Première partie
Attente et demarches pfi
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Le Mercure languit. La Harpe appelé à la rescousse y fait sa rentrée par d'interminables Études sur les paradoxes de F'Fontenelle, La Mothe, Trublet et autres, considérés comme les premiers abus de l'esprit philosophique au dix-huitième siècle; mais ce n'est pas avec cela qu'on gagne des points sur l'adversaire.
Bref, on n'avance plus. Bonaparte, qui a pu mesurer la vigueur de l'opposition anticoncordataire, qu'a irrité la protestation de Pie VII contre les Articles organiques (24 mai), qui a vu le clergé, à peine réinstallé dans l'Etat, entamer une lutte sourde pour regagner son ancienne influence, Bonaparte n'est pas pressé de faire crier encore les philosophes en envoyant à Rome, avec un caractère officiel, l'esthéticien, sinon le théoricien, du catholicisme ultramontain, d'autant qu'on le lui signale peut-être comme étant en relations un peu trop suivies avec des royalistes mal ralliés. Celui auquel l'associait la rumeur dont Peltier, à Londres, se faisait l'écho en juillet, a le chanoine Fecce n, était bien élevé, dès la fin du même mois (29 juillet), à l'archevêché de Lyon, puis, quelques semaines après, au cardinalat; mais rien pour Chateaubriand!
En outre, il y a quelque dissidence chez les hauts protecteurs. En mai ou juin, Lucien, qui, entre parenthèses, n'a jamais été très chaud pour l'auteur du Génie du christianisme,. a rencontré à Méréville (un château qui comptera aussi dans la vie de Chateaubriand) une Mme Jouberthou dont il est devenu l'amant éperdu. Cet amour l'absorbe au point qu'il semble se désintéresser des affaires, menant du reste train de prince; tant à Paris où il a acheté l'hôtel de Brienne, qu'à la campagne, au Plessis-Chamant, où il s'amuse à jouer la tragédie sous la haute direction de Talma et de Lafond, qui viennent de Paris lui apporter leurs conseils.
Élisa Bacciochi, qui n'est pas femme à partager son influence, se retire petit à petit devant cette intruse. Peu à peu, elle abandonne le Plessis, mais elle tient à y: conserver des intelligences pour savoir ce qui s'y passe. Du moment qu'on joue la comédie quelque part, Fontanes, son amant, y est à sa place. C'est lui qui, tout en maintenant les acteurs bénévoles dans la grande tradition poétique qu'il représente parmi ces parvenus (1), observe, épie, et renseigne Mme Bacciochi sur les phases que traverse la passion du « patron n.
Arrêtons-nous donc un moment pour voir le futur grand maître de l'Université, présentement député des Deux-Sèvres au Corps législatif, dans l'élégante posture où le surprend M. Frédéric Masson. Lisons cette impayable lettre du 12 vendémiaire an XI (4 octobre 1802) :
Tous les symptômes d'une passion vive se lisent dans les traits et les discours du patron. Il est discret, mystérieux ; il concentre son bonheur, mais ce n'est pas là le compte de la dame : elle veut du bruit, de l'éclat, et tous les avantages productifs de l'affiche en règle. Son regard nous a bientôt appris que c'était elle qui tenait la cour et à qui on devait la faire. Cet orgueil est tout à fait plaisant. Du reste, je n'ai pas trop mal joué mon rôle, car je sais déjà de la dame qu'elle a été la plus infortunée des créatures ; il ne tenait qu'à moi de pleurer, mais d'un autre côté le patron m'a dit qu'elle était la plus vertueuse des femmes ; il ne tenait qu'à moi d'en rire. Je n'ai fait ni l'un ni l'autre ; mais je me moque bien des deux in petto.
On doit jouer Alzire. Il est difficile d'avoir moins de grâce avec plus de beauté. J'avais envie de lui crier que la grâce est plus belle encore que la beauté, mais, pendant qu'elle répétait son rôle, on a prononcé votre nom, et ce nom exprimait ce que je voulais dire... Je vous avoue que j'ai d'abord eu grande envie d'abandonner la place à la favorite et aux favoris ; mais j'ai jugé qu'on me taxerait d'impolitesse et de mauvaise humeur. Vous savez, d'ailleurs, que j'aime ces lieux qui me parlent de vous : j'y reste donc, malgré les inconvénients, pour les souvenirs qui me sont chers...1.
(1) « Arnault et Fontanes étaient nos plus mauvais acteurs; Fontanes, par principe d'aristocratie sociale. Il prétend qu'un amateur ne doit pas jouer comme un histrion.i (JUNG, Lucien Bonaparte et ses mémoires, II, 257.) Toujours décent! ↩
Et il reste, fidèle au souvenir, parmi les parties fines, et menant joyeuse vie, bien qu'on lui joue des tours, comme de lui glisser un renard dans son lit3; (peut-être un jour qu'on l'avait pris trop près du trou de la serrure). Mais, tandis qu'il joue Alzire ou le Triomphe du christianisme, pièce d'actualité s'il en est, mêle-t-il à ses madrigaux et à des rapports de cette sorte quelque rappel des ambitions de son ami, lequel se morfond dans l'attente?
(2) Fréd. MAssoN, Napoléon et sa famille, II, 269.
3) JUNG, Lucien Bonaparte et ses mémoires, II, 257: ↩
Là-dessus, Chateaubriand, apprenant qu'on le contrefait à Avignon, demande à Lucien (20 vendémiaire an XI - 12 octobre 1802) des lettres de recommandation pour le préfet de Vaucluse, les obtient, et part pour le Midi afin de faire saisir l'édition et aussi de réaliser d'autres projets plus obscurs.
Au moment de partir, il écrit à son protégé Chênedollé qui est retourné chez lui, à Vire, parce que son père trouve qu'il coûte trop cher à Paris, et parce qu'il est un peu las d'attendre sans fin l'effet des promesses aventurées de son ami1. Il n'est pas tenace, Chênedollé ; c'est un pur poète. Fontanes sera grand maître et marquis, Chateaubriand ambassadeur et ministre. Avec d'illustres amitiés, lui ne sera guère qu'inspecteur d'Académie2.
(1) Qui lui avait promis de l'emmener à Rome avec lui. ↩
(2) Il finira bien par devenir inspecteur général, mais à l'ancienneté, tout près de sa retraite. ↩
Chateaubriand lui écrit donc (15 octobre 1802) :
Mon cher ami, je pars lundi pour Avignon où je vais saisir, si je puis, une contrefaçon qui me ruine; je reviens par Bordeaux et par la Bretagne. J'irai vous voir à Vire et je vous ramènerai à Paris, où votre présence est absolument nécessaire si vous voulez enfin entrer dans la carrière diplomatique. Il paraît certain que nous recevrons des ordres pour l'Italie dans les derniers jours de novembre... Dans tous les cas, si le voyage d'Italie venait encore à manquer, vous seriez placé à Paris...3.
(3) Correspondance, I, 69. ↩
Et il ne manque pas de lui recommander d'écrire en son absence rue Neuve-du-Luxembourg à l'amie laissée seule, pour la distraire. Mais que Chênedollé se garde bien de parler du retour par la Bretagne ! Mme de Beaumont doit croire qu'il reviendra directement d'Avignon.
Qu'est-ce que ce voyage de Bretagne? L'obstacle à la nomination diplomatique viendrait-il de la situation irrégulière du ménage de Chateaubriand? Fontanes, l'homme des convenances, aurait-il parlé? Est-ce le Premier Consul qui aurait demandé qu'on rentrât dans la régularité? Ce n'est pas impossible. Après le Concordat, quand le pape eut affranchi Talleyrand des liens de la prêtrise, Bonaparte avait bien exigé qu'il épousât son Indienne de Tranquebar, divorcée récemment d'avec un M. Grant. Chateaubriand a pu subir une pression analogue.
Faut-il voir enfin l'effet d'autres influences? M. Émery et les Sulpiciens, auxquels nous viendrons tout à l'heure, lui firent-ils comprendre qu'à Rome le catholique auteur du Génie du christianisme, marié, devait faire figure d'homme marié?
• Toujours est-il que Chateaubriand s'en va revoir sa femme ruinée, mari glorieux, mais non pas empressé, par un chemin qui n'est pas le plus court.
Il arrive à Avignon la veille de la Toussaint, après avoir écrit ou achevé d'écrire pour le Mercure, en descendant le Rhône, un article sur la Législation primitive de Bonald1. C'était une politesse qu'il rendait à l'un de ceux qui avaient loué son livre, et il en profite pour en faire une autre, en passant, à l'ami précieux dont il attend encore le coup d'épaule décisif :
(1) O.-T., II, 308. L'article parut en deux fois : 20 novembre 1802, 8 janvier 1803. ↩
Cette belle chaîne du génie français s'est brisée. La Révolution a creusé un abîme qui a séparé à jamais l'avenir et le passé. Une génération moyenne ne s'est point formée entre les écrivains qui finissent et les écrivains qui commencent. Un seul homme pourtant tient encore le fil de l'antique tradition et s'élève dans cet intervalle désert. On reconnaîtra sans peine celui que l'amitié n'ose nommer, etc.
A Avignon, il déniche son contrefacteur, s'arrange avec lui et l'annonce à Fontanes. La lettre qu'il lui écrit (6 novembre)2 est précieuse en ce qu'elle nous le montre prenant davantage conscience de sa jeune gloire, en recueillant de nouveaux fruits, et s'affirmant dans les doctrines qui la lui ont value. C'est à Lyon particulièrement qu'on lui a fait fêle, qu'il a joui de se sentir quelqu'un en dehors du cercle de ses amis parisiens ; aussi est-ce désormais « la ville qu'il aime le mieux au monde ». « Quel beau et bon pays ! » s'écrie-il; et il ajoute, avec une admirable candeur, en homme qui se félicite d'avoir pris le bon chemin et qui, du reste, en fait honneur à son guide : « Si j'avais écrit un livre philosophique, croyez-vous que mon nom fût même connu ? » Il peut bien confier à Fontanes ce qu'on ne lui eût pas fait avouer à Ginguené : « On ne juge pas ici mes talents, mais mes opinions. » Allons, décidément l'orientation était bonne et il n'y a qu'à persévérer.
2) Correspondance, 1, 72. ↩
Mais ces joies, en fortifiant sa confiance, ne sont pas faites pour diminuer son impatience. Si on ne veut pas employer l'homme d'action, le politique, le diplomate, reste le voyageur et le peintre, et le voilà qui pense à son nouveau Mécène, à Lucien entouré de sa cour d'artistes et qui a emmené avec lui à Madrid, dans sa suite, deux peintres, Lethière et Sablet.
J'ai un dernier projet : si on ne fait rien de moi, ce qui est très probable, je proposerai à votre grand ami de me faire faire le voyage de France en détail ; il me donnera un peintre, et nous aurons un ouvrage complet sur le vaste empire dont il n'existe pas une description passable. Cet ouvrage a manqué au siècle de Louis XIV ; j'en ai tous les plans et toutes les parties dans la tète : s'il réussissait, comme il y a quelques raisons de le croire, il rembourserait Lucien de ses frais, en cas qu'il ne voulût pas me les abandonner, et lui ferait honneur même dans l'avenir, si l'ouvrage était de nature à me survivre. On est bien bon d'aller si loin quand on a un pareil pays à sa porte. Le voyage pourrait durer trois ans, et coûterait soixante mille francs.
D'Avignon, il passe à Marseille, puis à Nîmes, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes, et de là chez lui. Mais il ne peut que rester vingt-quatre heures auprès de sa femme et de ses sœurs. Il ne nous a pas expliqué cette brièveté de son séjour1. Fut-il insuffisamment persuasif, ou ne le fut-il pas du tout, gêné par la pensée de celle qui attendait rue Neuve-du-Luxembourg? Posa-t-il des conditions qu'on ne put accepter? Mystère ! Toujours est-il que Mme de Chateaubriand resta chez elle.
(1) O.-Т., II, 326. ↩
Puis il passa par Vire, y vit Chênedollé, lui repromit de l'emmener avec lui à Rome2, mais revint sans lui à Paris. II y reprit sa vie expectante à côté de Mme de Beaumont, et, faute de mieux, sa collaboration au Mercure.
(2) Cf. lettre du 25 mai 1803 à Chênedollé père. Correspondance, I, 86. ↩
A Paris, La Harpe se mourait. Chateaubriand l'alla voir. C'était l'un des coryphées du parti, encore une autorité, quoi qu'il eût perdu de son crédit3 depuis sa conversion, survenue en 1794, pendant qu'il était dans la prison du Luxembourg, et qu'il ne fût plus présentement qu'un vieux bonhomme radoteur. Mais il fallait le grandir pour honorer le parti. Il mourut le 11 février 1803. Fontanes fit sur sa tombe un beau discours pacifique, appelant les partis à la modération, parlant d'apaisement et de conciliation ; à l'éloge du défunt, il ajouta, pour s'entretenir la main, une flatterie au Premier Consul. Louant l'homme de talent qui « avait interprété avec une raison si éloquente les traditions des grands modèles » il en souhaitait la conservation :
(3) Chateaubriand lui-même le reconnaît. O.-T., II, 329. ↩
Puissent-elles, ajoutait-il, en formant de bons écrivains, donner un nouvel éclat à cette Académie française qu'illustrèrent tant de noms fameux depuis cent cinquante ans, et que vient de rétablir un grand homme si supérieur à celui qui l'a fondée !
Mais Chateaubriand, qui n'a pas cette mesure, que l'impatience agace, et qui en devient un peu excitable, mit dans le Mercure (19 février 1803) un article combatif.
En ce temps, il était surtout occupé à mettre la dernière main à la deuxième édition du Génie du christianisme. On y trouvait d'assez nombreux changements de détail littérairement intéressants. Surtout la Préface malencontreuse avait disparu et en échange on pouvait lire une Défense fort étudiée de l'ouvrage par l'auteur.
Peu après, le Mercure (7 mai), annonçant la deuxième edition du Génie du christianisme, apprenait à ses lecteurs que le Premier Consul en avait accepté la dédicace.
Le Premier Consul a bien voulu prendre cette nouvelle édition sous sa protection, et M. de Chateaubriand l'en a remercié dans le langage d'un chrétien pénétré de reconnaissance pour ceux qui ont relevé les autels : « C'est un nouveau témoignage, dit-il, dans son Épitre dédicatoire, de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnaître, dans vos destinées, la main decette Providence qui vous avait marqué, de loin, pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent. La France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la religion les bases de L'Etat et de vos prospérités ; continuez à tendre une main secourable à trente millions de chrétiens qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus.
Le Premier Consul dit, rapporte Thibaudeau1, i qu'il n'avait jamais été mieux loué » .
(1) THIBAUDEAU, Consulat et Empire, II, 450. ↩
De fait, il y eut là une coïncidence remarquable. C'est alors qu'une feuille amie et bien renseignée, le Journal des Débats, annonça la nomination tant attendue. Chateaubriand, « étonné lui-même de cette nouvelle», dit un historien ingénu2, écrivit à Talleyrand pour lui demander si c'était vrai. L'arrêté du Premier Consul daté du 14 floréal (4 mai 1803) nommant « le citoyen Chateaubriant » secrétaire de légation à Rome, vint enfin rassurer son ambition inquiète, et la consacrer.
(2) ARTAUD, ↩
Il était temps, car il y avait près d'un mois (19 germinal - 9 avril) que M. le Cardinal de Lyon était fait ambassadeur auprès du Saint-Siège, et nul doute qu'il n'eût le vif désir d'emmener avec lui quelque docile et maniable créature, non ' dénuée cependant d'une expérience qui put suppléer à celle qui lui manquait à lui-même.
Evidemment, Chateaubriand ne remplissait aucune de ces conditions. Aussi l'affaire fut-elle menée à l'insu du cardinal, par Elisa Bacciochi et Fontanes. Fontanes surtout avait fort pressé Talleyrand. Il y avait entre eux d'assez vieilles relations, et notamment une mission obscure de Fontanes que Talleyrand avait envoyé vers Louis XVIII dans les environs du 18-Brumaire avec l'offre de ses services, à lui Talleyrand3. Ce souvenir, à lui seul, valait bien quelques égards.
(3) PASQUIER, I, 248. ↩
Chateaubriand sut d'ailleurs à quoi s'en tenir et s'empressa d'aller remercier Talleyrand. Il y avait bien à encourir le mécontentement certain du cardinal, oncle du Maître, et qui ne passait pas pour commode, mais enfin, cette fois, on avait, sinon mieux, du moins autre chose que les fumées de la gloire. C'était, avec ce nom magique de Rome, l'entrée définitive dans le domaine des belles et solides réalités. En le nommant, nous dit-il, Bonaparte, « ce grand découvreur d'hommes, croyait que tel esprit sait toujours, et qu'il n'a pas besoin d'apprentissage (4) » . C'était bien l'avis de Chateaubriand. La place conquise, un peu étroite, on l'élargirait en peu de temps avec l'aide dévouée des amis et ce qu'on se sentait de talent.
Cet espoir le trompait, mais seulement quant aux temps; pas assez en tout cas pour qu'il ait eu tort de dire plus tard en regardant derrière lui un long passé bien rempli : Je suis venu à la politique par la religion.
Oui, enfin, il y était à la politique, et tout entier, car voici que le Mercure du 14 mai publie un long article, signé I..., sur la deuxième édition du Génie du christianisme et sur la Défense, où l'on trouve ceci :
On ne peut nier que le Génie du christianisme n'ait fait une sorte de révolution dans les lettres. Le champ des arts était presque épuisé. M. de Chateaubriand l'a renouvelé... Les prosateurs, les poètes se sont emparés des idées et des couleurs que M. de Chateaubriand répand avec tant d'abondance. Beaucoup de livres nouveaux se sont parés des lambeaux du Génie du christianisme; on copie jusqu'aux formes de son stjle...
On assure que M. de Chateaubriand est déterminé à ne plus rien publier de longtemps. Nous l'encouragerions presque dans cette résolution. Nous sommes persuadés que ce n'est pas en multipliant les volumes qu'on augmente sa renommée. On s'habitue bientôt au style et à la manière d'un écrivain, et l'originalité même finit par devenir vulgaire. M. de Chateaubriand a pu l'éprouver lui-même. Nous nous rappelons qu'il a donné dans deux articles sur le voyageur Mackensie des descriptions de l'Amérique peut-être supérieures à celles qu'on a tant louées dans Alula, et pourtant qui est-ce qui les a remarquées? Au reste, quand on a, comme M. de Chateaubriand, élevé un monument tel que le Génie du christianisme, on a le droit de se reposer.
Ce n'est pas Chateaubriand qui parle, mais il est clair qu'on parle en son nom. Qu'est-ce donc à dire, sinon que désormais, c'est fini de l'auteur! Adieu, cette gloriole des lettres, enivrante sans doute, mais parfois si décevante! Et puis le gentilhomme écrivain n'a eu jusqu'ici que trop de contact avec les pédants. N'est-ce pas assez d'avoir relevé, et à lui seul ou presque, il commence à se le persuader, les bannières de la religion ? La part est belle; elle suffit. D'ailleurs, il fallait une telle cause pour qu'il entrât en une telle lice. La cause gagnée, que les imitateurs glanent dans le champ après sa récolte; que les ergoteurs chamaillent; le voici maintenant, avec une gloire intacte, à l'abri de ces déclins qui gâtent les renommées. A Rome, en ce centre de la chrétienté, la carrière du manieur d'hommes va commencer pour lui.
C'est le premier de ses Adieux aux Muses : les circonstances aidant, ce ne sera pas le dernier, mais ce n'est pas le moins significatif.
Qu'on songe combien d'autres, à d'autres époques ou à celle-ci, n'eussent pensé qu'à persévérer dans une voie si brillamment ouverte! Lui, dès qu'il le peut, s'en écarte; c'est qu'il entend depuis longtemps l'appel irrésistible d'une vocation qui crie des profondeurs de sa nature et le pousse à l'action !
Il semble après cela qu'il doive se hâter de bondir sur l'honorable marchepied qu'on lui présente. Point. Le voilà qui hésite, tergiverse, et véritablement pense à refuser. Ici est le fond de vérité sur lequel repose l'assertion simplifiée et déformée des Mémoires, citée plus haut : Bonaparte offrant, Chateaubriand refusant.
On a vu combien jusqu'ici ressemblait peu à un refus son impatience d'obtenir. Maintenant, il est exact qu'il est, pour le quart d'heure, peu pressé de s'en aller. Ce n'est pas que la place de secrétaire de légation puisse lui apparaître subitement comme au-dessous de lui ou insuffisante. Il n'a pas eu de surprise. Il sait depuis longtemps que c'est celle-là qui lui est réservée. Il la désignait notamment en termes précis à M. de Chênedollé père, en passant par Vire au mois de décembre dernier1, et nous allons voir bientôt que, dans son esprit, la modestie relative de la place ne devait rien diminuer de la grandeur du rôle qu'il rêvait d'y jouer.
(1) Lettre du 25 mai 1803 : » Lorsque je passai par Vire, il y a six mois, j'eus l'honneur de vous dire qu'on m'avait promis de m'envoyer à Rome en qualité de secrétaire de légation, et que j'espérais pouvoir faire entrer M. votre fils avec moi dans la carrière diplomatique... » (Correspondance, 1, 86.) ↩
D'autre part, rien ne permet de voir dans ses hésitations le caprice d'une âme livrée au « vague des passions ». En le croyant, on confondrait singulièrement les époques. Il y a loin du pauvre émigré errant solitaire et presque famélique dans les rues de Londres, au brillant auteur du Génie du christianisme, au moment où, d'enthousiasme et de son propre gré, il quitte les lettres pour la diplomatie et la politique. Vers 1798, René se consumait à chercher sa voie ou à ne pouvoir la suivre; en 1803, François de Chateaubriand, l'ayant trouvée, se prépare à y entrer sous les plus heureux auspices.
Mais comment empêcher que pour le lecteur lettré Chateaubriand ne soit d'un bout à l'autre René et rien que René? Quant à nous, songeons certes à observer le fond permanent du caractère, mais, en une existence aussi remplie, n'omettons pas de compter l'énorme influence des circonstances et d'observer la couleur différente des temps. Disons donc simplement qu'ici nous touchons un des moments où sa vie amoureuse a traversé sa vie active.
C'est le temps (avril-mai 1803) où il adresse à Mme de Custine cette série de billets brûlants qu'a publiés M. Bardoux. Mais quand il lui écrit : « Je suis, je vous assure, à moitié fou, et je crois que je finirai par donner ma démission; l'idée de vous quitter me tue1 « il ne faut pas voir là l'indice d'un dégoût inattendu et subit pour une carrière qu'il a élue et tant recherchée. D'autant qu'il se montre susceptible de consolations, et même en suggère d'appropriées. Avant le « maudit voyage », un séjour à Fervaques, château historique de sa belle admiratrice, apaiserait sa peine : « Ah ! promettez-moi le château d'Henri IV! » - « Une sainte apparition qui m'a visité dans ma demeure m'a rendu l'éloignement insupportable. Songez, je vous en prie, à ce château d'Henri IV; cela peut me consoler. »
(1) Correspond1nce, 1, 80 et suiv. ↩
Une autre fois, il lui propose de venir à Rome, ce qui n'indique pas qu'il songe lui-même à n'y pas aller.
Donc cette grande fièvre amoureuse (qui fut brève) suffit à expliquer ce qui peut ressembler à de l'hésitation.
Peut-être est-ce aussi à ce moment qu'il faut placer cette intervention de M. Émery à laquelle il attribue, dans les Mémoires, une si grande influence :
L'abbé Émery, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, vient me conjurer au nom du clergé d'accepter pour le bien de la religion la place de premier secrétaire de l'ambassade que Bonaparte destinait à son oncle, le cardinal Fesch. Il me faisait entendre que l'intelligence du cardinal n'étant pas très remarquable, je me trouverais bientôt le maitre des affaires (1).
Et d'après ce récit, M. Emery serait revenu deux fois à la charge pour le faire accepter.
Chateaubriand n'a pas inventé cela.
Ce n'est pas une figure banale que celle de ce vieux prêtre de soixante et onze ans :
Il tenait toujours, disent les Mémoires, sa vie à votre disposition, en échange de sa volonté qu'il ne cédait jamais : sa force était de vous attendre, assis sur sa tombe.
Il faisait mieux que vous attendre; il venait vous chercher quand il avait à vous employer.
Inflexible sur les principes, mais souple et habile sur les moyens, il avait tôt compris tout ce que la religion, aux intérêts de laquelle il était si profondément dévoué, pouvait attendre des talents de Chateaubriand. De l'écrivain d'abord : après la publication du Génie du christianisme, il accueille avec empressement l'idée de Frayssinous et de Clausel de Coussergues de faire de l'ouvrage une édition abrégée ; il veut lui-même opérer le triage et revoir les épreuves, afin qu'une si belle prose, une fois nettoyée de ce qu'elle a de trop profane, ne soit pas perdue pour l'enseignement des vérités de la religion.
Mais de l'homme, du futur haut fonctionnaire du gouvernement consulaire, peut-être n'y a-t-il pas moins à retirer? Le supérieur de Saint-Sulpice, simple prêtre, est un des grands chefs du clergé français, et les hommes de Bonaparte le redoutent pour son énorme influence, le respect qu'il inspire, les innombrables consciences qu'il régit par les prêtres qu'il a formés. Le 10 avril 1802, Bonaparte l'a nommé évêque d'Arras, pour s'en débarrasser en l'éloignant. Il a refusé, au grand déplaisir du Premier Consul qui pense à l'exiler hors de France, puis se ravise, le jugeant moins dangereux encore sous sa main. On l'a tenu complètement à l'écart des négociations du Concordat. Fouché l'a même emprisonné quelque temps et ne l'a élargi qu'une fois l'affaire faite, à la veille de la signature. Il a cédé à la force, mais il a une revanche à prendre. Il sait quels sont ceux que la confiance du Premier Consul va envoyer à Rome, et dont la tâche principale (on n'en devine pas d'autre essentielle pour le moment) sera de régler avec le pape l'application du régime nouveau.
En vain Bonaparte écrira à son oncle (11 novembre 1802) pour le mettre en garde contre Emery, et en général les Sulpiciens, qu'il traite d' intrigants» ; Émery trouve moyen, on ne sait comment, comme directeur ou autrement, d'imposer son influence à Fesch, archevêque de Lyon, primat des Gaules; il prend même sur lui une telle autorité qu'il lui fait faire, un mois durant, dans une maison du faubourg Saint-Jacques, une si stricte retraite que personne, y compris le Premier Consul, ainsi que Fouché et sa police, ne sait ce qu'il est devenu, et qu'on le cherche partout pendant ce temps1.
(1) GOSSELIN, Vie de M. Emery; - LVONNET, le Cardinal Fesch. ↩
Mais s'il peut avoir prise sur Fesch par le fond de bigoterie qui est resté au récent prince de l'Eglise à travers tant d'aventures non canoniques, Fesch est oncle. Par la on craint qu'il ne reste dévoué, même contre le pape, à la fortune de la famille.
Or il y a le jeune secrétaire, celui qui justement est « venu la politique par la religion » On tait appel à son ambition, et sans doute aussi à sa piété; on lui représente qu'il va être là-bas le véritable représentant du clergé français, qu'il dominera sans peine de sa gloire d'écrivain, de sa science des Pères, peut-être même de sa qualité de gentilhomme, l'intrus mitré, le Corse inculte et de médiocre esprit. Quel rôle! Mirage peut-être, mais magnifique. Avoir en sa main le sort de la religion ; traiter à travers l'ambassadeur ou par-dessus sa tète avec le souverain de la chrétienté! Et l'on voudrait qu'il se dérobât pour une amourette, ou pis, par simple ennui !
Il y a bien la question d'argent, et il est vrai qu'elle se pose souvent dans l'histoire de Chateaubriand ; mais il n'est pas de ceux que ces choses-là tracassent outre mesure. Il ne semble pas gêné de s'en ouvrir au cardinal ambassadeur. Il écrit à Fontanes, et de quel ton dégagé :
Mon cher ami, le cardinal part après-demain et ne s'arrête pas à Lyon. Il me donne quinze jours après lui pour arranger mon édition. Voilà donc l'affaire finie, mais il faut de l'argent. Le cardinal m'a dit qu'on pourrait m'avancer six mois : c'est six mille livres. Plus mes frais de route. Tâchez de rendre Talleyrand généreux. Mille écus de route, deux mille écus d'avance. C'est donc neuf mille livres, au moins, qu'il faut que vous m'obteniez. J'en ai besoin le plus tôt possible, n'ayant pas un sou pour déloger de mon grenier. Je vais prier Mme Bacciochi d'appuyer votre demande. Je compte sur vous. Je vous embrasse.
Vendredi matin1.
(1) Correspondance, I, 85. ↩
Fontanes, Mme Bacciochi firent le nécessaire, et Chateaubriand eut ce qu'il demandait.
Enfin il part le jeudi 6 prairial an XI (26 mai 1802) à une heure et demie. Le samedi soir, veille de la Pentecôte, a onze heures, il arrive à Lyon, précédant d'assez peu, pense-t-il, son ambassadeur, seul avec un jeune domestique peu stylé qui lui dort sur l'épaule dans le coche, et sur lequel il s'attendrit. Après le domestique, il s'attendrit sur le maître :
Savez-vous, écrit-il à Joubert, que j'eusse assez aimé autrefois à être l'esclave d'un bon maître ?
Souhait peu ambitieux, il le confesse :
Tout cela n'est pas bien fier, mais je suis ennuyé de courir toujour pour mon compte les chances de la vie, et si quelqu'un voulait se charger de me nourrir, de me vêtir et de m'aimer, cela me ferait grand plaisir2.
(2) De Lyon, dimanche de la Pentecôte. Correspondance, 1, 92. ↩
Boutade, ou lassitude vraie? Cela ne tient guère quand il est à Lyon. Lyon l'inspire. A peine arrivé, le jour de la Pentecôte, il écrit à Joubert et à Chênedollé une longue lettre, celle dont il vient d'être question, et où il raconte son voyage, son passage à travers la Bourgogne et à Villeneuve.
Puis, comme l'année précédente, Lyon lui fait fête, et le voici de nouveau plein d'ardeur en attendant le cardinal. Bien qu'il le sache un peu prévenu contre lui, bien qu'il se sente desservi à Paris par ses ennemis, il est plein de confiance dans sa force, dans les ressources du parti qu'il représente, dans ses appuis.
A ce titre, la lettre qu'il écrit à Fontanes, le 1er juin (1803), est à citer largement :
Votre lettre, mon cher ami, m'a fait grand plaisir, mais elle ne m'a point surpris. Si le châtelain et la châtelaine sont bien disposés, tout ce petit manège ne réussira pas. J'attends donc l'ambassadeur demain au soir. Dieu sait ensuite quand nous sortirons d'ici. Au reste, je suis comblé de marques d'intérêt et d'amitié dans cette bonne ville : on va même jusqu'à me proposer de me donner une petite maison au bord de la Saône, si je veux me fixer ici. J'ai appris, et on m'a confié des choses très intéressantes. Si le cardinal est bien conseillé, il n'y a rien qu'il ne puisse obtenir. L'ingrat qui s'était laissé prévenir contre le plus zélé de ses serviteurs! Il ne sait pas tout ce qu'il me doit de faveur dans ce moment; je l'avertirai de ce qu'il doit faire s'il veut emporter beaucoup d'argent.
Dites, mon bon ami, à la meilleure des femmes, à la plus noble des protectrices, que mon cœur est plein d'une reconnaissance que rien ne pourra affaiblir et que j'ai pour elle cet amour respectueux qu'on a pour les anges. Dites-lui que j'ai commencé pour elle une longue lettre, que je ne veux finir qu'après avoir vu le cardinal; que l'esprit public est ici excellent ; que le Consul y est aimé avec cette loyauté qui distingue les Lyonnais ; que la ville va voter un vaisseau pour soutenir une guerre dont l'odieux est rejeté unanimement sur les Anglais1 ; que ce sont les prêtres qui entretiennent cet amour et ce dévouement pour Bonaparte. Quand le Consul a rétabli la religion, il a fait l'acte d'un grand homme; mais il ne se dit pas, ou plutôt on cherche à lui cacher tout ce qu'il a fait pour lui-même. On parle de partis? Mais certes, vingt-quatre millions de chrétiens sont, je pense, un assez grand parti! Eh bien! ce parti-là est décidément à celui qui a relevé les autels...
(1) La guerre venait de recommencer avec l'Angleterre. ↩
Rendez à M. de Hauterive2 ses compliments au centuple ; assurez le ministre que mes dépêches seront courtes. Persuadez à la famille qu'elle peut tout demander de moi, hors une bassesse. Quant à la dame de la rue Saint-Lazare3, je suis si sûr maintenant de son amitié que je ne suis plus occupé qu'à chercher dans ma tête des moyens de me rendre digne de cette amitié. Mon amour-propre me fait désirer quelquefois qu'elle pût voir comment on me traite en province; les honneurs rendus au protégé rejaillissent sur la protectrice. Rappelez-moi au souvenir de Madame de Montarbi1 ; dites un million de choses tendres à Madame de Fontanes; j'ai bien parlé d'elle ici. Embrassez notre petit et aimable Guéneau pour moi. Amitiés et joie à toute notre petite société de la rue du Luxembourg. Je finis en vous embrassant, comme Joseph en embrassant Benjamin : in collum Benjamin fratris sui flevit. Envoyez chercher la procuration chez Ménard : il oublie facilement les affaires dont on l'a chargé2.
(2) Collaborateur de Talleyrand aux Relations extérieures. ↩
(3) Toujours Mme Bacciochi. ↩
(1) Lectrice de Mme Bacciochi. ↩
2) Correspondance, I, 94. ↩
Il est donc entendu qu'il est dévoué à la famille du Premier Consul. Hautement protégé par certains de ses membres, il protège à son tour, et non moins hautement, un autre de ses membres, son chef, le cardinal-oncle. On peut de ce côté-là tout lui demander, hors une bassesse. La réserve est à noter ; dans cette lettre intime, elle est toute à son honneur. A cela près, dévouement absolu, et sincère. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Sil est l'homme de & la famille », il est bien plus encore l'homme du parti catholique et, précisons, du parti prêtre (si l'on admet l'anachronisme du terme, non de la chose), l'homme d'Emery et des Sulpiciens. Ce parti est « à celui qui a relevé les autels ». Sans doute; et, au moment où va s'engager une guerre formidable, il consent à prêter son appui au chef de lEtat qui joue là sa fortune; mais lui, à son tour, il faut qu'il sente l'immensité du service.
Ainsi le secrétaire d'ambassade s'en va rejoindre son poste moins en docile fonctionnaire du gouvernement qui l'emploie que comme un des jeunes chefs d'un parti qui traite d'égal à égal avec le dit gouvernement, ou du moins y prétend. Notons le tait au passage; c'est la première fois que l'occasion s'en présente; ce ne sera pas la dernière. Plus tard, presque toutes les fois que Chateaubriand s'en ira en ses ambassades, nous lui retrouverons la même attitude. Naturellement, elle lui réussira plus ou moins, suivant les circonstances, et selon qu'il aura affaire à un gouvernement plus ou moins fort ou énergique.
D'ailleurs, avec sa faculté d'illusion, il se croit au faite, et le voilà déjà blasé. N'écrit-il pas le lendemain (2 juin) au « petit et aimable Guéneau » :
Vous êtes bien heureux, mon cher ami, d'avoir encore quelque chose à faire et de n'être pas comme moi rendu trop tôt au but : il ne faut arriver à l'auberge que pour se coucher...
Et ce qui l'épouvante, c'est « le vide de son avenir ». Il est d'ailleurs rassasié de la « fumée littéraire », et, quant aux places, il déclare qu'il n'a pas d'ambition et qu'il songe à « planter ses choux ». Cela ne l'empêche pas de se montrer pratique et sensible au profit matériel que lui vaudra son séjour à Lyon :
Vers, prose, compliments, etc..., c'est une fête continuelle. Ce qu'il y a de mieux dans tout cela, ce sont les propositions des libraires • (Ballanche père et fils). Je demande 30 000 francs pour une opération à faire sur mon ouvrage, et je ne désespère pas de les obtenir...
Et ce désabusé des « fumées littéraires » termine sa lettre par un gentil P.-S. où il prie le « cher paresseux » de ne pas oublier un article qu'il a promis pour le Mercure, à l'occasion des nouvelles éditions du Génie du christianisme, que Migneret est en train d'achever. Même, il est bien possible, comme le croit Sainte-Beuve, que ce P.-S. soit « la chose importante, celle qui probablement a fait écrire la lettre1 ».
(1) Correspondance, I, 96. ↩
C'est que le Génie du christianisme reste, et il le sait bien, l'assise solide et durable de sa fortune, celle qu'il faut étendre et fortifier encore, s'il se peut.
Aussi, le 19 prairial (8 juin), avons-nous une lettre à Migneret, lettre d'affaires parfaitement conçue, nette et précise, peur lui faire part des arrangements conclus à Lyon avec Ballanche, et mettre de l'ordre dans cette série d'éditions.
L'édition in-4°, que Migneret va publier en quatre volumes, celle qu'annoncera l'article demandé à Guéneau de Mussy, sera la troisième édition. L'édition in-18 de Ballanche, et l'édition in-18 de Migneret feront la quatrième et la cinquième, et en avertissant le libraire de lui écrire souvent à Rome, il joint à sa lettre une instruction détaillée et très complète qui nous intéresse surtout par la destination qu'on assigne aux éditions de luxe. Migneret devra remettre trois exemplaires « cartonnés » à Mme Bacciochi, qui gardera pour elle un exemplaire in-4º. Un deuxième in-4º sera remis par elle au Premier Consul et un exemplaire in-18 à Mme Bonaparte.
Chateaubriand destine en outre des exemplaires in-4° à Fontanes, à Mme de Beaumont, et à Mme de Marigny, sa sœur, habitant Fougères, qui est ainsi distinguée, car Mme de Chateaubriand, sa femme, et Mme de Caud (Lucile), également à Fougères, ne recevront qu'un in-18.
En outre, Migneret portera à l'ambassade de Russie, chez M. de Markoff, rue de Condé, un paquet d'exemplaires. Il y en a un pour l'Empereur de Russie, un pour l'Impératrice mère, un pour la princesse de Mecklembourg-Schwerin, grande-duchesse de Russie, un pour l'Impératrice régnante ; trois autres exemplaires vont à Mme de Krudener1, à Schwerin, en Mecklembourg, et parviendront à leur adresse par l'intermédiaire d'une dame d'honneur de la princesse Louise de Prusse, la comtesse Pauline Neale.
(1) Le texte de la Correspondance dit mademoiselle de Krüdener. Je pense qu'il faut lire madame. (Correspondance, I, 103.) ↩
On comprend de reste l'envoi des exemplaires à la famille Bonaparte, aux amis, et à la famille de Chateaubriand, mais peut-être apprendrons-nous plus tard ce que signifie cet envoi russo-prussien.
Le mème jour (8 juin), il se retourne vers Chênedollé à qui il a promis, il y a déjà longtemps, de l'emmener à Rome en l'associant à sa fortune, et qui, pour se rapprocher, est revenu de Vire à Paris. Il ne songe nullement à esquiver sa promesse. Bien au contraire. S'il aspire davantage, depuis qu'il a recommencé à voyager, à un établissement définitif, s'il parle d'une chaumière, d'un coin de terre à labourer de ses mains, comme étant l'objet définitif de ses vœux, il se fait de plus en plus une haute idée du rôle qu'il va jouer et de l'influence qu'il exercera :
Je n'ai qu'un seul désir et qu'une seule pensée, c'est de vous revoir. Vous sentez qu'ici je ne puis avoir aucune donnée nouvelle ; mais il parait, par tout ce que je vois et tout ce que j'entends, que le travail de la légation est considérable, et conséquemment qu'on aura besoin d'une personne de plus. J'y perdrai mon crédit ou cette personne sera vous...
D'ailleurs, « les honneurs l'accompagnent » :
On ne se fait pas idée à quel point ma gloire est encore augmentée depuis l'année dernière. On me cite en chaire comme un père de l'Eglise, et si cela continue, je serai canonisé avant ma mort...1.
(1) Correspondance, I, 99. ↩
Entre temps, le cardinal est arrivé. Sa présence était nécessaire dans son diocèse, en cette période de solennités religieuses. Après la Pentecôte, la semaine des Quatre-Temps : le samedi, l'ordination en grande pompe pour les débuts du cardinal-archevêque; le dimanche suivant, la Trinité ; l'autre dimanche, la Fête-Dieu : trois chapitres du Génie du christianisme évoqués coup sur coup. Si l'ordination rappelle à l'auteur du livre certains développements un peu scabreux sur la virginité, qui certes ont peu fait pour le succès de l'ouvrage, et la Trinité, des pages abstraites, et en un autre sens, aussi scabreuses ; en revanche, la Fête-Dieu, qu « convient aux splendeurs des cours », é qui « on ne peut opposer aucune solennité païenne » avec la décoration des maisons, les rues populeuses de la grande cité jonchées de fleurs, la pompeuse et brillante procession déployée sur la place Bellecour, « l'image du soleil éternel » promenée au milieu d'une foule recueillie, au son des cloches et dans le grondement des canons, la Fête-Dieu2 fait revivre aux yeux émerveillés de l'auteur le rêve qui lui avait inspiré quelques-uns de ses plus beaux accents. Dans le triomphe présent de l'Eglise, il voit, et avec quelque raison, son propre triomphe. Il s'en exalte.
(2) Qu'on célébrait pour la première fois à Lyon depuis la Révolution. (LVONNET, ouvr. cite.) ↩
L cérémonie terminée, il rentre chez lui, oubliant qu'il n'est désormais que diplomate, et, à propos d'une vie de Jésus-Christ écrite autrefois par un obscur jésuite, le P. de Ligny, qu'on vient de réimprimer, il écrit d'inspiration pour le Mercure un article ardent et provocant.
Après avoir loué le jésuite de s'être borné à une simple concordance des Évangiles, car rien ne pourrait égaler les Évangiles, et tout autre genre d'histoire serait dangereux, il ajoute :
N'en doutons point, ce culte insensé, cette folie de la croix, dont une superbe sagesse nous annonçait la chute prochaine va renaitre avec une nouvelle force. La palme de la religion croit toujours à l'égal des pleurs que répandent les chrétiens, comme l'herbe des champs reverdit dans une terre nouvellement arrosée... Par quel prodige la croix reparaît-elle en triomphe dans cette même cité où naguère une dérision horrible la traînait dans la fange ou le sang ? D'où renaît cette solennité proscrite? Quel chant de miséricorde a remplacé si soudainement le bruit du canon et les cris des chrétiens foudroyés? (Ici il souligne en mettant en note : l'auteur écrivait ceci à Lyon le jour de la Fête-Dieu)... Si un homme eût dit alors : « Avant que dix ans soient écoulés, un prince de l'Église, un archevêque de Lyon, sorti du sang d'un nouveau Cyrus, portera publiquement le Saint-Sacrement dans les mêmes lieux », il eût passé pour un visionnaire...1.
(1) Mercure, 25 juin 1803. ↩
Il s'est souvenu que Fontanes vient de lui signaler les manœuvres de ses ennemis de Paris. Dans ces lignes, quel défi à Fouché, l'ex-proconsul mitrailleur de Lyon, qui n'est plus, il est vrai, ministre, mais qui le redeviendra, qui a conservé son influence, et qui n'est pas sans lire le Mercure ! Quelle provocation jetée à la face de tous les ennemis de l'Eglise, conventionnels, idéologues, anticoncordataires, surtout quand il fait allusion dans une lettre adressée à son nouvel ami Ballanche, et bientôt rendue publique, à la destinée précaire des prêtres qu'il vient de voir consacrer :
Une chétive pension alimentaire, quelque presbytère à moitié ruiné, ou un réduit obscur, fruit de la charité des fidèles, voilà tout ce qui leur est promis... Il faut encore qu'ils comptent sur les calomnies, sur les dénonciations, sur les dégoûts de toute espèce ; disons plus, si un homme tout puissant retirait sa main aujourd'hui, demain le philosophisme ferait tomber les prêtres sous le glaive de la tolérance et rouvrirait pour eux les philanthropiques déserts de la Guyane...2.
(2) Dans PAILHÈS, ouvr. clé, p. 132. ↩
Et là-dessus, il part grisé (15 juin), laissant derrière lui, l'imprudent, plus qu'il ne faut pour attiser des haines déjà éveillées, et auxquelles il fera bien de ne pas donner prise. En partant, il écrit à Fontanes un billet enthousiaste :
. Je quitte Lyon, mon cher ami, comblé d'amitiés, d'honneurs et presque d'argent. Du moins j'emporte deux cents louis en or, fruit d'une édition méditée. Les libraires m'auraient donné ce que j'aurais voulu. La belle et excellente protectrice m'a fait écrire; elle est contente de ma lettre...
Aucun nuage à l'horizon, même de ce côté inquiétant qui menaçait un peu : « Je suis à merveille avec le cardinal... » Il ajoute d'un air dégagé qui contraste un peu avec le ton pénétré de l'article du Mercure et de la lettre à Ballanche : « Nous avons fait une procession qui a ravi les Lyonnais1. »
(1) 15 juin 1803. Correspondance, 1, 104. 2\ Sur Gacault : cf. ARTAUD, Histoire de Pie VII, 1, passim ; ARNACET, Souvenirs d'un sexugénaire, III, 306; - MIOT DE MELITO, 1, 123. ↩
Le 27 juin, au soir, par Turin et Milan, il arrive à Rome, précédant de peu, dans sa chaise de poste, l'équipage du cardinal ambassadeur.
Avec l'ancienne légation, la prise de contact est délicate, parce que l'ex-ministre Cacault et l'ex-secrétaire Artaud, les deux doigts de la main, ne s'en vont qu'à regret, l'un et l'autre.
François Cacault est un vieux diplomate tout rond au physique et au moral, bonhomme et rusé, rompu aux affaires, vif, mais conciliant : « Un révolutionnaire corrigé » , dit-il de lui-même. Peu d'hommes connaissent mieux l'Italie. Il a été secrétaire d'ambassade à Naples, à Florence, à Rome. Dernièrement, il a pris grande part aux négociations du Concordat. Quand les négociations ont failli échouer, c'est lui qui, tout en obéissant aux injonctions impérieuses du Premier Consul, et en quittant Rome, a décidé, sous main, Consalvi à partir pour Paris. Cela a sauvé la situation. Aimé du pape et du secrétaire d'État pour ce service éminent et pour d'autres plus menus, il est considéré du Premier Consul ; s'il commence à passer aux Relations Extérieures pour un peu trop l'obligé et l'ami du pape et de Consalvi, Bonaparte ne le remplace par son oncle Fesch qu'en lui offrant, à son choix, une autre légation en Italie ou l'entrée au Sénat, et en lui conservant son traitement même après l'arrivée à Rome de son successeur. Cela l'empêche de quitter de trop mauvaise grâce un poste où il se plaît (2). Il a répondu à Talleyrand que, vu ses soixante et un ans et ses infirmités, il préfère à toute légation le repos du Sénat (23 avril) (1).
Mais il s'est flatté, en s'en allant, d'assurer la situation du secrétaire de la légation Artaud, et de le conserver auprès d'un successeur si bien apparenté, pour faire sa fortune. C'est que le chevalier Artaud, ancien émigré, rentré en 1800 et rallié, l'a si bien conquis par ses belles manières qu'on le dit un peu mené par son secrétaire. Il apprécie en lui des qualités qui complètent les siennes propres. « Il y a en vous, lui a dit Cacault en l'emmenant à Rome, des manières qui me manquent; je suis trop vieux pour me les donner; vous adoucirez ma rudesse. » C'est pourquoi il appelle Artaud a sa politesse .
Donc parce qu'il craignait pour la situation d'Artaud (2) et sans doute aussi par souci professionnel des affaires bien faites, en vieux fonctionnaire expérimenté, il apprit sans plaisir la nomination de Chateaubriand le 4 mai. Après avoir pris le temps de la réflexion, envisagé les intérêts des parties en cause, tâté le terrain autour de lui, recueilli probablement quelques renseignements qui ne le rassurèrent pas, il écrivit à Talleyrand, le 5 juin (16 prairial an XI), la lettre particulière qui suit :