Deuxième partie
Chapitre II. La retraite à la Vallée-aux-Loups (novembre 1807). - Achèvement des (suite 3)
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En outre, l'Empereur était-il homme à permettre que, tandis qu'il s'en irait sur le Danube jouer encore une fois l'existence de l'Empire, une chouannerie bretonne donnât la réplique, sur ses derrières, aux guérillas d'Espagne1 ?
(1) « Ce qui irrita le plus le gouvernement, ce fut la note sur Brest. » (SEMALLÉ, p. 116.) ↩
En disant donc à Mme de Rémusat qu'il fallait un exemple en Bretagne, il ne faisait guère que lui traduire l'inexorable arrêt des circonstances.
D'ailleurs, M. de Goyon-Vaurouault, moins coupable que Armand de Chateaubriand, ne put davantage être sauvé par Mme de Montmorency, une Goyon-Matignon, ralliée, comblée de faveurs, dame du palais de l'Impératrice depuis 1806, femme du premier baron de France, et duchesse de la façon de Bonaparte. Et pourtant, dit amèrement Chateaubriand, « une Montmorency domestique aurait du tout obtenir2 » .
(2) O.-7., III, 23. ↩
Ainsi l'image des Mémoires n'est pas seulement belle, elle est juste :
Qu'importaient à Napoléon des insectes écrasés par sa main sur sa couronne?
Donc Chateaubriand prit le deuil. Il paraît qu'il le fit « avec une affectation insultante1 ». Qu'il y ait eu dans son deuil plus d'arrogance et de défi que de chagrin, peut-être; que même, dans certains milieux, il en ait fait parade, rien d'impossible.
(1) MÉNEVAL, I, 318. ↩
Ce qui est sur, c'est que, telle quelle, l'attitude n'était pas sans danger. S'il n'en souffrit pas dans sa personne, il en souffrit dans son œuvre. Eudore et Cymodocée payèrent pour leur père.
Cela avait commencé, comme on l'a vu, par une pointe sans conséquence. Après l'exécution d'Armand et la manifestation de ce deuil irrité qu'affichait son cousin, cela continua par une polémique de trois mois (de la fin de mars au milieu de juin): belle guerre de plume, surtout pour le temps, et ou s'échangèrent d'assez rudes horions.
Le centre de l'attaque fut aux anciens Débats, devenus Journal de l'Empire, et favorisés, depuis l'éviction de Bertin, de l'investiture gouvernementale au point de doubler presque le Moniteur. La défense eut son fort à la Gazette de France. Le Publiciste, le Mercure, le Moniteur, le Bulletin de Lyon, le Journal des Curés, et d'autres, donnèrent dans la mêlée.
Chateaubriand, comme tout novateur, fut accablé sous une avalanche de critiques, qui toutes revenaient à dire que ce qu'il avait fait (poème en prose et merveilleux chrétien) n'était pas bien, parce que cela ne s'était jamais fait; et lui avait beau répondre ou taire répondre, en invoquant le Télémaque, que ce n'était pas si nouveau qu'on croyait, et que cela s'était déjà fait, il ne put jamais avoir raison de cet argument décisif.
Il en vint à douter un moment de son œuvre : « Je crus de bonne foi l'ouvrage tombé; la violence de l'attaque avait ébranlé ma conviction d'auteur. » Pourtant, sous l'amas oiseux des critiques et des objections littéraires (nous les laissons comme sans intérêt, encore plus que comme en dehors de ce sujet), il pouvait, mieux que personne, discerner les vraies tendances de ses adversaires. Aussi bien n'en faisaient-ils qu'à moitié mystère.
Le principal agresseur, Hofmann, bon feuilletonniste, qui ne manquait ni d'esprit, ni de dextérité, avait aussi du goût, de l'instruction, un de ces bon sens étroits, mais malicieux, qui ont tant de prise sur un public moyen, une logique bonhomme, et une certaine adresse à mettre les rieurs de son côté, qui, quand on relit ses articles, font souvent penser à Sarcey.
Dès le 7 avril, son premier article au Journal de l'Empire donna le ton, et aussitôt le caractère et les tendances de sa critique apparurent. Chacun se rendait bien compte que Chateaubriand appuyait sa célébrité sur le parti religieux, ou clérical, comme on voudra; que ce parti, qualités littéraires mises à part, avait fait le succès du Génie du christianisme, et qu'on comptait encore sur lui pour faire celui des Martyrs. Qu'on le séparât de ce parti, et son futur succès, tranché dans sa racine, s'évanouissait.
Tactique habile et simple, si elle n'était neuve, car on l'avait inaugurée lors de la publication du Génie du christianisme, en dépit des circonstances alors toutes favorables à l'auteur, et non sans quelque résultat.
C'est pourquoi, dès ce premier article, avec beaucoup d'éloges sur le style, la couleur, l'imagination, etc..., le critique annonçait son dessein de montrer le danger des Martyrs pour la religion et la morale, comme, accessoirement, pour le goût.
L'auteur nous apprend, dit Hofmann, qu'il a cherché un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions...; un sujet où le langage de la Genèse pût se faire entendre après celui de l'Odyssée ; où le Jupiter d'Homère vint se placer à côté du Jéhovah de Milton, etc... Mais ce Jéhovah est-il autre chose que notre Dieu ? Est-il bien décent de le faire asseoir près de Jupiter? Il faut faire tout cela, ajoute l'auteur, sans blesser la piété. Cela se peut-il?... Jéhovah, dira-t-il, l'emportera sur le paganisme. N'est-ce pas déjà trop de les comparer?..., etc...
Et, comme suite à la maligne représentation de cette nouvelle Guerre des dieux, souvenir à jamais détestable aux âmes pieuses, il se demande s'il n'y a pas quelque chose de profondément irréligieux, une sorte de scandale, à instituer ‚entre le merveilleux du paganisme et les mystères chrétiens une concurrence impie, dont l'unique objet est de se disputer l'imagination du lecteur et l'avantage de pourvoir à son plaisir.
La conclusion du morceau, maintenant attendue, et rappelant tout à fait les temps du Génie du christianisme, est un coup direct à la sincérité de l'auteur :
Il serait affligeant, pour un écrivain aussi estimable et aussi religieux, de s'entendre reprocher d'avoir corrompu le goût, ou de se voir accuser de n'avoir été qu'un philosophe adroit.
Après cela, il y eut bien d'autres articles pour et contre, et mille critiques d'ensemble ou de détail, et des disputes sur le poème en prose, sur la nature de l'épopée, sur les descriptions, sur les comparaisons, sur Demodocus, qu'on traite de vieil imbécile... mais c'est le reproche d'impiété, d'insincérité, c'est le « philosophe adroit » qui reste la dominante en tout cela.
La Gazette de France ayant protesté, Hofmann offre (17 avril) de remplacer son philosophe adroit par philosophe maladroit.
On se plaint qu'il persifle. Il répond (2 mai) :
Le droit que l'auteur me donne de plaisanter sur tant d'objets qui devraient être respectables n'est pas la moindre critique qu'on peut faire de son ouvrage. II est des choses dont on ne doit jamais rire ; c'est pourquoi il ne faudrait pas les rendre ridicules...
Il en profite pour constater (même article) que les défenseurs baissent le ton et se font plus rares, et que d'ailleurs des prélats, des prêtres, et d'autres personnes d'une piété indiscutée, pourraient bien s'élever contre le scandale d'un ouvrage qui mêle outrageusement le sacré au profane, et qui, en revanche, a tout ce qu'il faut pour plaire aux philosophes.
Or le pis est que, s'il se moque évidemment pour ce qui est de plaire aux philosophes, il n'a que trop raison sur le fait de déplaire aux personnes pieuses. De ce côté, la campagne qu'on mène commence à porter ses fruits.
Ne voilà-t-il pas, écrit Chateaubriand, que les chrétiens de France, à qui j'avais rendu de si grands services en relevant leurs autels, s'avisèrent bêtement de se scandaliser sur la parole évangélique de M. Hofman1 !
(1) O.-T., III, 12. - Et Mme de Chateaubriand (Cahier rouge, p. 60) : « Nous vîmes des gens se disant royalistes, des prêtres même, sous le prétexte que les Martyrs n'étaient pas tout à fait exempts de censure ecclésiastique, qui se mirent à en dire pis que pendre; c'était une manière un peu hypocrite de faire sa cour. » Il paraît qu'un abbé Clausel, frère pourtant d'un ami fidèle, et plus tard évêque de Chartres, se distingua dans cet exercice. Peltier, à Londres, redevenu depuis l'article du Mercure très favorable à Chateaubriand, qu'il qualifie di écrivain énergique et véridique » (Ambigu, 30 août 1807), se montre de nouveau hostile et malveillant quand l'édition londonienne des Martyrs paraît chez Dulau frères. (Ambigu, 10 juin 1809.) Au tome ler de ses Mémoires, Guizot reproduit les lettres de Chateaubriand, mais non ses propres articles. Les temps changés, ils eussent paru un peu froids. Chateaubriand les avait trouvés chauds, pour l'ambiance. ↩
Ce coup fut dur, et Chateaubriand en éprouva un grand abattement. Mais ne devait-il pas un peu s'attendre à ce déchainement? Le 12 mai, écrivant au jeune Guizot, qui a fait dans le Publiciste deux articles où l'éloge est fort modéré, mais dont il faut bien se contenter (2), il lui signale la « source de la colère ; c'est cet Hiéroclès qui égorge les chrétiens au nom de la philosophie et de la liberté... », et il traite avec mépris « les saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais ».
« Saltimbanque », Hofmann l'était-il, et «aux gages de la police » Comme, de l'autre bord, on ne cessait de le lui faire entendre, il s'est défendu sur ce point avec indignation et un grand accent d'honnêteté blessée, qui a l'air sincère3. D'autre part, Chateaubriand, dans un passage de son Examen des Martyrs semble s'appuyer sur des renseignements assez précis4. Qui jugera ?
3) Journal de l'Empire, 11 avril1809, 17 février 1810. ↩
4) « Je demanderais si dans l'incroyable chaleur de la haine, on n'est point allé jusqu'à proposer d'insulter ma personne autant que mon ouvrage? Ceux qui connaissent à fond l'odieuse intrigue montée contre les Martyrs verront bien que je ne dis pas tout. Et quel moment a-t-on choisi pour m'attaquer? Moment où la moindre noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute critique injurieuse ! Mais on n'a respecté ni ma douleur, ni mes regrets... ↩
En attendant, Chateaubriand appelait ses amis à la rescousse pour le louer et probablement même se louait de sa propre plume, car il y a dans la Gazette de France un article non signé (14 avril) qui pourrait bien être de sa main, si l'on en juge par d'assez fortes ressemblances avec l'Examen1. Mais il avait beau faire, les affaires n'allaient pas.
(1) On y notera cette avance à l'Empereur évidemment destinée à obtenir le désarmement de ses adversaires : « Qui osera suivre l'exemple de l'auteur des Martyrs, imiter son noble dévouement, pour élever en silence un monument digne du siècle du plus grand des princes? » ↩
Fontanes, gêné par son rôle officiel, n'osait guère se montrer :
On savait, dira Chateaubriand dans l'Examen, que les dignités, dont le premier d'entre mes amis est revêtu, lui interdisaient toute espèce de lutte dans les journaux. On n'a pas craint alors de l'appeler dans une arène où il ne pouvait descendre.
Peut-être s'y aventura-t-il cependant, mais avec la précaution de l'anonymat, et ce ne fut guère que pour faire entendre combien il était difficile d'apprécier un tel ouvrage, quand il faudrait, pour le bien juger, « ne rencontrer personne entre le livre et soi», alors que «tous les jugements prennent un peu la couleur de l'esprit de parti2 » .
(2) Gazette de France (29 avril) : lettre d'un Solitaire de *** aux rédacteur de la Gazette de France. L'article est signé F'.... Il semble qu'on y reconnaisse la manière de Fontanes. ↩
Le meilleur défenseur fut, qui l'eût attendu ? le ministériel Esménard. Les 15 mai et 23 juin, il donna au Mercure deux articles dont Chateaubriand se régala3. Encore fut-il tout littéraire et prit-il grand soin de se récuser au point de vue religieux et moral, celui qui, vu les circonstances, importait surtout.
(3) « Très bon, très bon, très sérieux », écrit Chateaubriand à une amie (15 mai 1809). - Dans PAULHES, ouvr. cilé, p. 449. (¼) Sept articles parus dans le Bulletin de Lyon à partir du 7 mai ↩
Un Lyonnais obscur, de Place, fit avec conscience une longue série d'articles élogieux, mais de peu d'éclat (4). Toujours Lyon avait été bienfaisant à Chateaubriand. Mais qu'était-ce que cela ?
Sans doute, le succès de librairie s'affirmait. Fouché, le 18 janvier, a fait connaître à l'Empereur que le libraire a payé les Martyrs 80 000 francs, dont 24 000 comptant5, beau prix pour l'époque; et, en pleine polémique, Hofmann est obligé de reconnaître (11 avril) un succès de vente « dont les fastes de la librairie offrent bien peu d'exemples ».
(5) Est-ce avec cela qu'il a payé la Vallée-aux-Loups? Il dira dans son Examen : « Il s'est écoulé plus d'exemplaires de mon dernier ouvrage en quelques mois qu'il ne s'est vendu d'exemplaires du Génie du christianisme en plusieurs années. » ↩
Encore une justice à rendre à Chateaubriand : ce succès d'argent ne le consolait nullement.
Il se décourage, s'enfuit dans la Vallée d'où il écrit (15 mai) qu'il s'en remet à ses amis pour défendre son livre; que, quant à lui, « le silence absolu est ce qu'il y a de mieux ». Et il songe à s'aller calmer en son refuge ordinaire, chez Joubert, à Villeneuve1.
(1) Dans PAULHÈS, ibid., p. 450. ↩
Puis, combatif comme il l'est, il se reprend à vouloir lutter, renonce à Joubert et, puisqu'il lui faut réimprimer son livre, il prépare pour paraître avec la nouvelle édition, comme pour le Génie du christianisme, une Défense, qu'il appelle Examen, et des Notes pour chaque livre, cela parce que « ses amis » Ini ont soi-disant « représenté que les lecteurs étrangers au langage de l'antiquité avaient besoin d'une espèce d'explication pour lire les Martyrs2 ».
2) Examen. ↩
Quels amis? Ce n'est pas Joubert, qui déconseille cet acharnement, de crainte qu'on ne réveille des débats en train de s'assoupir. Mais nous avons déjà vu que Chateaubriand se croyait, et était, meilleur juge que Joubert des intérêts de sa renommée. Pensant que tout valait mieux que le silence et qu'en bataillant il finirait bien à la longue par avoir raison, il ne craignait pas d'entretenir le bruit autour de son livre, et, somme toute, il n'avait pas tort.
Tout cela ne déplaisait pas autrement à l'Empereur, parce que la belle société des deux faubourgs, occupée de cette petite guerre, en oubliait de clabauder sur la grande, celle du Danube, et sur celle, d'un autre genre, du Tibre3. Chateaubriand se trompe sans doute, ou confond les dates, quand il parle1 d'un redoublement de persécution que lui valut alors la traduction anglaise des Martyrs par les interprétations du traducteur dans sa Préface. Outre que les Martyrs, en eux-mêmes, n'étaient pas spécialement déplaisants à Napoléon, la première traduction anglaise paraît n'être que de 1812, et la Préface en est d'ailleurs assez anodine2.
(3) Essling, 21 mai 1809. Wagram, 6 juillet. Enlèvement du pape de Rome, 6 juillet. ↩
(1) Préface des Martyrs de 1826 ; assertion répétée dans les Mémoires, III, 16. ↩
(2) Il résulte des recherches qu'a bien voulu faire pour moi M. Digeon, agrégé d'anglais (je suis heureux de pouvoir l'en remercier ici), que la première édition de la traduction mentionnée par Chateaubriand n'est pas au British Museum. Mais on y trouve une seconde édition : The two Martyrs ; a moral tale by the vicomte de Chateaubriand... translated from the French by W. Joseph Walter... late of the St Edmund's Collège... with an appendix... illustrative of the scenery of the tale. Second édition, 2 vol. London, 1819. - En tête se trouve une préface, intitulée : The translator's preface, signée W.-J. ALTER. London, april 1812. Voici, traduit, le passage de cette préface qui pourrait à la rigueur légitimer la phrase de Chateaubriand : « l est visible que certaines parties de cet ouvrage ont été considérées, sur le continent, comme comportant une interprétation politique, et que, sous les traits du tyran Galerius, le rôle du chef actuel de la France est examiné avec une sévérité aussi pénétrante que mordante. La conversation de Galerius et de Dioclétien, au seizième livre, a été considérée, en particulier, comme un exemple frappant de ce genre de critique politique. Et je ne puis m'empêcher de confesser ici, bien que le sujet me soit assez peu familier, •combien je suis frappé de la ressemblance entre la harangue du sophiste Hiéroclès, au quatorzième livre, et lès discours de certains champions modernes de l'intolérance. Ce n'est pas d'ailleurs le seul endroit où la comparaison conserve sa valeur ; la même altération ingénieuse des faits, la même ignorance et de la foi et de la vie de ceux que l'on condamne, la même fausse interprétation donnée à leurs actes les plus innocents, caractérisent la conduite des oppresseurs des catholiques, tant anciens que modernes. Plût à Dieu que nous n'eussions pas, au siècle présent, d'imitateurs d'Hiéroclès, et que les favoris d'un Galerius voulussent bien réfléchir que Rome exige l'union de toutes les sectes, au moment où les hordes d'un second Attila, second fléau du Tout-Puissant, se préparent à fondre sur l'Empire pour le ruiner! Je m'étonnerais d'une conduite semblable, si je ne réfléchissais que l'intolérance est toujours la même; et que c'est dans le même esprit qu'elle a dicté aux Romains le cri : Les chrétiens aux bêtes! et celui de : A bas les papistes! aux hommes de parti de notre siècle plus éclairé. » - On voit que le traducteur anglais était catholique et qu'il en avait surtout à ceux qui persécutaient les catholiques dans son pays. ↩
Quant à Chateaubriand, sa célébrité n'y perdait rien ; j'entends sa célébrité politique, car, pour l'autre, elle commençait à n'être plus en question.
Il semble quel'opposition faite aux Martyrs du côté religieux, et pour des raisons de piété, ait eu pour résultat de le dégager un peu de ce & parti prêtre » dont il est depuis 1802, ou tout au moins de l'empêcher de s'y engager davantage.
Ainsi ne lui trouve-t-on aucune relation avec la fameuse Congrégation qui commence alors à faire parler d'elle, et pourtant il y a là, parmi les plus ardents, l'ami Clausel, et un parent de la chère Nathalie, Alexis de Noailles, qui est compris dans a cette cabale d'enfants de chœur », comme dit l'Empereur, et qui est mème un moment a le coryphée de cette secte s comme dit Mme de Boigne1.
(1) Mémoires, I, 288. ↩
Par contre, il se trouve toujours plus engagé dans le parti royaliste et aristocratique. Si dans les salons de l'officiel Faubourg Saint-Honoré, on a fort combattu les Martyrs, on les a ardemment soutenus dans ceux du Faubourg Saint-Germain. Et à Mme de Custine, à Mme de Noailles, aux Laborde, à la vieille Coislin, s'adjoignent de ce chef je ne sais combien de duchesses : duchesse de Lévis, duchesse de Châtillon, duchesse de Laval, duchesse de Duras; celle-ci, après s'être éprise de l'article du Mercure, entre en relations directes avec son auteur au cours de la campagne des Martyrs et en est aussitôt férue2.
(2) Lettre du 21 avril 1809 à Rosalie de Constant. Dans PAILHÈs, la Duchesse de Duras, p. 58. ↩
Ne parlons que pour mémoire des relations de famille; elles sont de même teinte : Mme de Tocqueville, chez qui Chateaubriand et sa femme s'en vont villégiaturer à Verneuil; ou M. de Rosambo, qui les reçoit au Mesnil3.
(3) En 1810. Lettre datée de Verneuil, 31 mai 1810. Dans PAILHÈS, Chateaubriand, p. 461. ↩
Cela n'empêche pas de fréquenter certains salons gouvernementaux, comme le Marais, chez Mme de la Briche, ou Champlâtreux, chez Molé. C'est que, Mme de Chateaubriand ne se lasse pas d'en faire la remarque, sous l'Empire, au contraire de ce qui aura lieu sous la Restauration, on s'entend très bien, dans la société, entre gens d'opinion différente ou contraire4. Est-ce donc que ce trait serait décidément une des caractéristiques d'un régime où, malgré l'éclat inouï des gestes gouvernementaux, la stabilité paraît si invraisemblable que le ama tanquam osurus, avec sa réciproque, devient presque la loi des relations sociales1?
(4) Cahier rouge, p. 65. ↩
(1) Etat d'esprit constant : BARANTE, 1, 256, nous montre ainsi Regnault de Saint-Jean-d'Angely tenant beaucoup à ne pas perdre ses relations avec les personnes qui ont conservé des opinions libérales. ↩
En tout cas, il est certain qu'aucune relation n'a cessé entre l'opposant Chateaubriand et des fonctionnaires de l'Empereur comme Pasquier et Fontanes.
Ce n'est pas que l'un ou l'autre fassent grand'chose pour leur ami, d'ailleurs trop connu maintenant, trop classé comme dévoyé, définitivement en dehors des chemins où marche Napoléon. Que l'auteur du Génie du Christianisme servit la politique de l'auteur du Concordat, à la bonne heure ! Mais voit-on l'auteur du Triomphe de la religion chrétienne faisant ménage avec l'Empereur excommunié (10 juin 1809) qui ôte le Pape de Rome (6 juillet)? Voit-on cela, quand de Bonald, l'autre renommé champion de la religion, a refusé au roi Louis d'être le précepteur de son fils, et, malgré les invitations pressantes de Fontanes, a refusé également d'entrer dans le Conseil de l'Université, refus insolent, qui n'est du reste que momentané, mais qui fait du tort à Fontanes2.
(2) Fréd. MASSON, Napoléon et sa famille, V, 220; - MADELIN, Fouché; 1I, 144. ↩
D'ailleurs, si Fontanes grandit sans cesse en dignités, son crédit s'affaiblit, et ce n'est pas d'hier.
Quittons un peu Chateaubriand pour nous arrêter un instant sur ce compagnon de son existence. Président du Corps législatif, il a dû compter avec ces sentiments de résistance à la politique impériale qui se développaient autour de lui. C'est l'Empereur qui le nomme à la présidence, mais il faut d'abord être élu candidat, et au scrutin secret, par des collègues qui se vengeraient assez commodément du Maître sur un trop zélé serviteur.
Faisons aussi la part de ses inquiétudes et de sa désapprobation personnelles. Fontanes est, à bien des égards, de l'école de Talleyrand. La politique indéfiniment belliqueuse de l'Empereur l'inquiète, et d'autant plus qu'il est maintenant plus compromis par tout ce qu'il a recherché et accepté. Malgré des prouesses d'équilibre et de merveilleux tours de balancier, car il faut plaire aux députés pour être réélu, et plaire à l'Empereur pour être renommé, ses discours de présidence, par les conseils qu'il insinue sous l'amas des compliments, le mettent chaque fois presque en posture d'opposant1.
(1) Sans, bien entendu, satisfaire les hommes de la Révolution qui le détestent : Conseiller doucereux et timide, flatteur audacieux... », dit THIBAU-DEAU, IV, 21. ↩
L'Empereur envoie-t-il au Corps législatif des drapeaux pris sur l'ennemi (11 mai 1806) ?
Il semble nous dire par cet hommage, explique Fontanes, que l'art de vaincre, à ses yeux, n'est rien sans l'art de gouverner...
Mais qu'en pense Napoléon ?
S'agit-il de la translation aux Invalides de l'épée du Grand Frédéric (17 mai 1807), il s'écrie en parlant du Maître alors fort empêtré dans les marécages de Pologne :
Il a voulu, il veut la paix: il la redemanda au moment de vaincre; il la redemande après avoir vaincu... il a toujours gémi sur les désastres de la guerre... C'est parce qu'il en connaît tous les fléaux qu'il a soin de la porter loin de nous...
Audacieuse façon de représenter les choses! S'il ne le disait aussi gravement, de sa « voix universitaire2 », on se demanderait de qui il se moque. Mme de Rémusat en est frappée : « La soumission et la crainte étaient telles alors que M. de Fontanes parut avoir déployé du courage3. »
(2) L'expression est de Lamartine qui l'avait entendu lire de ses vers (Souvenirs et portraits, t. III.) ↩
(3) Mémoires, III, 149. ↩
Le 23 août 1807, après Tilsit, apportant à l'Empereur l'adresse du Corps législatif, il l'offre « moins au conquérant qu'au pacificateur de l'Europe auquel il affecte un peu trop de réserver ses hommages.
En 1808, le 27 octobre, S. M. l'Empereur et Roi sur son trône, entouré des princes, des grands officiers et officiers de sa Maison, des ministres, des grands officiers de l'Empire, des membres du Sénat et du Conseil d'Etat, reçoit en pleine face cette leçon que lui apporte, sans qu'il l'ait demandée, Son Excellence M. le comte de Fontanes, toujours Président du Corps législatif, introduit en grande et solennelle cérémonie par S. A. S. le Prince Vice-Grand Électeur :
Le premier des capitaines voit donc quelque chose de plus héroïque et de plus élevé que la victoire. Oui, Sire, nous le tenons de votre propre bouche1 ; il est une autorité plus durable que celle des armes, c'est l'autorité qui se fonde sur de bonnes lois et sur des institutions nationales... Le Corps législatif doit surtout célébrer les triomphes paisibles qui ne sont jamais suivis que des bénédictions du genre humain... Il n'était qu'un moyen d'augmenter votre Grandeur, c'était d'en modérer l'usage…….
(1) L'Empereur avait dit, sans y faire autrement attention, que sa première pensée et celle du tsar à Erfurt avait été une pensée de paix. ↩
Sans doute ce n'est pas ainsi détaché et découpé; c'est perdu au milieu des louanges, amorti, atténué, feutré d'adulation ; mais cela n'en produit pas moins son effet, et de tels refrains gâtent à l'Empereur les plus beaux hymnes. Il n'est pas homme à tolérer toujours qu'on juge ses gestes et qu'on le morigène publiquement, surtout quand il voit dans les feuilles du dehors, les seules qui l'intéressent, relever la hardiesse de ces remontrances et parler à leur propos de « discours ironiques2 ». Quoi de plus dangereux, de plus compromettant pour Fontanes que de tels commentaires !
(2) Cf. PELTIER, Ambigu, 30 novembre 1808. ↩
Aussi l'Empereur médite-t-il de l'ôter de cette place où l'on parle encore trop; mais il faut que cela ait lieu sans éclat. En attendant que le moment soit propice, Fontanes est fait comte, il est fait Grand Maître de l'Université (7 mars 1808), et là encore il déplaît, pour vouloir peupler les conseils de la nouvelle institution de ses créatures, de réacteurs, de prêtres ou de cléricaux avérés; alors que Napoléon, qui n'a jamais aimé les prêtres, même quand il appréciait le plus leur utilité politique, s'en éloigne de plus en plus3 !
(3) De Broglie, auditeur au Conseil d'État sous l'Empire, signale comme épisode de la résistance de l'Empereur aux empiétements du clergé une scène violente faite à Fontanes au Conseil d'État en 1805. (Souvenirs, 1,68.) ↩
A la fin de 1808, Napoléon espère l'évincer, mais Fontanes est réélu dans de telles conditions qu'il faut bien le renommer pour 1809.
Enfin, à la clôture de la session de 1809, Fontanes est obligé de prier ses collègues de ne plus le désigner pour la présidence, mais, comme il serait indécent qu'il restât ainsi dépouillé et nu, simple Grand Maître de l'Université, on le fera sénateur (20 février 1810).
Ainsi, par ses prodiges sur la corde raide, il s'est maintenu six ans dans sa présidence et il la quitte sans presque y perdre; mais à ce jeu, il s'est fatigué et usé. Mme de Rémusat le trouve à cette époque un peu attristé, découragé, vieilli, lassé de l'action.
Il ne se retire pas pour cela, oh ! non. Son fort bon sens le préserve de ces sottises. Il n'est pas de ceux qui renonceraient au présent parce que l'avenir apparaît nuageux. Au contraire, il demande de l'avancement (1), mais, poète, renfermé dans son cabinet de Courbevoie, décrochant sa lyre et invoquant la Naïade de la Seine, il épanche son cœur en vers pessimistes, qu'il date soigneusement et qu'il pourra peut-être un jour présenter en témoignage de la pureté de ses sentiments; seulement il se garde bien de les montrer pour le moment aux contemporains, qui, d'ailleurs, n'y perdent pas grand'chose :
Le danger croît; les vents redoublent leur colère,
Quel port nous recevra dans son sein tutélaire ?...
De la guerre en tous lieux s'étendent les ravages ;
Les mœurs du genre humain redeviennent sauvages ;
L'impiété féroce abrutit tous nos sens...
Les générations dans leur fleur sont séchées ;
Les races des vieux rois sont partout retranchées,
Les débris des grandeurs s'écroulent sous nos pas ;
Malheur à nous ! malheur à la race naissante... (2).
Ce n'est donc pas de Fontanes que Chateaubriand aurait de l'aide, comme au temps de ses démêlés avec Fesch, à Rome. Fontanes est encore bon pour caser au Conseil de l'Université Joubert, Guéneau de Mussy, Ambroise Rendu, Roger, de Langeac, ses amis, toute sa coterie, ou pour en faire des inspec-
(-) Archives nationales, AFW 1050.