est pauvre, de santé frêle, timide, peu confiant dans l'avenir. Il écrit à Dorât cette lettre effarouchée :

Je me suis dit de bonne heure : tu es malheureux, tu es sans appui, tu es trop fier pour ramper; végète donc dans une retraite ignorée. Paris n'est pas fait pour toi... Coulons dans le silence des jours déjà trop agités, et dont (ma faible santé l'annonce) le terme heureusement sera court1

(1) Publié dans le Journal des Dames de 1777, et cité par SAINTE-BEUVE dans sa Notice en tête des OEuvres de Fontanes. ↩

Etant sans appuis, il en cherche, et s'exerce à louer les * hommes du jour. C'est un bon moyen. A Florian, qui publie sa Galathée, il adresse des vers flatteurs, mais où persiste encore son goût pour la solitude quand il l'exhorte à choisir avec lui un asile « aux champs helvétiens n :

C'est là que loin des Grands, des Prêtres et des Rois,

Sur une montagne écartée,

Nous pourrons trouver quelquefois

Des Nisida, des Galathée...

Et Florian, de son côté, l'adressant à son oncle, le marquis de Florian, qui est à Ferney, le recommande en ces termes :

Menez-le voir tous les monuments de M. de Voltaire. Il est digne de baiser toutes ces reliques. Il est plus que dévot; il est prêtre du Seigneur et du sang d'Aaron2.

(2) Cité par PAULHÈs, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 56. ↩

Il offre même son encens, en prose et en vers, à de moindres divinités comme Arnaud Baculard, et on voit là, dit judicieusement M. Charavay, « que le futur grand maître de l'Université cultivait pour ainsi dire dès l'enfance le langage hyperbolique et flatteur qu'il prodigua plus tard à son maitre impérial3 i.

(3) Inventaire des autographes FILLoN, 1879; trois lettres de Fontanes de 1769 et 1770. ↩

Il aura toujours, Sainte-Beuve l'a remarqué, de singuliers pressentiments. Une petite fable : l'Aigle et le Rossignol, parue dans l'Almanach des Muses de 1790, révèle incroyablement la sûreté de son jeune instinct :

L'aigle, roi des oiseaux, s'ennuyant, veut se donner un concert. On se met en quête de musiciens. La buse, chargée du recrutement, amène des geais, des perroquets, des merles, des pies... Le concert est mauvais. L'aigle dégoûté de la musique s'en va chasser dans un bois. Il y entend le rossignol qui s'enfuit à sa vue :

Le génie est un peu sauvage...

L'aigle le rattrape, finit par le décider à venir à la cour, et, dès lors, ne s'ennuyant plus,

Obtint une gloire immortelle

Et fut béni de ses sujets.

Rois, cherchez le talent, qui fuit la tyrannie,

Dans le sein de l'obscurité;

Il n'est rien de plus grand que la société

De la puissance et du génie.

En attendant que l'aigle (impérial ou consulaire) le soit venu chercher dans son bois, la vie a fait, quelques années plus tard, du poétereau souffreteux un solide courtaud, « un gros homme, carré comme un Limousin1 » avec un râble et des dents de sanglier2, une rude mâchoire, un fort appétit qu'envient ses amis3. Appétit doit ici s'entendre en tous sens, car Fontanes est ambitieux, et de la bonne manière ; rien d'un rêveur de chimères; un homme tout pratique et qui vous fait sa devise intime du souhait moliéresque : honor, argentum et bonum appetitum.

(1) C'est Lamartine, qui le voit ainsi. Souvenirs et portraits, t. III. ↩

(2) Le Sanglier d'Frymanthe, dira-t-on dans la société de Mme de Beaumont. ↩

(3) Joubert célèbre dans une lettre de 1794 cette capacité de son estomac. - Correspondance de Joubert. ↩

Il a d'ailleurs ce qu'il faut pour réussir : un profond respect pour les choses respectables, les anciens, le grand siècle, la religion, M. de Voltaire, en public du moins ; entre quatre murs, c'est autre chose ; il a le propos libre et se passe des hardiesses. Sans pareil surtout pour découvrir, sonder, encenser, manier, pousser, utiliser les amis des deux sexes, tant au-dessus qu'au-dessous de lui. Le bon Chênedollé, séduit, verra plus tard à son sourire « une expression céleste » : « il aimait la jeunesse, dit-il; il aimait l'Espérance4 », ajoute-t-il sans malice.

(4) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, II, 286-287. ↩

Assez tôt, s'étant fait soutenir par La Harpe et Ducis, avec pen de génie, mais du goût et du métier, il a acquis une bonne réputation d'homme de lettres, par un certain nombre de poèmes sur des sujets variés.

Muni de cette réputation, jointe à sa prudence naturelle, qui le rend tolérant, modéré, conciliant, pourvu d'un scepticisme accommodant, d'un fond de paresse jouisseuse qui lui fait aimer ses aises, ses habitudes morales et intellectuelles, il passe, à la veille de la Révolution, pour une manière de sage.

Son seul défaut, écrit de lui Joubert en 1788, est une certaine mobilité d'opinion très agréable en lui, et dont ses amis seraient bien fâchés de le voir corrigé.

L'aimable esprit ! C'est lui qui dira : « Quand mes amis sont borgnes, je les regarde de profil. »

Vient la Révolution. Notre Atticus reçoit sur les reins, comme les autres, le coup de fouet formidable. Son appétit s'en décuple. Le voilà qui regrette le temps perdu. Il écrit à Boisjolin, son ami (1792) :

Un souris de l'amour est plus doux à vingt ans ;

Mais à trente ans, la gloire est plus douce peut-être...

Sans trop de répugnance pour les idées nouvelles, l'envie de tenir un rôle, qui sera d'ailleurs conforme à son tempérament, lui fait rédiger, dès octobre 1789, avec Flins et Ginguené le Journal de la Ville et des Provinces, ou le Modérateur, qui, dit Sainte-Beuve, remplissait son titre.

Bientôt, effrayé par la tournure que prennent les événements, retiré à Lyon, s'étant fait bien marier par Joubert, pourvu d'une dot honnête, il se terre et se tient coi. Après le siège, dès qu'il le peut, il regagne Paris. Là, l'homme prudent se laisse compromettre pour avoir rédigé la pétition lyonnaise chargée de demander à la Convention le rappel de Collot-d'Herbois. Bien que la pétition fût, dit un historien lyonnais1, « pleine d'art et de cajolerie », la Convention le prit de travers. On avait, paraît-il, reconnu son style. Il fallut se recacher, cette fois aux environs de Paris.

(1) GUILLON, Histoire de Lyon, II, 180. ↩

Après Thermidor, ces tribulations lui profitent, non, vraisemblablement, sans qu'il y ait avisé. Il est fait membre de l'Institut dès sa formation et on le nomme professeur à l'École centrale des Quatre-Nations. Il se trouve plus en vue qu'il n'a jamais été. Les temps étant devenus propices, il fait maintenant profession de modérantisme, et même il commence à attaquer, au nom de la continuité des traditions, l'œuvre trop brusque de la Révolution.

A cet égard, les discours qu'il prononce en séance publique au nom des professeurs de l'École centrale des Quatre-Nations, en 1796, méritent notre attention. Après avoir déclaré qu'ils avaient, ses collègues et lui, « une indifférence presque générale pour toutes les places qui ne donnent que du crédit et des richesses » il démontre qu'une législation qui ne repose pas sur les mœurs et sur les traditions ne peut être que caduque. Et, dans un autre discours, il proclame la prééminence à tout jamais du siècle de Louis XIV, non seulement au point de vue du goût, mais encore au point de vue de la philosophie. C'est le monarchien qui, rompant avec sa prudence ordinaire, se risque à jouer sa carte, un peu tôt, parce qu'il croit épuisée l'énergie du virus révolutionnaire.

Toujours modéré d'ailleurs, il fonde le Mémorial (20 mai 1797) et il y travaille, avec La Harpe, sans fracas ni violences, mais assidûment, à préparer les voies de la Restauration.

Arrive Fructidor1. Le Mémorial est supprimé. Pour n'être pas déporté, il faut s'exiler. Fontanes étant déjà venu à Londres en 1785 pour essayer, sans succès, d'y fonder une Correspondance, sorte de revue destinée à faire connaître à l'étranger le mouvement des idées françaises, le choix du lieu d'exil en est plus tôt fait. Il part pour l'Angleterre.

(1) 4 septembre 1797. ↩

A Londres, on s'empressa : c'était un des hommes les plus en vue du parti monarchien ; il apportait des opinions, des nouvelles, des jugements, des pronostics, et ces mille détails que les conversations disent toujours mieux que les lettres. Son esprit, son rôle, sa personne intéressaient.

De tous, le plus empressé fut Chateaubriand. Il avait aperçu Fontanes en 1789, à Paris, dans le temps où il se cherchait des relations parmi les lettrés philosophes qui menaient joyeuse vie. Flins, un des adorateurs de sa jolie sœur Farcy, lui avait fait rencontrer Fontanes. De là, des relations d'un jour. Il s'en était souvenu, assez au moins pour le mettre au nombre des personnages auxquels il faisait dans son Essai les avances les plus flatteuses.

Il n'en fallut pas plus pour que Chateaubriand accourût au-devant de Fontanes. Quels furent leurs premiers rapports, et comment se fit l'accord de leurs opinions et de leurs goûts? Il est à croire qu'ils eurent de la peine à se reconnaître, parce que, s'étant d'ailleurs peu connus, ils se trouvèrent assez changés sur ce peu qu'ils s'étaient connus.

Que pensa Fontanes, qui travaillait alors à sa Grèce sauvée, des morceaux ou des esquisses que put lui lire Chateaubriand?

Si quelque chose, dit Chateaubriand, devait être antipathique à M. de F'ontanes, c'était ma manière d'écrire... Toutefois mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Je voyais bien de l'ébahissement sur son visage quand je lui lisais des fragments des Natchez, d'Atala et de René; il ne pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique, mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau, il voyait une nature nouvelle; il comprenait une langue qu'il ne parlait pas. Je reçus de lui d'excellents conseils : je lui dois ce qu'il y a de correct dans mon style, il m'apprit à respecter l'oreille; il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples1.

(1) O.-T., II, 166. ↩

Cela est écrit bien longtemps après. Mais alors, en 1797, Fontanes aperçut-il, au débarqué, l'initiateur du romantisme? Quelle fut la nature de ses premiers conseils? Quelle fut la part de l'ébahissement et celle de l'admiration?

Il n'est pas facile d'en décider. Mais Chateaubriand doit exagérer l'ébahissement comme l'admiration. Il suffit que Fontanes ait été intéressé par une originalité qui pointait, mais n'éblouissait pas encore. Témoin l'Essai, témoin la première partie des Natchez, la partie épique, d'un style si ingénieux et si peu « barbare2 » ; témoin cette singulière « Histoire canadienne » : Azakia, que publiera sous l'anonyme le Paris de Peltier, l'an suivant (31 décembre 1798), et qu'il faut certainement mettre au compte de Chateaubriand1. Ce Français qui, vivant au milieu des sauvages sous le nom de Celario, est mêlé à leurs combats et à leurs amours, doit être le prototype du René des Natchez, et ceux qui aiment à pister les grands types littéraires dans les stades peu connus de leur évolution s'intéresseront certainement à lui. Or, il y a plus de Rousseau encore que de Chateaubriand dans cette situation, revêtue à tout jamais d'une marque de fabrique indélébile, où la Huronne Azakia, non moins vertueuse que jolie, est placée entre son amant Castainville, devenu le Huron Caelario, et son vertueux mari Ouabi, aussi peu jaloux et non moins confiant que l'immortel Wolmar. Il est clair qu'en ce Caelario René ne s'est pas encore tout à fait dégagé de Saint-Preux. Et le style ne porte pas davantage la marque d'une personnalité extraordinaire.

(2) Les images, les comparaisons, les périphrases surtout en sont à retenir. On lira, par exemple, la peinture du défilé qui suit la revue des troupes de Chépar, au livre I : « Les jambes noircies des soldats ouvrent et ferment une longue avenue, en se croisant comme les ciseaux d'une jeune fille qui découpe d'ingénieux ouvrages... » ↩

(1) Cf. BALDENSPERGER, « Chateaubriand et l'émigration française à Londres » (Revue d hist. litt., 1907), p. 606. ↩

Sur le terrain de la politique, qui nous intéresse plus spécialement, la reconnaissance fut peut-être un peu moins aisée. Chateaubriand avait connu Fontanes philosophe, dilettante, sceptique, libéral, favorable à la Révolution commençante, à peu près ce que lui-même, au fond, était resté. Depuis, Fontanes avait vécu à Lyon sous les bombes ; certains disaient qu'il s'en était échappé déguisé en paysan, avec une hotte sur son dos; que, dans cet équipage, il avait du passer devant la guillotine en chantant le Ça ira de sa plus belle voix2. Ce sont des choses qui ne s'oublient pas. A Paris, il avait eu derechef la vision de l'échafaud. La Terreur passée, quand on croyait tout fini, il venait à peine d'échapper à la déportation ! Il arrivait enragé.

(2) On trouvera cette histoire dans le Paris du 28 février 1799. Fontanes la fit démentir dans le numéro suivant. ↩

En politique, dit Chateaubriand, il déraisonnait ; les crimes conventionnels lui avaient donné l'horreur de la liberté. Il détestait les journaux, la philosophaillerie, l'idéologie... (3).

Aussi ne fallait-il plus lui demander, dans les conversations surtout1, la prudente modération du Mémorial; se trouvant d'ailleurs en sûreté de l'autre côté de la Manche, et ne se gênant plus, il ne voulait plus de ménagements.

(1) Nous savons de reste, et par Chateaubriand lui-même, que Fontanes parlant et Fontanes écrivant n'étaient pas le même homme. ↩

Des ménagements, il n'y a qu'à relire l'Essai pour voir combien Chateaubriand désirait en garder encore, et la mésaventure de Fontanes était bien faite pour le confirmer dans ses intentions prudentes. Pourtant l'accord se fit, mais c'est Fontanes qui donna le ton, et Chateaubriand qui prit l'unisson. Tout l'indique : l'âge, l'importance respective des deux personnages, et enfin, si l'avenir était vraiment à la réaction, si Fructidor était la dernière convulsion de la Révolution à l'agonie, quelle aide Chateaubriand, si pressé, si avide de sortir à la fois de l'obscurité et de la misère, ne devait-il pas espérer d'un homme comme Fontanes?

Il le vit habile et décidé, infiniment plus au courant et plus instruit des réalités de la politique que les idéologues de l'émigration londonienne. Pressentant un sauveur, il se fit disciple ; adhérant à la doctrine de ce maître imprévu, et croyant à sa fortune, il s'accrocha désespérément.

D'ailleurs, tout ce qu'il entendait depuis quelque temps dans les milieux émigrés le préparait à accepter l'autorité de Fontanes.

Les lettres et la politique ne furent pas les seuls sujets de leurs entretiens. La philosophie et la religion y eurent part également. Sur un point, sur la valeur esthétique de la religion, Fontanes allait trouver son nouveau disciple particulièrement docile.

Le caractère le plus original de sa propre poésie est peut-être une religiosité parfois teintée de philosophisme2 et parfois relevée, comme dans sa Chartreuse de Paris, d'une sentimentalité mélancolique, voire de sensualité amoureuse :

(2) Comme dans le Discours sur l'édit en faveur des non-catholiques, ↩

Hélas! plus d'une fois les soupirs de l'amour

S'élèvent dans la nuit au fond des monastères...

Ces accents, ce ton, cette tournure d'esprit ne pouvaient que plaire à celui qui venait de citer dans l'Essai de longs passages du Jour des Morts1, et s'amusait à traduire en vers une élégie de Gray sur les Tombeaux champêtres2. Cela sentait encore son Rousseau. N'était-ce pas Rousseau qui avait inspiré tant de pages de l'Essai, si bizarrement juxtaposées aux objections voltairiennes, le soin de la conciliation étant laissé au lecteur3?

(1) Essai, I, chap. XXII. ↩

(2) Paris (11 décembre 1797) publie deux traductions en vers de l'élégie de Gray, l'une est donnée comme de « M... de Saint-Malo, auteur de l'Essai sur les Révolutions anciennes et modernes », et le rédacteur, en louant les deux morceaux, dit qu'il est assez naturel que, dans leur situation, des émigrés écrivent sur les cimetières. Dans les OEuvres, l'élégie est datée de 1796 ↩

(3) Ainsi le passage : « Il est un Dieu ; les herbes de la vallée et les cèdres du Liban le bénissent... » (II, 286) qui passa dans le Génie du christianisme, ou l'éloge des curés de campagne, qui eut le même sort, ↩

Comme les deux amis avaient à cet égard même goût et même sentiment, on peut penser que ce fut surtout sur ce terrain de « l'imagination catholique » que se fit leur liaison intellectuelle et que se développa la sympathie.

Sur un autre point, sur la valeur sociale et politique de cette même religion, l'accord probablement ne fut guère plus difficile, ni plus long à établir. Pour avoir abjuré ses erreurs philosophiques et se trouver, à l'heure actuelle, bien revenu, surtout depuis Fructidor, de l'idéologie et des idéologues, Fontanes n'était nullement devenu, sous l'influence de Joubert ou de tout autre, comme on le croit quelquefois4, un croyant convaincu. Il suffirait, pour s'en assurer, de jeter un coup d'œil sur sa lettre à Lucien Bonaparte du 18 avril 1801, dont il sera question plus loin.

(4) Cf. L. SícHé, a Genèse du Génie du christianisme ». (Revue bleue, 1902, p. 500.) ↩

Mais, quant à l'appui utile que pouvait trouver en la religion et en ses ministres de tout ordre le gouvernement, quel qu'il fut, qui devait succéder au Directoire, dont les jours étaient, selon lui, comptés, c'était autre chose. Les désordres de la Révolution lui avaient ouvert les yeux sur l'insuffisance sociale de l'idéologie, et, au moment de la réaction thermidorienne, il s'était souvenu à propos des paroles à lui dites, en 1787, par le philosophe genevois Bonnet :

Il est temps, avait dit Bonnet, que la véritable philosophie se rapproche, pour son propre intérêt, d'une religion qu'elle a trop méconnue, et qui peut seule donner un essor infini et une règle sûre à tous les mouvements de notre cœur...

Et Fontanes avait brodé sur ce texte un article du Mémorial. Il était déjà l'homme qui allait faire sienne la devise : « Point de culte, point de gouvernement », et déclarer tout catégoriquement qu'après une armée victorieuse il ne connaissait point « de meilleurs alliés que les gens qui dirigent les consciences au nom de Dieu1 » .

(1) Cf. la lettre susdite à Lucien Bonaparte. ↩

D'autre part, M. Baldensperger a fort bien montré2 à quel point était devenue courante, dans les milieux émigrés fréquentés par Chateaubriand depuis la publication de l'Essai, l'idée que la persistance des traditions catholiques était une garantie contre-révolutionnaire, et que le sentiment chrétien était nécessaire au maintien de l'ordre social, à la stabilité des institutions, à l'accomplissement espéré de la Restauration3.

2) Article cité. ↩

(3) M. Baldensperger cite d'intéressants passages de Montlosier, de Lelly-Tollendal, de Peltier, de Calonne, où se manifeste clairement cette opinion. ↩

Tout porte donc à croire que, sur ce point encore, Chateaubriand, s'y trouvant préparé d'avance, se pénétra vite des idées de Fontanes, tout en réservant, bien entendu, au moins autant que Fontanes lui-même, ses croyances intimes ; car, il ne faut pas l'oublier, c'est précisément à cette époque4 qu'il écrivait en marge de son Essai les gloses si terriblement impies que Sainte-Beuve a le premier signalées5.

(4) Fin de 1797. ↩

(5) SAINTE-BEUVE, Lundis, t. X. ↩

Fontanes pressa-t-il alors son jeune ami de mettre son talent, ce talent qui perçait, et se perdait dans les fragments inédits dont il avait eu connaissance, au service de ces idées? Chateaubriand l'offrit-il de lui-même? On n'en sait rien.

Ce qu'on sait, le voici : il y avait à Londres un agent des princes qui était la, avec le due d'Harcourt, ce qu'étaient, ou ce que furent plus tard, à Hambourg de Thauvenay, à Vienne La Fare, à Madrid le duc d'Havré, à Rome de Vernègues, à Lisbonne de Coigny, à Naples de Chastellux. Tous avaient pour mission de mener des négociations plus ou moins occultes avec les gouvernements étrangers, de fournir des renseignements sur l'état de l'opinion en France et dans le pays où ils résidaient, de coordonner les efforts de l'émigration, de recueillir des fonds et aussi d'en distribuer pour les besoins de la cause bourbonienne1.

(1) Ce du Theil distribuait de l'argent quand il y en avait dans la caisse. Quand il n'y en avait pas, il en récoltait, et en fournissait au comte d'Artois qui dépensait largement. Il avait notamment inventé un moyen peu recommandable d'en procurer à son maître (DE BOIGNE, I, 180). - Cf. aussi sur du Theil une brochure de MÉHÉE DE LA ToUCHE, parue en 1804 : Alliance des Jacobins de F'rance avec le ministère anglais. ↩

A peine arrivé à Londres, Fontanes, royaliste de marque, et manquant d'argent, se trouva en rapport avec du Theil, et ce fut Chateaubriand qui le conduisit chez lui (2). L'audience étant particulière, nul n'y assista et Chateaubriand lui-même resta dans l'antichambre, confondu dans la foule des solliciteurs. II est donc impossible de savoir au juste ce qui s'y dit. Mais il est certain que Fontanes demanda pour lui-même et, quoique ex-monarchien, obtint une subvention de l'agent des princes. Elle lui sera reprochée plus tard, et combien amèrement!

Il en demanda une aussi pour Chateaubriand, mais la, soit qu'il eût été moins éloquent, soit que son ami parût à du Theil moins intéressant, il n'obtint qu'une promesse.

Chateaubriand nous dit que son ami sortit fort satisfait :

M. du Theil avait promis d'encourager la publication de mes ouvrages et Fontanes ne pensait qu'à moi.

Quels ouvrages ? Le frère du roi sans trône n'étant pas en mesure d'encourager les tentatives littéraires d'un inconnu, il est clair qu'il ne peut être ici question des Natchez ou d'une continuation de l'Essai, ou de René, ou de quoi que ce soit d'analogue. Sans doute il s'agissait de quelque subvention en vue d'encourager la publication d'écrits royalistes.

On attendit donc la réalisation de cette promesse, pour laquelle Fontanes revint à la charge, et, en attendant, une grande intimité d'existence et de pensée s'établit. Fontanes

s'était logé près de Chateaubriand qui s'était fait son cicérone et lui montrait Londres, quand il ne l'emmenait pas dans la campagne, ou quand ils n'assistaient pas ensemble à des réunions royalistes comme celles ou Cléry, nouvellement débarqué, donnait lecture de son journal de la captivité du roi au Temple1.

(1) O.-1., II, p. 167 et suiv. ↩

C'est au cours de ces conversations et de ces promenades que l'adhésion du disciple au maître se fit, absolue et complète, car Fontanes écrira, peu après l'avoir quitté, à Chateaubriand :

Vous êtes la seconde personne (la première était Joubert) à qui, dans le cours de ma vie, j'ai trouvé une imagination et un cœur de ma façon2.

(2) Lettre du 28 juillet 1798. ↩

Et Fontanes, qui vit à Londres des subsides de du Theil, agent du comte d'Artois, qui est lié avec l'irréductible Peltier par qui il est présenté aux notabilités de l'émigration et notamment au duc de Bourbon, choses qui seront plus tard de la part du même Peltier la matière de reproches sanglants dans l'Ambigu3, Fontanes compte au parti absolutiste et y entraîne Chateaubriand, lequel s'éloigne un peu de ses amis monarchiens et espère en revanche participer aux largesses de du Theil.

(3) Cf. Ambigu, n°s des 31 janvier et 10 avril 1804. ↩

Au bout de sept à huit mois, Fontanes, qui, malgré les secours monnayés qu'il reçoit des princes, par du Theil, n'a pas cessé d'essayer de rentrer en grâce auprès du Directoire4, commence à s'ennuyer tout à fait. Il croit pouvoir retourner en France, mais non directement. Il lui faut faire un crochet par Hambourg, autre centre d'émigration, mais d'un autre esprit que Londres, et où le royalisme se relâchait. C'était « comme une espèce de purgatoire où les personnes qui méditaient de rentrer en France venaient se préparer à l'abjuration de leurs principes exclusifs5 ». Vraiment Fontanes n'avait pas besoin de passer par là ! A Hambourg, il est d'ailleurs arrêté quelque temps par une recrudescence de sévérité du Directoire à l'égard de ses ennemis. Fort effrayé par les fusillades d'émigrés qu'on signale alors de tous côtés1, il juge bon, avant de rentrer, de rompre les communications avec le comité de Londres, composé de brouillons compromettants.

(4) Peltier lui rappellera (Ambigu du 3l janvier 1804) qu'il lui portait « dans son modeste garret de Panton Square les lettres par lesquelles le régicide Johannot lui mandait qu'il n'avait pu fléchir en sa faveur le régicide Rewbell » et qu'alors c'étaient les princes qui le faisaient vivre, ↩

(5) DE BOIGNE, 1, 160. ↩

(1) Voir le Paris des six derniers mois de 1798. ↩

L'orage inattendu qui vient d'avoir lieu à Paris, écrit-il à Chateaubriand de Hambourg (28 juillet 1798), est causé, j'en suis sûr, par l'étourderie des agents et des chefs que vous connaissez. J'en ai la preuve évidente entre les mains. D'après cette certitude, j'écris Great Pulteney Street (où demeurait du Theil), avec toute la politesse possible, mais aussi avec tous les ménagements qu'exige la prudence. Je veux éviter toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le séjour que je veux choisir2.

(2) Cf. la lettre dans PAnurs, Chateaubriand, sa femme et ses amis, p. 34, Cette lettre figure dans les Mémoires d'O.-T., II, 173. ↩

Il est moins discret avec Chateaubriand à qui il apprend qu'il va se fixer dans le voisinage de Saint-Germain. Mais il laisse de côté, pour le moment, la politique royaliste, dangereuse, et redevenant homme de lettres, il travaille à avancer sa Grèce sauvée :

J'ai fait la moitié d'un nouveau chant sur le bord de l'Elbe et j'en suis plus content que de tout le reste.

Il conseille à Chateaubriand d'en faire autant et d'avancer ses Natchez.

Ce que vous m'en avez lu, et surtout dans les derniers jours, est admirable et ne sortira plus de ma mémoire3.

(3) Ibid., même lettre, ↩

Et pensant toujours au solide pour ses amis comme pour lui. c'est une justice à lui rendre, il espère que « la parole si souvent donnée par le contrôleur général des finances (du Theil) est au moins acquittée en partie »

Mais Chateaubriand, resté à Londres, et qui n'a pas obtenu la subvention sollicitée, Fontanes étant sur place, insistant, et quand on comptait sur lui, l'obtient encore moins, Fontanes parti, et, qui plus est, déjà suspecté de tiédeur ou de négligence, peut-être de défection ou de trahison. Du Theil, toujours « environné de tous ces défenseurs du trône et de l'autel qui battaient les pavés de Piccadilly, d'une foule d'espions et de chevaliers d'industrie échappés de Paris sous divers noms et divers déguisements, et d'une nuée d'aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de contre-révolution1 » a confondu Chateaubriand dans cette foule. Et comment, e cette époque, l'en eût-il distingué?

(1) O.-T., II, 168. ↩

Le Contrôleur des finances n'a point tenu sa parole, répond-il à Fontanes (15 août 1799), et je suis très malheureux.

Pas d'argent, pas d'écrit politique. L'éclosion du polémiste, qu'un obscur instinct poussait peut-être alors à se révéler, est ajournée dans le futur, et voilà Chateaubriand, comme l'ontanes, absorbé de nouveau par la pure littérature, et tout à ses Natchez, auxquels il ne cesse en ce moment de penser et de travailler.

Privé de Fontanes, il est retombé, semble-t-il, dans une quasi-solitude ; il est toujours pauvre et il est de nouveau fort triste. Il est même probable que l'attitude suspecte de Fontanes lui a nui dans les milieux émigrés. Dégoûté lui aussi de la politique royaliste, il ne cherche point à y ramener Fontanes :

J'ai laissé là toutes vos anciennes connaissances... Quelques personnes m'ont questionné sur votre compte. J'ai répondu comme je devais. Il paraît que beaucoup de petites gens sont peu contents de vous. Au nom du ciel, évitez tout ce qui peut vous compromettre, laissez à d'autres un métier indigne de vos talents et qui troublerait le reste de votre vie et celle de vos amis2.

(2) 15 août 1798. Correspondance de Chateaubriand, I, 11. MM. Louis Thomas et Champion ayant bien voulu me communiquer, au fur et à mesure, les épreuves de la Correspondance, qu'ils publient, je référerai à leur ouvrage, autant que me le permettra l'avancement de son impression. ↩

Ces conseils n'étaient pas indispensables; Fontanes n'avait garde de se compromettre encore sans profit. Du reste, la confiance de son ami n'a pas faibli. Plus que jamais il s'attache à lui, prodiguant les marques d'attachement, de dévouement, si humble, lui dont on n'a jamais vanté l'humilité.

Si je SUIS la seconde personne à laquelle vous avez trouvé quelques rapports d'âme avec vous, vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais : tête, cœur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie... Vous possédez sans aucun doute le plus beau talent de France... Est-il donc possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le ciel a fait pour vous et que vous songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée?... De vous à moi, et de la Grèce sauvée aux Natchez, la chute est immense; mais vous voulez que je vous parle de moi...

Et il lui indique le plan des Natchez, une « division toute antique » en livres, qui doit se ressentir de l'influence de Fontanes; il y a un livre de l'enfer, un livre du ciel, etc.1.

(1) Correspondance de Chateaubriand, 1, 11. ↩

Ainsi retombé à peu près dans son premier isolement et plus que jamais démuni d'argent depuis que, devenu auteur, il a cessé ses leçons de français, il se rapproche de Peltier, l'homme de ressources, qui l'a une première fois tiré d'affaire. Les Mémoires d'outre-tombe ne mentionnent ce rapprochement qu'en raccourci, sous la forme d'une excursion improvisée vers Hampton Court et Oxford2. Cela est regrettable, car Chateaubriand eût certainement pu trouver là-dessus dans ses souvenirs des détails qui nous eussent intéressés. Bien plus tard, le noble vicomte a parlé avec une désinvolture peu reconnaissante de cet « hilareux » confrère, et on ne s'est généralement pas avisé de lui en faire reproche. On a bien critiqué l'absence de gratitude dont il a fait preuve à l'égard de celles qui l'avaient aimé, une seule exceptée, mais personne n'a relevé le ton dégagé, délibéré et moqueur qu'il prend avec Peltier.

(2) О.-7., II, 216. ↩

Ne parlons pas des services rendus à l'émigré besogneux par l'homme de ressources ; tout en combattant sans relâche pour le roi légitime, Peltier buvait en champagne, disent les Mémoires, les riches appointements que lui servaient en sucre les nègres d'Haïti. Il était à Londres leur chargé d'affaires ! Combien d'émigrés eurent recours à cette bourse aux mailles relâchées! Mais là n'est pas le principal. Il y a chance pour que la verve, le tempérament, l'activité de cet endiablé Peltier n'aient pas été sans influence sur le jeune talent de Chateaubriand, et pour que le polémiste qu'il fut plus tard ait été éveillé, pour une part, la moins solennelle, mais la plus vivante, par le hardi pamphlétaire des Actes des Apôtres, du Paris et de l'Ambigu. Peltier fut, trop tôt, un grand journaliste, en un temps où le métier ne menait à rien, et pas même à la gloire. On prend un singulier intérêt, aujourd'hui encore, à feuilleter la longue collection de ses articles cruellement injustes, mais passionnés, mordants, implacables, et quelquefois bien clairvoyants dans leur insolente éloquence.

Il y a dans tout Chateaubriand, dans celui des Martyrs ou des Natchez comme dans celui du Conservateur ou des Mémoires, deux écrivains, quelquefois très fondus l'un dans l'autre, l'un guindé, solennel, phraseur et périphraseur; celui-là est froid, poncif, ennuyeux; c'est celui qui se souvient trop des leçons de Fontanes. Mais il y en a un autre, incroyablement vif, hardi dans ses images, dans la propriété énergique des termes, créateur d'un verbe précis, vivant, pittoresque et neuf. On peut croire que cet autre, avec tout son génie, doit un peu à Peltier. Or, au seul Fontanes, marquis et pair, fut payé dans les Mémoires le tribut des éloges reconnaissants, et Peltier, bohème « scalabreux », fut expédié en deux ou trois passages à peine sympathiques. Nous pensons qu'il méritait mieux.

Il est vrai que c'est un des traits de l'orgueil romantique que la dissimulation des origines, surtout en matière littéraire ou artistique, la grande affaire étant de frapper le vulgaire stupide par le spectacle d'une continuelle génération spontanée et de l'ébahir par la soudaineté mystique des illuminations du génie : prolem sine matre creatam!

Donc, Peltier, qui avait déjà fait accueil au jeune émigré dans son Paris, en publiant en décembre 1797 l'Élégie de Gray, publie encore une fois de lui, en décembre 1798, l'histoire d'Azakia, en attendant qu'il lui prête bientôt son journal pour un essai de plus de conséquence.

Voici dans quelle occasion : le citoyen Evariste Parny vient de produire sa licencieuse Guerre des dieux, soit qu'il veuille flatter par ce genre de production les goûts irréligieux des membres de l'Institut où il prétend pénétrer pour remplacer Delille, élu qui refuse de siéger, soit qu'il ait tout simplement obéi au penchant qui l'entraîne aux compositions érotiques. L'ouvrage, applaudi par les ennemis de la religion, fait dans les cercles de l'émigration londonienne un scandale effroyable. Le Paris du 15 mars 1799 constate le succès (trois éditions déjà !) et se désole. Le rédacteur estime que Parny sera poussé par ce détestable triomphe dans le sein de l'Institut, mais qu'il y entrera « marqué maintenant au sceau du crime ». Il ajoute que la publication d'un tel ouvrage lui parait « une chose plus fatale pour l'Europe que la conquête de deux nouveaux royaumes par les républicains », et il cite avec horreur une appréciation de Ginguené, alors directeur de l'Instruction publique, « vil prôneur », qui dit qu' « attaquer par des fictions ingénieuses ces religions ennemies du bonheur de l'homme, verser à flots le ridicule sur ce qui fit verser tant de sang, c'est bien mériter de la révolution, de la patrie et de l'humanité ».

Bref, l'émoi est à son comble chez les émigrés de Londres. Dans le Paris du 15 avril (1799), Peltier apprend à ses lecteurs que le libraire Deboffe, homme bien pensant, ayant reçu de France, sans les avoir demandés, un certain nombre d'exemplaires de la Guerre des dieux, les a aussitôt jetés au feu sous ses yeux. Il se réjouit aussi que Parny vienne d'échouer complètement à l'Institut qui a élu le jeune Legouvé. Enfin, dans ce même numéro du 15 avril, il insère une vive critique de l'ouvrage de Parny, en déclarant toutefois qu'il ne prend nullement à son compte et même qu'il désapprouve les principes relâchés et l'indifférence religieuse de son auteur.

Or, cet auteur anonyme ne paraît pas être un autre que Chateaubriand, alors si lié avec Peltier.

Comme le morceau est fort important, en voici l'analyse avec le texte des passages essentiels :