Première partie
Chapitre I. Le voyage d'Amérique (1791). -Le mariage (1792). - L'émigration (1792)
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Temps d'exil. - L'Essai sur les Révolutions (1797).
Il y a évidemment deux hommes en Chateaubriand : un homme d'action et un poète. Le poète, on peut le croire, n'a rien perdu, à aucun point de vue, à se doubler d'un homme d'action. L'homme d'action, par contre, a été fort éclipsé par le rêveur, le rêveur s'étant doublé à son tour d'un trop magnifique metteur en scène. Il faut s'y résigner. Le rêve, du reste, n'est-il pas, contre l'apparence, plus durable parfois que la plus indiscutable réalité? Atala, Blanca, Velléda vivent encore et vivront longtemps dans nos mémoires; qui, sauf les historiens de profession, se souvient des négociations de Vérone ou de la guerre d'Espagne?
Pourtant le fils du gentilhomme armateur et corsaire, restaurateur si intrépide par le négoce ou par la guerre de la fortune familiale et réduit plus tard dans l'inaction de Combourg à la plus sombre mélancolie, ce fils ne fut jamais homme à s'absorber totalement dans le rêve. Qui sait même si le rêve ne fut pas chez lui, de bonne heure, le refuge où se retirait son âme, dans le dépit de ne pouvoir jouer quelque rôle à sa convenance ?
Déjà, c'est bien le fils de ce père aventureux qui entreprend le fameux voyage d'Amérique1. Il importe assez peu ici qu'il ait borné ses pérégrinations au Niagara, ou même à quelque banale navigation sur l'Hudson. Songeons aux motifs complexes qui le poussèrent à s'embarquer à Saint-Malo en avril 1791.
(1) Nous négligerons, antérieurement, l'entreprise inattendue du jeune officier de Navarre-Infanterie pour se procurer de l'argent par le commerce des bas de coton. Voir sur ce point la série de lettres de 1790 publiées par le marquis DE GRANGES DE SURGÈRES, Une gerbe de lettres inédites de Chateaubriand, 1911. ↩
Motif poétique : il a conçu, tout jeune disciple de Rousseau, « l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature, ou de peindre les mœurs des sauvages, en les liant à quelque événement connu2 ». L'événement est le massacre de la colonie des Natchez, à la Louisiane, en 1727. Bientôt il s'aperçoit que les vraies couleurs lui manquent, et qu'il faut aller visiter les peuples qu'il veut peindre; cela déjà, à cette époque, n'est pas seulement d'un poète. Inutile de souligner l'importance de ce mobile au point de vue de la littérature. Mais d'autres nous retiendront davantage.
(2) Préface de la première édition d'Atala. ↩
Motif politique : partir pour l'Amérique, c'était émigrer vers une terre de liberté. Écoutons-le : « A cette époque, le mouvement d'émigration s'accroissait; mais comme on ne se battait pas, aucun sentiment d'honneur ne me forçait, contre le penchant de ma raison, à me jeter dans la folie de Coblentz. Une émigration plus raisonnable se dirigeait vers les rives de l'Ohio; une terre de liberté offrait son asile à ceux qui fuyaient la liberté dans leur patrie3.» Déjà l'homme que l'aventure attire perce dans le choix de la lointaine Amérique, préférée par le jeune émigré à l'Angleterre ou aux États du Rhin.
(3) Introduction du Voyage en Amérique, O.-T., I, 309. (Je cite les Mémoires d'outre-tombe d'après l'édition de BIRÉ, et les désignerai toujours par les initiales O.-T.) ↩
Mais, émigrer vers une terre de liberté, n'est-ce pas là une teinte ajoutée plus tard par un Chateaubriand devenu libéral et occupé à mettre de l'unité dans sa biographie? Nullement. Si l'on veut comprendre le Chateaubriand de cette époque, qu'on pense à l'engouement plus passionné que réfléchi de la jeune noblesse pour la révolution américaine, et plus spécialement au goût de la noblesse bretonne pour l'autonomie provinciale et en général pour l'indépendance. Il faut se souvenir de Chateaubriand le père, que « son sang breton rendait frondeur en politique, grand opposant des taxes et violent ennemi de la cour1 » .
(1) O.-1., 1, 192. ↩
Qu'on rapproche aussi le fils d'autres types du temps, et entre autres de ce marquis de la Rouërie, qui avait fait la guerre d'Amérique brillamment, mais sans profit, n'ayant rapporté de chez les insurgents que des dettes, une popularité locale et son nom familier de Colonel Armand. De retour, soit en son château de Saint-Ouen-de-la-Rouërie, peu éloigné de Combourg, soit à Fougères où il avait une maison et où le jouvenceau Chateaubriand le rencontrait en allant visiter ses sœurs, il se consumait dans l'inaction, rongé du besoin d'agir quand même2.
(2) LENOTRE, La Rouërie, p. 29. ↩
« Ses opinions, dit M. Lenôtre, ne paraissent pas avoir été d'une logique parfaite : il était à la fois royaliste et révolutionnaire; il tenait pour l'ancien régime en réclamant l'ancienne constitution bretonne, et, contre la cour, en désapprouvant les tendances hostiles à l'esprit philosophique des parlements. Nous croyons qu'il était surtout dévoré d'un besoin d'activité et qu'il recherchait toutes les occasions de luttes et de conflits. » Ainsi, un peu plus tard, dans la conjuration bretonne, le concours ardent qu'il apportait à la cause royale n'était pas absolument désintéressé, paraît-il, et comportait comme conditions le rétablissement des anciens Etats et l'autonomie de la Bretagne.
Cet état d'esprit était celui de bien d'autres. C'était alors, selon toute vraisemblance, celui du chevalier de Chateaubriand, cadet breton.
Il part, du reste, pour un autre motif encore. Il s'agissait de découvrir un passage du Pacifique dans l'Atlantique, par le pôle. Il serait parti de New-York avec deux chariots traînés par des bœufs, aurait marché vers l'ouest, reconnu la source du Mississipi, repris sa route à l'ouest en traversant « la haute Louisiane » et en suivant le 40° parallèle jusqu'au Pacifique. De la il devait remonter vers le nord en explorant la côte, mal connue, doubler le cap septentrional, et, si le passage n'existait pas, revenir à New-York par la baie d'Hudson1.
(1) Il n'est pas sans intérêt de noter que ce plan est déjà exposé dans une note de l'Essai de 1797 (deuxième partie, chap. xxII). Il y reviendra plus tard dans les Mémoires, 1, 365. Essai sur les Révolutions, I, XXXII. ↩
On a souvent raillé, c'était un jeu facile, la curieuse disproportion des moyens et du but en cette singulière équipée. Soit; il avait vingt-deux ans. Mais le mobile reste : l'activité avide de se dépenser, mal réglée, mal mesurée, il est vrai, et, à défaut des préparatifs et des maturations nécessaires, la volonté d'agir, cette ardeur d'aller au loin chercher la gloire pour se révéler, en attendant que ce soit pour se faire aimer.
Comme il n'y a plus de guerre la-bas, il ne pourra qu'aller faire un bref pèlerinage aux champs de Lexington. Il s'abandonnera à ses réflexions « en foulant cette terre philosophique (2) ». Il ne saurait être question maintenant de revenir un Lafayette, héros doublement émancipateur, dont la gloire ébranle les imaginations, ou même un colonel Armand, mais il espère rapporter au pays malouin quelque chose comme le renom d'un Cook, découvreur de terres lointaines, dont (même longtemps après) il ne prononcera jamais le nom sans admiration .
Bien des années plus tard, un de ses compagnons de voyage, l'abbé de Montdésir, évoquant ses souvenirs, le revoit sur le vaisseau qui l'emporte, le diable au corps, et un peu énergumène. & C'est sans contredit, dit-il dans sa Relation3, un homme de talent, de parole et d'action. »
3) Publiée par M. Victor GIRAUD, dans I Introduction de son édition d'Atala. ↩
Parti avec peu de ressources, il revient, huit mois après, rembarqué à crédit, sans argent ni auréole. A peine de retour4, la question de l'émigration, de la vraie émigration offensive et en masse, se pose à lui, et pressante. Ce sera son premier acte politique, et c'est un des moments les plus obscurs de sa vie. Maintes fois il nous a dit combien il avait peu partagé l'erreur de ces émigrés qui comptaient revenir en force dans un mois, dans six semaines, pour restaurer le roi absolu et étouffer la Révolution en un tour de main, non sans de cruelles représailles. Il nous a répété qu'il était parti par point d'honneur, sans illusion ; mais cela, il ne l'a écrit que longtemps après les événements. Il n'est pas sur qu'il ait été à ce point clairvoyant, aussi indépendant des préjugés de ceux qui l'entouraient. Sans preuves certaines, on peut croire qu'il avait sa part des illusions et des préjugés courants, qu'il entrevoyait comme tant d'autres un rôle à jouer, un rôle avantageux qui, peut-être, le désignerait au roi, ou à ses frères, ou à la reine. Cela l'eût tiré de l'obscurité plus vite et plus sûrement qu'une exploration en des terres reculées d'où l'attention du monde était distraite.
(4) Il a pris terre au Havre le 2 janvier 1792. ↩
Quoi qu'il en soit, pour émigrer, il fallait de l'argent, et cette nécessité se manifestait plus impérieusement peut-être qu'au moment du départ pour l'Amérique, car, en cette croisade, tout cadet de Bretagne qu'on était, il fallait tenir son rang et faire figure de noble. Un aventurier hardi pouvait, si trop de circonstances géographiques ou autres ne s'y fussent opposées, découvrir le passage nord-ouest sur un char à bœufs; mais qu'eût-on fait à l'armée des Princes d'un héros loqueteux? Certes, on en vit beaucoup de cette sorte quelques mois plus tard, sous la bannière des Condé, mais c'est ce qu'alors on ne prévoyait pas.
Donc, il fallait émigrer décemment. Chateaubriand y pourvut par le moyen du mariage, ou plutôt, prétend-il, on y pourvut pour lui.
« On me maria afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer au soutien d'une cause que je n'aimais pas (1). » Telle fut la première conséquence, inattendue, de sa résolution d'émigrer.
Bien controversée, l'histoire de ce mariage avec une amie de Lucile de Chateaubriand, Céleste Buisson de Lavigne, orpheline de père et de mère, vivant chez son grand-père, et riche alors, d'après les Mémoires, de 5 à 600 000 francs !
On connaît le récit de Chateaubriand. L'affaire est menée à son insu par ses sœurs. Ce qui reste de famille à la jeune fille consent facilement. Seul un oncle maternel, M. de Vauvert, grand démocrate, s'oppose au mariage de sa nièce avec un aristocrate. La pieuse mère de Chateaubriand exige que le mariage soit célébré par un prêtre non assermenté, ce qui a lieu, et en secret. (N'oublions pas que nous sommes sous le régime de la Constitution civile du clergé.)
M. de Vauvert apprend la chose. Se substituant au grand-père qu'il prétend tombé en enfance, il attaque en justice le mariage où il ne veut voir qu'un rapt. Il y a procès. En attendant le jugement, Mlle de Lavigne, qui n'a pas encore eu, paraît-il, de communication avec son mari, est enlevée par arrêt de justice et mise sous séquestre dans un couvent de Saint-Malo. L'affaire se plaide. Le tribunal juge l'union valide au civil. Les deux familles, ou ce qui en restait, étant d'accord, le fâcheux M. de Vauvert se résigne et se désiste ; le curé constitutionnel « largement payé » ne réclame plus contre la bénédiction nuptiale du prêtre non assermenté. Mile de Lavigne, sortant de son couvent, devient Mme de Chateaubriand.
On s'est demandé d'abord comment un tribunal avait pu juger valide au civil une union célébrée secrètement par un prêtre non assermenté, alors que, comme le fait remarquer M. Chédieu de Robethon, « en vertu de la loi du 14 septembre 1791, le clergé constitutionnel restait chargé des actes de l'état civil jusqu'à ce que la loi instituât d'autres fonctionnaires, ce qui n'eut lieu que par la loi du 20 septembre 17921 ».
(1) CHÉDIEU DE ROBETHON, Chateaubriand et Mme de Custine, p. 17. ↩
Ensuite pourquoi Chateaubriand ne mentionne-t-il pas et a-t-il l'air de dissimuler ce fait important que le curé constitutionnel «largement payé », qui ne réclame plus contre la première bénédiction nuptiale, a pour être satisfait cette excellente raison qu'il a lui aussi donné la sienne, en l'église paroissiale de Saint-Malo, le 19 mars 1792, comme en font foi les registres de l'état civil de cette ville2.
(2) Ibid., p. 18. - On trouvera l'extrait des registres de Saint-Malo reproduit par M. Biré, d'après M. Ch. Cunat, au tome II de son édition des Mémoires d'O.-T., p. 551. ↩
Ces inexactitudes ont fait prendre en considération cette extraordinaire anecdote que Sainte-Beuve tenait de Viennet, son collègue à l'Académie, et qu'il faut bien rapporter une fois de plus :
M. Viennet, dans ses Mémoires (inédits), raconte qu'étant entré en service dans la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. de la Vigne Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet : «Je le connais; il a épousé ma nièce et il l'a épousée de force. » Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mlle de La Vigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un vrai prêtre, et, surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau neveu : « Vous allez maintenant, monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l'heure » Ce qui fut fait. M. de Pongerville, étant à Saint-Malo en 1851, y connut un vieil avocat de considération, qui lui raconta le même fait et exactement avec les mêmes circonstances1.
(1) SAINTE BEUVE, Chateaubriand et son groupe, II, 406. ↩
Il paraît que cette anecdote Viennet la racontait à qui voulait l'entendre. Sainte-Beuve en avait fait une note et l'avait soumise à Viennet qui n'y avait changé que quelques mots. Il la possédait encore manuscrite vers la fin de sa vie avec les corrections de la main de Viennet2.
(2) l'après M. Chédieu de Robethon qui eut à ce sujet un entretien avec Sainte-Beuve, vers la fin de sa vie. (Ouv. cité, p. 23.) ↩
Sainte-Beuve en concluait que Chateaubriand, ayant à se marier devant un prêtre non assermenté, selon le désir de sa mère, et s'étant engagé à en trouver un, avait imaginé, dans son indifférence et son irrévérence d'alors, de s'en dispenser en improvisant avec quelques figurants de bonne volonté une comédie de mariage à laquelle l'oncle de sa femme serait venu mettre bon ordre. Il ajoutait que ce point éclairci ferait peut-être mieux comprendre le chagrin que Chateaubriand fit à sa mère, nous dit-il lui-même, par ses égarements3.
(3) SAINTE-BEUVE, Chateaubriand et son groupe, II, 406. ↩
Cette interprétation piquante scandalisait beaucoup les défenseurs de Chateaubriand. Mais il faut avouer qu'elle n'était pas trop messéante à l'entreprenant jeune homme que nous fait entrevoir l'abbé de Montdésir, et en outre le pittoresque n'y perdait rien.
Présenté de la sorte, le mariage de Chateaubriand faisait un peu penser à la façon dont l'Ingénu de Voltaire, qui, lui aussi, revenait du lac Ontario, voulait épouser la belle Saint-Yves. Le pétulant chevalier aurait ainsi poussé sa pointe à la huronne, soit sous la simple impulsion d'une jeunesse fougueuse, soit avec le secret désir de mettre une famille récalcitrante en présence du fait accompli. C'est alors qu'il aurait imaginé, à la fois pour lever certains scrupules et pour contenter sa mère, quelque comédie de mariage, aujourd'hui pur vaudeville, plus vraisemblable en un temps où les prêtres non assermentes se cachaient pour célébrer le culte et où nombre de fidèles usaient clandestinement de leur ministère.
Cela aidait de plus à expliquer, par les regrets, peut-être par les remords d'une jeune fille pieuse, et par l'hostilité persistante de la famille, l'énigmatique séparation conjugale d'une douzaine d'années qui s'ensuivit bientôt pour se prolonger bien après l'émigration1.
(1) La vie commune interrompue en juillet 1792 par l'émigration ne fut reprise qu'en 1804. ↩
Cela pouvait encore s'étayer d'un propos de Mme de Chastenay2, un temps familière de la Vallée aux Loups, qui dit tout net de Mme de Chateaubriand, comme une chose admise, courante et connue, qu'elle fut enlevée.
2) Mémoires, 11, 82. ↩
Mais M. Le Braz a retrouvé à Rennes l'acte du premier mariage qui fut secrètement mais réellement célébré le 21 février 1792, par l'abbé Louis Buard, insermenté, en présence de Mme de Chateaubriand, mère de Chateaubriand, de Mme de Marigny et de Lucile de Chateaubriand, ses sœurs3.
(3) Communication qu'a bien voulu me faire M. Le Braz. ↩
L'histoire du mariage de comédie s'évanouit donc, mais il ne s'ensuit pas que tout soit faux dans l'anecdote de Sainte-Beuve. Il reste que Chateaubriand épousait pour la dot et que, marié devant un curé insermenté, il était au point de vue civil aussi peu marié que par un mariage de comédie. Il est fort vraisemblable que, dans l'exaltation de ses sentiments de gentilhomme à la veille d'émigrer, il n'ait pas voulu entendre parler d'un autre mariage, ce qui ne faisait pas l'affaire de l'oncle démocrate chargé de défendre au civil les intérêts de la jeune fille. Qu'en cette extrémité l'oncle ait eu recours à la contrainte pour venir à bout d'une résistance intransigeante, rien d'impossible. Et par là s'expliquerait la rigueur des clauses du contrat1 qui fut signé le 17 mars 1792, deux jours avant le second mariage.
(1) Cf. HERPIN, « les Tiroirs de Chateaubriand », Mercure de France, 16 mars 1911. ↩
En tout cas, et l'objet de son mariage étant, à défaut des circonstances, bien connu, il était temps qu'il se mariât. Un mois plus tard, le 20 avril 1792, l'Assemblée législative déclarait la guerre à l'Autriche, et le mouvement de l'émigration s'en trouvait précipité.
Il vient à Paris avec sa jeune femme, consulte et se concerte. Le sage Malesherbes, qu'il rencontre chez sa belle-sœur2, le presse, avec l'autorité de son âge et de son caractère, de donner suite à ses projets.
(2) Son frère aîné avait épousé Mlle de Rosambo dont la mère était une des filles de Malesherbes. Malesherbes avait, en 1792, soixante et onze ans. ↩
Pourtant Chateaubriand n'émigre pas encore. C'est qu'il a éprouvé, relativement à la fortune de sa femme, une grosse déception. Il paraît que cette fortune était en rentes sur le clergé. Elles n'étaient plus payées ! Financièrement, l'affaire est manquée, et tant pis si elle n'est que financière ! Que faire ? Emprunter. Chateaubriand emprunte. Ce n'est pas la première fois (il est revenu d'Amérique à crédit), ni la dernière. Cette fois, 10 000 francs. A peine les a-t-il en mains, qu'il les joue, l'écervelé, et les perd, sauf1 500 francs qu'il ne sauve du tripot que pour les oublier, en sortant, dans un fiacre. Il rentre chez lui, raconte à Mme de Chateaubriand qu'il a laissé les 10000 francs dans le fiacre. Que pensa et que dit celle dont il a écrit : « La tromper en rien est impossible3 » ? Le chercher n'est pas de notre sujet. Remarquons seulement cette légèreté qui nous aide encore à retrouver en ce jeune homme ces traits communs à tant de gentilshommes d'alors : insouciance, imprévoyance, imprudence, naïveté, tête folle et ardente, mœurs faciles, traits peut-être un peu moins communs plus tard (1).
(3) O.-7., II, 7. ↩
(1) C'est Chateaubriand lui-même qui le remarque en 1826 : « Les mœurs sont loin d'être aussi corrompues qu'elles l'étaient au commencement de la Révolution; les scandales domestiques sont aujourd'hui presque inconnus ; la France est devenue plus sérieuse, et la jeunesse même a quelque chose d'austère.i (Préface de la nouvelle édition de l'Essai sur les Révolutions.) ↩
Mais les 1 500 francs du fiacre se retrouvent par miracle, et Chateaubriand émigre avec son frère, sans sa femme, en cadet de Bretagne qu'il reste, pauvre d'écus, riche d'ambition. Nous sommes en juillet 1792.
En octobre, la campagne finit dans la débâcle de l'armée des Princes, après Valmy, et alors commence l'odyssée lamentable qui conduit à Londres, en mai 1793, un Chateaubriand misérable, désabusé, malade de corps et d'esprit, propriétaire de trente louis.
A Londres, il participe à la détresse des émigrés réfugiés comme lui ; elle est générale. Mais la sienne est extrême. Pour ne pas mourir de faim, il fait des traductions du latin et de l'anglais; puis, travail plus relevé et plus digne d'un gentilhomme, travail de savant, il se met au service d'une société d'antiquaires de province qui, préparant une histoire du comté de Suffolk, a besoin d'un Français pour déchiffrer des manuscrits français du douzième siècle, d'une certaine collection Camden.
Du moins c'est lui qui nous dit cela dans les Mémoires d'outre-tombe. Mais M. Dick2, ayant patiemment contrôlé ces dires, prétend que la société d'antiquaires n'a jamais existé, non plus que la collection Camden, et M. Anatole Le Braz3 qui a fait sur cette mème période de la vie de Chateaubriand, de minutieuses et sagaces recherches, affirme, comme M. Dick, et avec preuves à l'appui, que Chateaubriand exerçait simplement les honorables fonctions de professeur de français dans les deux petites villes de Beccles et de Bungay.
(2) Revue d'histoire littéraire, 1908. ↩
(3) Revue de Paris, 15 août 1907, 15 juillet, 1er et 15 septembre 1908. ↩
Renvoyons le lecteur, pour le détail, à ces très curieuses études. Elles ne nous intéressent ici qu'indirectement, tout en nous montrant une fois de plus, s'il en était besoin, combien les récits de Chateaubriand demandent à être contrôlés.
En même temps que ses leçons de français lui permettent de vivre, et même, en améliorant un peu sa condition matérielle, de rétablir sa santé compromise, il travaille à la rédaction de ses Natchez, réalisation d'un rêve de jeunesse et presque d'enfance1.
(1) Préface d'Atala. ↩
Pour ce travail tout poétique, il utilise, selon M. Le Braz, les indications du pasteur Ives, de Bungay, qui a exercé quelque temps son ministère en Amérique, et aussi sa bibliothèque où il fait la connaissance d'auteurs comme Bartram et Carver, grand secours pour ses évocations exotiques, ainsi que l'a montré M. Bédier2.
(2) Études critiques, 1903. Essai sur les Révolutions, chapitre Aux Infortunés. ↩
Voilà pour le rêve. - Mais à côté du rêve, il y a la réalité. Elle est triste terriblement. Il est si malheureux qu'il va écrire : « Je ne vois qu'une infortune réelle, celle de manquer de pain. Quand un homme a la vie, l'habit, une chambre, et du feu, les autres maux s'évanouissent (3). » Pourtant peut-être ces privations lui sont-elles moins sensibles à certaines heures que l'humiliation de sa pauvreté qui le contraint à s'isoler, à se séparer de toute société « parce que la société est l'ennemie naturelle du malheureux4 » et qui lui fait baisser la tête quand il erre dans les rues.
(4) Ibid. ↩
Mais ce Breton têtu ne perd pas facilement l'espoir. Il se rappelle l'antique devise de sa famille, la sienne : Je sème l'or, devenue en sa misère durement ironique ; il songe au père énergique qui, sans désespérer, dans une passe aussi critique, rétablit la fortune des Chateaubriand.
Du moins le père avait-il, en vrai Malouin, sa double voie tracée d'avance : pour la paix, le négoce de mer, et pour la guerre, la course. Mais la voie du fils, où est-elle? Rêver est bien ; agir est mieux. Encore faut-il savoir en quel sens agir. Comment orienter une jeune destinée, quand tout autour la vieille société fait ruine? Comment percer un si ténébreux avenir ? Voilà le sujet des réflexions auxquelles l'invite d'ailleurs la solitude, en sa maturité d'hier née subitement de l'adversité.
D'abord, en face de lui, un grand fait : la Révolution, et, tout naturellement, cette question : doit-elle durer? Selon la réponse, on pourra ponter sur le Roi ou sur la Révolution.
Avaient-ils raison, les Ginguené, les Chamfort, qu'il fréquentait à Paris en 1789 et 1790, avant son voyage d'Amérique, et qui croyaient au triomphe des idées nouvelles? Certes, il avait dû être grandement sensible à leur influence puisqu'il nous a avoué que, si la Révolution n'avait pas débuté par des crimes, elle l'aurait entraîné1.
(1) O.-1., 1, 334. ↩
Puis l'éloignement l'a distrait de ces influences ; la force des traditions, l'exemple de la famille l'ont jeté dans l'émigration, et non sans doute, encore une fois, sans d'ambitieuses espérances. Mais, s'il partit avec beaucoup plus de confiance qu'il n'en avoue, il faut le croire certainement lorsqu'il nous conte les déceptions qui l'accueillirent de l'autre côté de la frontière, dès Bruxelles, au contact de « l'émigration fate v. Là, il est sûr qu'il vit clair : « Si nous eussions obtenu des succès, ce n'est pas nous qui aurions profité de la victoire2. » Dès lors, il suivit, bien forcé, et aussi par point d'honneur, mais quel rude coup pour sa foi royaliste que cet effondrement d'illusions !
(2) Ibid., II, 51. ↩
D'autre part, ce petit monde d'émigrés bretons, tenaces et irréductibles, auquel se bornèrent d'abord, semble-t-il, ses relations à Londres, influait en sens contraire. Etait-il possible d'ailleurs qu'un si inconcevable bouleversement s'accomplît sans retour, que c'en fût fait pour toujours d'un ordre de choses millénaire ?
Dans cette incertitude, une ressource s'offrait à son esprit actif, jeune, frotté de philosophie : chercher dans le passé la clef du présent et celle du mystérieux avenir.
Ici nous saisissons ce qui fut la pensée maîtresse et la vraie raison d'être de l'Essai sur les Révolutions. L'Essai est sorti de ces réflexions de Chateaubriand à la recherche d'une ligne de conduite. Il faut l'entendre presque à la lettre quand il nous dit dans la Notice qu'il avait mise au début de son livre en 1797:
Cet ouvrage a été d'abord entrepris pour moi et pour moi seul. On y voit presque partout un malheureux qui cause avec lui-même, dont l'esprit erre de sujets en sujets, de souvenirs en souvenirs; qui n'a point l'intention de faire un livre, mais qui tient une espèce de journal régulier de ses excursions mentales, un registre de ses sentiments, de. ses idées.
Telle était, telle devait être, en effet, la forme primitive de l'Essai. Ces réflexions, peut-être qu'un autre les eût gardées pour lui, mais si certains ne pensent qu'en parlant, d'autres ont besoin d'écrire leur pensée pour en prendre conscience. Du reste, dans le cas de Chateaubriand, peut-être que ses réflexions n'eussent jamais vu le jour, si les événements, se décidant promptement dans un sens ou dans l'autre, l'avaient tiré de son incertitude, surtout en lui fournissant quelque occasion de passer du rêve à l'action1. L'exil durant, avec ses loisirs forcés et sa misère, elles se fixèrent comme d'elles-mèmes2. N'omettons pas qu'évidemment cette cristallisation fut favorisée par la secrète pensée qu'il pourrait en être tiré parti pour attirer l'attention sur un jeune écrivain inconnu. Mais la pensée première et décisive apparaît clairement encore aujourd'hui dans le Prospectus ou l'auteur annonçait son ouvrage :
(1) M. Faguet écrit dans un sens analogue (Politiques et moralistes) : « Ecrire est une façon aussi de ramasser ses idées en les exprimant, quand, sous le coup des événements, on sent comme le besoin de s'en rendre compte plus précisément qu'à l'ordinaire. » - Il le dit de Joseph de Maistre. Il le dirait du Chateaubriand de 1794 que ce serait aussi juste. ↩
(2) L'ouvrage dut être commencé en 1794. ↩
PROSPECTUS ESSAI HISTORIQUE, POLITIQUE ET MORAL SUR LES RÉVOLUTIONS ANCIENNES ET MODERNES CONSIDÉRÉES DANS LEURS RAPPORTS