Première partie
Portalis
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Plon-Nourrit, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Et M. l'Evèque d'Arras, Hugues, Robert, Jean, Charles La Tour d'Auvergne Lauraguais, ayant évoqué, pour la circonstance, la grande âme de Bossuet, prend sa plume fidèle et adresse à ses ouailles un beau mandement qui commence ainsi, d'un tour bien connu :
Celui qui règne dans les cieux est aussi, mes Très Chers Frères, le Dieu des armées ! C'est lui qui ordonne à notre Auguste Souverain de devancer de quelques mois la marche ordinaire de la conscription et qui vous commande de hâter un sacrifice qui doit assurer le bonheur de la France et le repos du monde...1.
(1) Archives nationales. F' 6484. ↩
Comme il ne faut pas que ce zèle exemplaire soit sans récompense, Portalis se fait un devoir de le signaler i son collègue le ministre de la Police générale, autre collaborateur, comme on sait, de MM. les archevêques ou évêques de l'Empire, et qui ne manquera pas de témoigner sa satisfaction.
Chateaubriand n'a-t-il pas aperçu cet avantage immense de la politique consulaire? Pourquoi s'est-il laissé endoctriner par Émery et « les chefs du clergé », ces réfractaires? Que n'a-t-il suivi plutôt les sages avis de Fontanes qui lui soufflait de voir dans le Pape « un vice-consul »? Pouvait-il espérer que Consalvi, qui ne pensait qu'aux Légations perdues, le soutiendrait contre Fesch, dont il espérait les recouvrer? Il eût alors vécu à Rome, calme subordonné de Fesch. Il y eût commencé quelque paisible et bourgeoise existence subalterne.
Ainsi parle le bon sens. - Mais n'imitons pas Thiers, qui, ayant étudié et admiré Napoléon pendant vingt volumes, conclut à peu près en regrettant que son héros, avec tout son génie, ait manqué de modération2, jugement qu'on ne peut s'empêcher d'estimer saugrenu, car d'être immodéré, et en tout, n'était-ce pas là Napoléon? Et voilà ce que c'est que d'appliquer à un Napoléon la norme du bon sens et de prendre la mesure du génie à l'aune du juste milieu. Mais le bon sens n'est pas la règle des hommes supérieurs, car il n'est que le sens commun, et les hommes supérieurs sont justement ceux qui sortent du commun, et, s'ils s'étaient soumis au sens commun, ils ne seraient pas supérieurs. Pur truisme ! mais bien difficile à ériger en principe applicable, à cause de l'innombrable foule des esprits moyens qui trépignent de colère quand on refuse d'étriquer les hommes supérieurs dans l'uniforme de tout le monde.
(2) Cf. la Conclusion, à la fin de l'ouvrage, et la Préface placée en tête du tome XII de l'Histoire du Consulat et de l'Empire. ↩
Chateaubriand n'est pas Napoléon; mais il n'est pas non plus, reconnaissons-le, un individu comme tout le monde.
L'homme qui, vers la trentaine, débutait dans les lettres en s'établissant roi, du premier coup et malgré toute opposition, dans le monde de l'imagination et des sentiments, en qui on pouvait déjà pressentir le maître écrivain du temps et l'initiateur des générations à venir, pouvait-il, voulant changer de domaine, s'accommoder d'un rôle qu'il avait raison de trouver trop médiocre?
Et cette religion qu'il avait glorifiée comme belle, bienfaisante et souveraine, qu'il aimait certainement, quand ce ne serait que pour les succès qu'elle lui avait valus, pouvait-il, sceptique ou non, consentir à la voir tomber au rang d'instrument d'administration ou de police, en la main de gens comme Fesch?
Sceptique? Au point de vue de la foi, peut-être, et encore qui sait ? Mais quant à la cause, il y croit, certes, et comme un bon avocat croit à la sienne, sans qu'on puisse démêler s'il y croit parce qu'elle est bonne, ou s'il la trouve bonne parce qu'il y croit, vu qu'elle est sienne.
Plutôt que d'accepter cette déchéance, ne devait-il pas accepter tribulations et déceptions et risquer de n'être rien, s'il voulait un jour devenir quelqu'un ? Mieux valait, sans doute, si l'avenir ne s'éclaircissait pas, le renoncement immédiat et complet, ou peut-être une opposition pénible et dangereuse, mais qui, au total, ne serait pas sans gloire, fut-elle traversée de défaillances, car la persécution peut illustrer comme le succès.
Rêverie et chimère, dira-t-on. Mais finalement l'avenir n'a-t-il pas montré qu'il avait eu raison de suivre son instinct, ou d'écouter, si l'on veut, son orgueil? Et pour en revenir à ces querelles de Rome, somme toute, de Fesch ou de lui, qui devait l'emporter, et à qui devait rester le beau rôle?
« Être Chateaubriand ou rien » , dira un jour le jeune Hugo. Oui, mais Chateaubriand l'avait dit avant lui : « être soi, - ou rien du tout . Rivarol dit quelque part que l'orgueil « est toujours plus près du suicide que du repentir ». Cela ne s'applique à personne, si cela ne s'applique à Chateaubriand, qui, roulant vers Paris, refuse de reconnaître ses erreurs, réfléchit que le but qu'il poursuivait était seul digne de lui, et, obligé d'y renoncer, médite s'il ne doit pas tout planter là. « L'orgueil est la vertu du malheur »; il a dit cela dans son Essai, en des temps encore plus critiques. Il a raison !
Ajoutons, si vous voulez le connaître alors, une réelle élévation de pensée, due à l'infortune. C'est un sentiment vrai qui l'inspire quand il écrit à Joubert, en septembre 1803, pensant à Mme de Beaumont :
Pardonnez, mon cher Joubert, je me sens aujourd'hui mon cœur de vingt ans; cette Italie m'a rajeuni ; j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément. Je ne me retrouve que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si rare que la seule crainte de me les voir ravir me glace le sang... (1).
Et s'il y a un calcul avantageux, il y a aussi de la noblesse dans la façon idéaliste dont il conçoit ces Mémoires auxquels il pense tant en ce moment :
Je n'entretiendrai pas la postérité du détail de mes faiblesses ; je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d'homme, et, j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau ; ce n'est pas mentir à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des sentiments nobles et généreux... Un gémissement sur moi suffira pour faire comprendre au monde les misères communes faites pour être laissées derrière le voile...
(1) Correspondants de Joubert.
(2) A Joubert, décembre 1803. Correspondants de Joubert.