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L'Enchanteur 1768—1848
La vie politique de François de Chateaubriand Chapitre II. Situation de la monarchie restaurée. - L'article du 4 octobre. - Les

Troisième partie

Chapitre II. Situation de la monarchie restaurée. - L'article du 4 octobre. - Les

La vie politique de François de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 435–448 · chapitre 43 sur 46

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Réflexions politiques. - Chateaubriand et Bernadotte. - L'article de Bertin du 8 janvier 1815. - Chateaubriand presque ministre. - Retour de l'Empereur et rôle de Chateaubriand en mars 1815. - Les articles du Journal des Débats. - Le départ.

A l'enthousiasme des premiers temps, et au calme des suivants, avait succédé un mécontentement qui devenait chaque jour plus universel. Les imprudences de langage et de conduite du comte d'Artois, maladroit et dangereux au pavillon de Marsan, pire quand il voyageait dans les provinces sous prétexte d'en bonifier l'esprit, surexcitaient l'espérance des réacteurs. On entendait dire couramment que la Charte n'était qu'un expédient provisoire qu'on tolérait en ce moment parce qu'on ne pouvait pas faire autrement, mais que cela n'aurait qu'un temps, et qu'on jetterait bientôt hors de leurs biens mal acquis les possesseurs de biens nationaux. Tandis que les populations bien pensantes prétendaient faire, par loyalisme, l'économie des impôts de l'Empire et spécialement des droits réunis, dont le comte d'Artois avait d'ailleurs promis la suppression, les chouans s'armaient dans l'Ouest et le clergé, un peu partout, prêchait contre le Concordat. Quant aux pauvres hobereaux des provinces, ne pouvant escompter les faveurs de la cour, et tirant le diable par la queue, après comme avant le retour des Bourbons, ils accouraient à Paris réclamer le rétablissement des droits féodaux, seul moyen, pensaient-ils, de les restaurer, eux aussi, dans leur fortune et dans leur prestige.

De l'autre côté, il y avait à mettre en compte de non moins graves sujets de mécontentement et d'inquiétude : l'humiliation du traité de Paris du 30 mai, l'armée diminuée, réduite à la portion congrue, l'exaspération des officiers, la Légion d'honneur galvaudée, les commémorations trop fréquentes et trop solennelles en l'honneur des victimes de la Révolution, les manifestations cléricales ou piétistes du gouvernement, comme l'ordonnance de Beugnot sur la célébration obligatoire du dimanche (7 juin); plus que tout, l'insécurité où se sentaient les acquéreurs de biens nationaux.

Il est impossible, et d'ailleurs il serait inutile ici, de faire, après tant d'historiens et d'auteurs de Mémoires, un tableau même sommaire du trouble et de l'énervement de la nation en ce temps-là. Qu'il suffise de dire que les deux grands partis de la Révolution et de la contre-révolution semblaient à la veille de se jeter l'un sur l'autre.

Les débats de la Chambre passionnaient, surtout quand, en août, commença la discussion de la loi sur la presse, et plus tard, en septembre, au moment du dépôt du projet de loi sur la restitution aux émigrés des biens nationaux non encore vendus. - Pourtant les séances manquaient d'intérêt; les députés, habitués au mutisme du Corps législatif, n'avaient pas encore bien recouvré l'usage de la parole : ils se bornaient à lire à la tribune des opinions qui se succédaient sans se répondre.

Mais ce qui surexcitait l'opinion, bien plus que les délibérations de la Chambre, c'était les libelles, les brochures, et les journaux, où s'exprimaient, sans ménagement et souvent sous l'anonyme, les opinions les plus extrêmes, le principal du débat étant toujours autour de la Charte, que les uns voulaient restreindre ou abolir, les autres étendre ou au moins maintenir inattaquable.

Pour cette multitude d'opuscules, on se référera aux catalogues spéciaux ou aux collections particulières1 ; mais il y en a un qui va nous arrêter, et parce qu'il est de beaucoup, avec la réponse qui lui fut faite, le plus important de tous, et parce que cette réponse est de Chateaubriand.

(1) Voir notamment GERMOND DE LAVIGNE, les Pamphlets de la fin de l'Empire, des Cent-Jours et de la Restauration, Dentu, 1879. ↩

Il s'agit du Mémoire au Roi de Carnot, dont voici, parait-il, l'origine. Carnot avait écrit un ouvrage anonyme intitulé : Des caractères d'une juste liberté et d'un pouvoir légitime, qui fut saisi, pendant l'impression, par la police (juillet). Carnot alors s'en déclara l'auteur. Le directeur de la police, qui était Beugnot, lui demanda de renoncer à sa publication ; Carnot persistant à vouloir que sa pensée parvînt jusqu'au roi, il lui offrit de communiquer sa brochure au roi seul. Carnot consentit, et fit à sa brochure, qui cessait alors d'être un pamphlet politique, les suppressions et les retouches que nécessitaient les convenances. C'est alors aussi que l'écrit fut intitulé Mémoire au Roi. Comme tel, il fut communiqué à Louis AVIII, et nous ne savons guère ce qu'en pensa le roi1.

(1) Cf. l'Exposé de la conduite politique de M. le lieutenant-général Carnot depuis le 1er juillet 1814. Paris, 1815. Carnot écrit à Beugnot le 25 juillet que le but qu'il s'est proposé a été « d'instruire Sa Majesté de l'inquiétude générale qui règne dans les esprits et de lui en faire connaître la véritable cause n. ↩

Mais, la chose s'étant ébruitée, les feuilles royalistes commencèrent à diriger contre l'auteur de violentes attaques. En outre, vers la fin de septembre, Carnot apprit que sa brochure s'imprimait clandestinement, soit par le fait de quelque indiscrétion administrative, soit dans le dessein plus machiavélique, attribué aux amis politiques de Beugnot, de voir signaler avec éclat, mais sans responsabilité, les fautes d'une politique jugée dangereuse.

Carnot s'empressa de désavouer la publication ainsi entreprise et une instruction fut entamée, sur sa demande, sans qu'on pût découvrir le véritable éditeur. Pendant ce temps, le Mémoire se répandait avec un immense retentissement.

Telle est du moins la version qu'on trouve dans les Mémoires sur Carnot publiés par Tissot (1824)2, et dans les Mémoires sur Carnot publiés par son fils (1893)3. Elle n'est pas incontestée.

Il (Carnot) a soutenu, dit Pasquier (4), que son Mémoire avait été originairement rédigé pour le roi seul, adressé à lui seul, et n'avait été publié que par une infidélité partie du cabinet de ce prince. Si le fait est vrai, il est au moins tellement invraisemblable qu'il faudrait pour y faire croire des preuves irrécusables, jamais produites.

(2) P. 161. ↩

(3) II, 372. ↩

Quoi qu'il en soit, ce qui n'est pas douteux, c'est le bruit fait par une telle publication, signée d'un nom généralement respecté, agressive, éloquente, forte, souvent habile, pleinement de nature à faire aux Bourbons autant de mal qu'en pouvait faire un écrit politique en un temps où le public n'était pas blasé, c'est-à-dire infiniment.

Si le but de Carnot était, comme il le dit, de contribuer à la formation d'un esprit national, et de réaliser l'union des Français sous le drapeau des Bourbons, il faut avouer qu'il s'y prenait mal et que son prêche manquait d'onction. Mais s'il avait voulu, au contraire, dresser une forte machine contre la monarchie restaurée, en ce cas, il s'y prenait bien; car son pamphlet mettait en jeu, avec une roide logique qui sentait son géomètre, mais devait agir sur les foules simplistes, des sentiments bien puissants, alors surexcités : en premier lieu, l'amour de la patrie, l'amour de la gloire, l'honneur national, exaspérés par l'humiliation de la défaite acceptée et sanctionnée, plus cuisante tous les jours, à mesure que les forces revenaient au pays ; en plus l'intérêt personnel et matériel qu'inquiétaient les menaces adressées aux acquéreurs de biens nationaux et à tous ceux qui avaient servi l'Empire ou trempé dans la Révolution ; enfin l'amour de la liberté, car déjà les Bourbons faisaient si bien qu'on oubliait la tyrannie de l'Empire pour ne plus penser qu'à celle de l'ancien régime.

Dans cette forte position, Carnot ne craignait pas de prendre la plus audacieuse offensive : Régicides ! criait-il, mais les véritables ne sont pas ceux qui ont voté la mort du roi; ce sont ceux qui ont pris les armes contre la mère patrie et refusé lâchement leur aide au roi, qu'ils affectent maintenant de plaindre, alors qu'ils l'ont trahi et perdu par leurs conseils, après l'avoir compromis par les ruineuses faveurs qu'ils lui arrachaient!

Et d'ailleurs pourquoi tant d'affaires? Est-ce que les auteurs de l'antiquité, étudiés dans nos écoles, et les livres saints eux-mêmes, ne sanctifient pas le régicide toutes les fois qu'il s'agit d'un tyran? N'est-ce pas une doctrine que les jésuites connaissent bien1?

(1) Il paraît, d'après les Mémoires sur Cornot, par son fils (II, 37¼), que le Roi, qui avait trouvé le reste « d'un honnête homme et d'un bon citoyen », fut ici un peu choqué. ↩

La Révolution? Vous en faites un tableau hideux ! Mais par là, vous vous condamnez vous-mêmes, puisque vous en êtes doublement responsables, par vos abus d'abord, par votre trahison ensuite!

Si vous pouviez arrêter le torrent, pourquoi ne l'avez-vous pas fait? Et si vous ne le pouviez pas, pourquoi reprochez-vous aux autres de ne pas l'avoir arrêté?

Le retour des Bourbons a produit en France un enthousiasme universel. Cela n'a pas duré, parce que ceux qui revenaient n'ont pas vu combien la France avait changé en leur absence, combien l'amour de la gloire, le patriotisme, étaient blessés par les premiers actes du nouveau gouvernement. Un trait de plume a fait perdre à la France la Belgique, qu'on ne lui eût pas arrachée en dix ans de guerre! Et le trait portait, venant du défenseur d'Anvers.

On exclut des emplois et dignités ceux qui aiment la liberté! On ne ménage le militaire qu'autant qu'on en a peur ! Or, un bon père n'établit pas entre ses enfants de distinctions odieuses, indices d'une rétrogradation prochaine des institutions jusqu'aux pires tares de l'ancien régime, jusqu'au servage et jusqu'à la Sainte Inquisition.

Carnot ne frappait pas un coup moins rude quand il mettait en lumière l'étrange inégalité des deux partis : d'un côté, toute la force : le nombre, l'armée, la puissance des sentiments susdits; - de l'autre, un parti « presque imperceptible », avec des prétentions surannées, des idées vieillottes, des préjugés désuets. Or, s'écriait cet homme terrible, le droit de succession, les questions de généalogie n'en imposent guère aux peuples belliqueux. Ce qui rend la nation victorieuse et prospère est toujours légitime, et la France aurait sanctionné l'usurpation de Napoléon, et même confirmé son surnom de Grand, s'il ne s'était perdu lui-même par ses fautes. « En dernier résultat, c'est la force qui cécide de tout», et « il n'y a pas de droit sans la force».

Il disait aussi :

Tant que Napoléon fut heureux, l'Europe s'inclina devant lui; les princes tinrent à honneur de s'allier à sa famille ; dès qu'il fut tombé, on ne vit plus en lui qu'un misérable aventurier lâche et sans talents. Pélopidas, Timoléon, André Doria furent proclamés les libérateurs de leur patrie; ils n'eussent été que des factieux comme les Gracques, s'ils eussent échoué dans leurs entreprises.

Arguments d'un poids formidable, quand on songe à quelle réalité ils correspondaient.

Je ne passe pas un jour, écrit Sismondi vers ce temps, sans trouver quelque royaliste qui me dise que la constitution n'est qu'une œuvre postiche pour endormir le peuple, mais que le Roi est bien décidé à la supprimer; et les journaux qui tiennent le même langage, la Quotidienne et le Journal royal, sont justement ceux que le ministère paie et auxquels le Roi fournit des articles. Quand on voit quel est l'esprit public dans la nation et l'armée, et où est la force réelle, ce degré d'imprudence se confond presque avec la folie1.

(1) Revue historique, mars-avril 1877, cité dans les Mémoires sur Carnot, par son fils, II, 369. ↩

Certes, tout cela n'était pas fort nouveau, et par exemple, on avait déjà dit avant Carnot que les émigrés étaient revenus « à la suite des bagages de l'ennemi »; mais c'étaient des anonymes, ou d'obscurs publicistes, ou des hommes décriés, comme Montgaillard ou Méhée de Latouche2. On n'avait encore rien écrit qui eût cette force et cette autorité, rien qui signalât plus clairement l'imminence et la gravité du danger à quiconque n'était pas triplement aveugle.

(2) La brochure de MÉHÉE DE LATOUCHE est intitulée : Dénonciation au Roi des actes et procédés par lesquels les ministres de Sa Majesté ont violé la Constitution, dénaturé l'esprit et la lettre des nouvelles ordonnances, et détruit l'excellent esprit public qui avait accueilli le retour des Bourbons. Le titre est long, mais il a l'avantage de renseigner sur le contenu. 15 août 1814. ↩

Il faut ajouter que la personne du roi commençait à n'être guère épargnée. C'est vers ce temps qu'on réimprime certaines pièces insérées autrefois par le Directoire au Moniteur du 20 et du 30 germinal an VI (9 et 19 avril 1798). Ces pièces, tirées des papiers du conventionnel Durand Maillane (il venait de mourir) (3), tendaient à représenter Louis XVIII comme un dangereux Tartuffe, fauteur principal de l'émigration, et, en même temps, d'intelligence, de Coblentz, avec les comités révolutionnaires, double jeu qui lui avait permis de perdre ceux qui gênaient sa politique, et en premier lieu son frère Louis XVI. Ces accusations trouvaient une actualité particulière dans le rapprochement avec les pages virulentes où Carnot rendait l'émigration responsable de la mort du roi.

Tout cela n'était pas pour plaire à Louis XVIII, que les feuilles royalistes défendaient de leur mieux, tandis qu'on recherchait et poursuivait les imprimeurs du Mémoire de Carnot. Mais le mal était fait; et partout maintenant on croyait retrouver l'esprit du fameux Mémoire, notamment dans le rapport du député Bedoch sur le projet de loi que le ministre Ferrand avait présenté en termes si mémorablement malencontreux.

Le roi commençait à s'apercevoir que les émigrés lui faisaient du tort. Il n'y avait pas aussi longtemps qu'on pourrait le croire qu'il s'était assagi. A Vérone, à Mittau, à Hartwell même, il voyait encore dans le rétablissement de l'ancien absolutisme, assaisonné de vengeances appropriées, la fin dernière et nécessaire de toute restauration1. Ce n'était guère qu'à Saint-Ouen, en mai dernier, qu'il avait compris qu'il faudrait, pour la réalisation de ce beau rêve, compter avec les circonstances, et que celles-ci étaient peu favorables. Mais, maintenant qu'il y voyait plus clair, sa prudence de vieil homme égoïste s'inquiétait, et la perspective d'un nouveau Varennes lui était peu réjouissante.

(1) Cf. E. DAUDET, Coblents, p. 277. ↩

Il s'aperçut donc que les ultras, bruyants, mais peu nombreux, maladroits, sans force réelle, étaient un mauvais soutien pour le trône. Il songea à se tourner plus positivement vers les modérés, jusque-la tolérés ou subis plutôt qu'acceptés, et à faire à son tour, avec eux et par eux, appel à l'opinion moyenne et constitutionnelle, afin de rallier la masse de la nation et de gouverner, au moins pour le moment, selon la Charte puisque les temps paraissaient décidément mal choisis pour l'absolutisme.

Dans cette ligne, il devait nécessairement rencontrer le Journal des Débats. | y avait là des gens : Bertin, Féletz, Dussault, Nodier, Aimé Martin, Chateaubriand, d'importance inégale, mais qui, tout en portant à la Révolution beaucoup de haine, n'en passaient pas moins pour libéraux et disposés à des transactions intelligentes. Or Chateaubriand, alors fort près des vrais libéraux, comme Mme de Staël et Benjamin Constant1, venait justement de publier, le 4 octobre, un article sur « l'État de la France » à cette date, qu'on peut considérer, si l'on veut bien se reporter aux agitations du temps, comme d'une inspiration vraiment heureuse.

(1) De Loménie mentionne sa présence un dîner chez Mme de Staël,. d'après un bulletin de police de Beugnot, en date du 26 septembre. (Trois années de la vie de Chateaubriand, p. 33.) ↩

Au moment où de tous côtés tant de critiques et tant d'attaques représentaient la situation comme détestable, le gouvernement du roi comme anarchique, incapable et précaire, Chateaubriand avait entrepris de montrer au public, dans les Débats, que les choses, sans aller bien, allaient aussi bien qu'elles pouvaient aller, et en tout cas infiniment mieux en octobre qu'en mars, ce qu'il devenait opportun de rappeler en bons termes, car on commençait à l'oublier.

Inutile de dire que, dans cet article du 4 octobre, Napoléon est encore fort maltraité et même insulté, mais déjà on voit moins en lui le monstre que l'insensé. C'est un progrès. On insiste sur la multitude et l'énormité des difficultés à vaincre, et on a le bon goût de reconnaître qu'on ne les a pas toutes vaincues. Sans nier le mécontentement actuel, on le représente comme un effet naturel et inévitable, un remous du grand naufrage. On glisse, sans appuyer, sur les endroits dangereux, comme la garantie des propriétés, effleurée en une ou deux lignes. On appuie davantage sur les parties solides du terrain, comme le contraste entre la douceur (bien entendu, on ne dit pas : la faiblesse) du présent gouvernement et la dureté du précédent. On montre les libelles les plus audacieux circulant en liberté dans le royaume, et le régime subsistant néanmoins, quand l'Empire eût craint d'en être ébranlé; on fait voir Marie-Louise installée tranquillement aux eaux d'Aix et Joseph Bonaparte dans le pays de Vaud, quand, sous l'Empire, les Bourbons errants hors de France, ne pouvaient même approcher des frontières, etc...

Ce qui n'est pas mal venu, c'est de montrer aussi, comme fait Chateaubriand, que la force matérielle n'est pas tout, et que la force morale est quelque chose. C'était plus habile et cela valait mieux que les menaces ridicules des hobereaux surexcités.

Mais l'essentiel était le passage relatif à la Constitution, que Chateaubriand préconisait comme devant satisfaire, à titre de transaction, les plus libéraux comme les plus royalistes, affirmant qu'on ne pouvait actuellement faire plus, ni faire moins, et qu'il fallait, pour le reste, s'en remettre au temps. Aux révolutionnaires il montrait l'excès de leurs exigences, et aux réacteurs, l'impossibilité de leurs désirs.

Bref, si le tableau était complaisamment idéalisé, on ne pouvait guère mieux déguiser et parer la trop évidente faiblesse du régime.

Par ces mérites, l'article fit du bruit. Publié anonyme, il est signalé quelques jours après par les Débuts (9 octobre), comme étant « du plus éloquent de nos écrivains n ; et on le réimprime aussitôt séparément. L'effet a été si bon que Chateaubriand écrit, le 6, à Mme de Duras qui, par malheur, est à Dieppe avec son mari pour quelques jours :

Voyez ma destinée ! Je crois que si vous et M. de Duras vous eussiez été ici, j'étais pair de France. J'ai fait un article qu'on a mis dans le Journal des Débats du 4 octobre, sans signature. Il a eu un tel succès, le roi en a été si content, que le chancelier et le ministre de la police m'ont fait remercier. Le premier m'a fait dire que le roi désirait me charger de quelque autre chose. Revenez donc travailler à me faire rester. Il est si clair à présent que je suis à peu près le seul écrivain du moment que le public écoute! Pourquoi donc se priver d'une arme qui est entre leurs mains! Le journal, où était l'article, se vendait le soir un petit écu. Tous les partis et toutes les opinions ont été contents. Là-dessus il n'y a qu'une voix. Revenez donc1 !

(1) Dans BARDOUX, Duras, p. 166. ↩

Et en attendant que cet avenir souriant se dessine davantage, il assiste, le 9, à un dîner offert par les Bretons de Paris au duc de Dalmatie, gouverneur de la Bretagne, pour lors le mieux pensant des maréchaux, et il y porte avec effusion la santé de la duchesse d'Angoulême1, puis celles associées de Duguesclin et de Soult2 !

(1) Journal des Débats, 12 octobre. ↩

(2) BARANTE, II, 93. ↩

Le 18, il est, en manière d'encouragement, fait croix de Saint-Louis et « colonel de cavalerie3 ».

(3) L'Amateur d'autographes, août-septembre 1906, p. 259. Il était proposé pour cette double faveur depuis le 5 août; le brevet fut signé le 18 octobre. ↩

C'est sans doute alors qu'il arbora l'épaulette sur son habit civil, et qu'il ceignit ce fameux sabre d'Orient, long et recourbé, qui traînait sur les parquets avec un fracas horrifique. Mais voilà encore une circonstance où il ne faut pas trop se hâter de lui attacher généreusement un ridicule individuel, spécial et permanent, sur la foi de Mme de Boigne ou de Pasquier qui l'ont aperçu une ou deux fois accoutré de la sorte4. Il n'est pas sûr qu'il se soit montré ainsi bien souvent, tout colonel qu'il était. D'ailleurs, n'oublions pas non plus qu'il ne faisait, du moins quant à l'épaulette, que suivre l'exemple de son vieux roi, le moins militaire des monarques, et il suffît de feuilleter le Nain Jaune pour voir que la tenue de l'émigré noble comportait ces attributs guerriers. C'était la mode du jour. Possible que Chateaubriand l'ait suivie en quelques circonstances; mais ne confondons pas, s'il vous plaît, M. de Chateaubriand avec M. de la Jobardière5.

(4) PASQUIER, III, 327; - DE CHASTENAY, II, 450; - DE BOIGNE, I, 349. Selon celle-ci, il aurait pris cette tenue dès l'entrée des Alliés. ↩

(5) M. de la Jobardière est dans les pamphlets bonapartistes ou dans le Nain Jaune le type du hobereau ou de l'émigré grotesque. ↩

En attendant, il fallait, pour mériter tout à fait de ne pas aller en Suède, gagner ses éperons par de nouvelles et plus décisives prouesses.

La mission à laquelle Chateaubriand fait allusion dans sa lettre à Mme de Duras, et dont le roi désirait le charger, aboutit à ses Réflexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français. C'est d'une part une réponse au Mémoire de Carnot, et de l'autre un développement de l'article du 4 octobre; d'où, pour le dire aussitôt, une double nature : un écrit de polémique, avec les moyens et les procédés d'usage, visibles surtout dans la première partie; - et une entreprise de conciliation, intelligente et raisonnable (seconde moitié).

Le caractère officieux de l'ouvrage est indubitable. Le 30 novembre, Jaucourt écrit à Talleyrand, qui est à Vienne, que le roi lui a dit en avoir « corrigé les épreuves », et Chateaubriand lui-même avoua plus tard, dans sa Guerre d'Espagne, qu'il avait du, au temps où il écrivait ses Réflexions, aller un peu « en classe » chez M. Royer-Collard.

Il raturait les phrases incongrues et nous renvoyait avec quelques férules, nous invitant à être plus sages à l'avenir. Nous nous retirions régentés et soumis1.

(1) Guerre d'Espagne, XLIV. ↩

Royer-Collard était de longue date, avec Becquey et Guizot, l'homme de confiance de l'abbé de Montesquiou, ministre de l'intérieur, et c'était le comte d'Artois qui, sur cette recommandation, l'avait fait, le 23 avril, directeur de la librairie. Il était loin d'être le libéral relatif qu'il fut plus tard; de peu de goût pour les opinions constitutionnelles, d'un grand zèle royaliste2, il se montrait fort opposé à la liberté de la presse, comme le prouve le projet de loi sur la presse qu'il rédigea pour le ministère de concert avec Guizot, secrétaire général à l'Intérieur, peu libéral, lui aussi, sans quoi on ne l'eût pas vu à cette place. Ajoutons qu'il était « fort tranchant » (PAsQUIER).

(2) PASQUIER, III, 10. ↩

Ce ne fut donc pas dans le sens du libéralisme qu'il « régenta » Chateaubriand, mais dans l'autre ; et c'est bien à Chateaubriand qu'il faut faire honneur de ce qu'il y a d'intelligent et de vraiment libéral pour le temps dans les Réflexions politiques.

Nous devons commencer par faire bon marché des premiers chapitres. Cela commence en parabole; et puisque, par un hasard, les deux champions de cette joute se trouvaient être un géomètre et un poète, si chez Carnot, en général, on sent trop le géomètre3, chez Chateaubriand, ici, on sent trop le poète.

(3) On trouve dans les notes du Lynx, annexées au Mémoire de Carnot : « Pour me servir d'une figure qui tient à la géométrie, je dirai que la liberté sociale ne peut exister q'outant qu'elle est inscrite dans le cercle du respect pour la liberté individuelle. Elle a pour latitude tout l'espace que les rayons de ce cercle peuvent embrasser. La circonférence est son rempart, hors duquel elle perd son existence... » Cité à titre de curiosité. Il n'est pas absolument certain, malgré les apparences, que la note soit de Carnot. ↩

Ensuite l'auteur, parlant de l'oubli du passé, avance, sur le ton de la menace, que « le monde, comme le roi, n'ayant pas donné sa parole, il pourra rompre le silence », - et il prête ainsi le flanc à une rude réponse de Carnot qui, un peu plus tard, qualifiera la distinction de jésuitique.

Passons un ergotage sans intérêt sur la doctrine du régicide. Plus loin, le rappel du sort des régicides anglais, moins coupables, dit Chateaubriand, que les régicides français, et qui avaient toutes les vertus, n'est pas fait non plus pour inspirer confiance à ceux-ci et à leurs partisans :

On les fuyait comme s'ils avaient eu la peste; on les tuait comme des bêtes fauves...

Et est-ce encore un bon moyen de ramener les révolutionnaires opposants que de mettre en parallèle la pauvreté et le désintéressement des auteurs de la révolution d'Angleterre avec les dignités, les charges, les châteaux des révolutionnaires français? On leur laissait, sans les leur contester, ces avantages. Dès lors était-il d'une bonne politique de les leur reprocher sans cesse ?

Fallait-il aussi, sous prétexte d'atténuer le plus grand nombre des griefs en parlant d' « erreurs collectives », établir une trop savante graduation des responsabilités et diviser ainsi en catégories les hommes de la Révolution, alors que Carnot leur représentait justement que le danger était d'être divisés, et ensuite atteints successivement au fur et à mesure des progrès de la réaction?

C'est en vain que parmi les régicides eux-mêmes, auteurs du i véritable crime de la Révolution », il distingue ceux qui peuvent invoquer des excuses, ou ceux qui ont expié leurs erreurs, soit par leur résistance au tyran sous l'Empire, soit par leur zèle royaliste sous la Restauration, et qu'il leur reconnaît des talents, du caractère, de l'expérience.

Il sait bien qu'il leur promet un pardon illusoire, qu'il eut été loin de pouvoir leur assurer, si les passions qu'on attisait par ailleurs, et lui-même ici parfois, s'étaient déchaînées sans frein :

Nous les rencontrons, disait-il, nous leur parlons, nous allons chez eux, nous nous asseyons à leur table, nous leur pressons la main sans frémir.

Alors, pourquoi les dénoncer en ayant l'air de les défendre1 ?

(1) C'est un peu ce que lui répondra Carnot. La phrase a d'ailleurs disparu dans les éditions ultérieures. - Cf. PAsQUIER, III, 55. ↩

Et pourquoi cette allusion transparente et inattendue au vieil ennemi Fouché? Fouché, dont l'a peut-être un peu rapproché Mme de Custine qu'il voit encore de temps en temps, s'est, dès les premiers jours de la Restauration, retiré dans sa terre de Ferrières, d'où il intrigue en attendant les événements. Chateaubriand écrit à son sujet :

Un d'entre eux a fait lui-même le courageux aveu de sa faute en s'exilant du milieu de ses collègues. Se juger ainsi, c'est ôter à jamais aux autres le droit de juger; c'est sortir de la classe des coupables pour entrer dans celle des infortunés.

Pourquoi ce traitement de faveur et cette exception singulière, sinon parce qu'il sait que Fouché, qui a failli redevenir ministre de la Police en septembre, n'a été écarté que par les trop vives répugnances de la duchesse d'Angoulême et que nombre de royalistes de marque, particulièrement dans l'entourage du comte d'Artois, commencent à le trouver indispensable au gouvernement bourbonien2 ?

(2) PASQUIER, III, 55, - Cf. MADELIN, Fouché. ↩

Sur les émigrés, qu'il défend, il est plus heureux. Le point était délicat. On ne pouvait plus glisser, comme dans l'article du 4 octobre; sous peine de paraître se dérober, il fallait appuyer, tâcher de réparer les sottises de Ferrand et de tant d'autres.

Il n'est pas malhabile quand il montre les émigrés forcés de partir pour sauvegarder, soit leur vie, soit leur honneur, soit les deux ensemble. L'honneur est un sentiment bien variable selon les temps et les milieux : nous respectons le vôtre, comprenez et respectez le nôtre, semble dire Chateaubriand. D'ailleurs la plupart des émigrés ont servi glorieusement dans les armées de Buonaparte; leur cause se confond donc avec la cause de l'armée. Et suit, comme s'il avait à cœur d'effacer une des mauvaises impressions de Buonaparte et les Bourbons, un éloge enthousiaste de l'armée :

Sous l'uniforme français, il ne peut y avoir que des sentiments généreux...

C'est un thème qui reviendra plusieurs fois dans l'ouvrage. Il rappelle aussi les souffrances des émigrés et leurs malheurs, avec un accent qui porte; il connaît son sujet. Carnot lui répondra qu'on n'en a pas à ceux qui sont partis pour défendre leur vie, mais à ceux qui ont quitté la patrie par dessein raisonné et systématique, dans l'espoir d'y rentrer en armes, et pour y exercer des représailles qui n'eussent pas été douces. Ceux-là, il est vrai que Chateaubriand n'en parle pas, et il a raison ; cela valait mieux.